« L’Homme Fatigué » de Jean-Jacques Erbstein

L-homme-fatigue.jpgPar Coralie Fiori-Khayat*

Loin des « temps forts » et autres « incontournables » de la rentrée littéraire, certains livres, édités par de « petites » maisons, se révèlent être d’authentiques pépites.

L’homme fatigué est de ceux-là.

Nous sommes dans la salle d’attente de ce que l’on devine être un cabinet médical, dans un immeuble haussmannien cossu. Un décor dont on comprend que son opulence tient de l’indécence. Rongé par la maladie, un vieil homme se souvient de la vie qu’il a menée. Il s’appelle André, il fut un reporter de guerre respecté. Il eut le prix Pulitzer pour des clichés de la terrible répression soviétique de l’insurrection de Budapest en 1956. Il a couvert la guerre de 1967, les combats au corps à corps, la libération de Jérusalem.

André porte un tatouage. Un numéro à six chiffres. Sur le bras gauche. Il ne se souvient plus, ne veut plus se souvenir. Mais, dans cette salle d’attente, il part à la recherche de sa mémoire. A la recherche d’une promesse qu’il a faite, qu’il s’est faite, au plus profond de la plus lugubre de ses nuits.

Le récit se déroule : Budapest, Paris, Jérusalem.

Budapest 1956
Budapest 1956

Des lieux prestigieux, traversés de personnages historiques : Malraux, Simone Veil, Barbara, Dayan… et « Monsieur Serge ».

Et un récit jalonné de héros anonymes, pétris d’humilité : Simone, la mère bretonne adoptive, Marcel, résistant héroïque, Juste parmi les nations, Ester, Sarah, Dani, Samuel et d’autres, auxquels nous devons, nous Juifs, d’être en vie – et d’être libres.

Tandis que l’on chemine aux côtés de l’homme fatigué, dans les méandres de la recherche d’un passé qui ne passe pas, on se demande si André parviendra à tenir sa promesse, celle dont on devine qu’elle lui permettra de réaliser l’ultime droit de chacun – partir en paix.

Avec l’indiscible en toile de fond, l’auteur remporte un pari risqué : dépeindre l’effroyable, l’innommable, sans jamais verser dans le pathos, sans jamais céder à l’injonction lacrymale. Bien au contraire, tant le style se révèle maîtrisé.

Jérusalem 1967
Jérusalem 1967

Il est rare, par les temps qui courent, de lire un texte aussi bien écrit. Et ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que de jouer avec virtuosité sur les temps, les subordonnées, les phrases construites en périodes. Mais la plume sait aussi se faire incisive, sèche, âpre. La description de la bataille de Jérusalem en constitue une saisissante illustration, où les phrases claquent telles des balles. C’est un très beau moment stylistique.

On ne peut donc que se louer d’un récit aussi beau, où la tragédie ne peut l’emporter, tant l’espoir est grand. Car – et gageons que cela rebuta bien des éditeurs – L’Homme Fatigué est aussi un cri d’espoir et un cri d’amour. Cri d’amour pour le peuple juif, auquel l’auteur est intimement lié, cri d’espoir sous la forme d’un sionisme affirmé, sincère, décomplexé. Actuellement, c’est pour le moins courageux.

« No pasaràn ». C’est par ces mots que le Dr Erbstein conclut son texte. Il a choisi la langue des Républicains espagnols comme point d’orgue. Qu’il nous permette de lui répondre en hébreu – Lehaïm ! CF-K♦

* Professeur de droit

Coralie Fiori-Khayat

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