Pour Libé, patriotisme et islamisme même combat !

Par Liliane Messika*

Le 4 octobre dernier, Libé s’est offert le texte d’un « Historien (à majuscule d’origine), directeur de recherche au CNRS » pour qui « le cas Merah offre un étonnant écho » au patriotisme des poilus. Surtout quand le poilu est Juif, ce qui ajoute une épice au dégoûtant ragoût.

Cela commence par une formule destinée à amadouer les indécis qui auraient encore tendance à voir la différence entre ces deux notions contradictoires : « tout semble opposer » le militaire de 14-18 et le tueur d’enfants juifs.

« Semble » ? Oui, en effet, TOUT LES OPPOSE, nous y reviendrons en détail.

De Gaulle disait « des chercheurs qui cherchent, on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche ».

Le chercheur du CNRS exhumé par Libé a trouvé comment comparer un soldat mort en héros pendant une guerre mondiale à un assassin sadique qui affirme trouver du bonheur à tuer des petits Juifs dans une école maternelle en temps de paix.

Comparaison en déraison
Alors, peut-on légitimement se demander, quel artifice a permis au chercheur de trouver des passerelles entre les deux ?

Bon, ils ont eu tous les deux des yeux et des oreilles. Et aussi des armes. Quoi d’autre ?

L’un est mort en héros, l’autre est considéré par sa sœur comme un héros. Mouais, c’est un peu tiré par les cheveux.

Non, non, pas si tiré par les cheveux que cela, car la comparaison déraisonnable est là : tous les deux ont été soutenus par leur famille, le soldat en 1914 et le djihadiste en 2012.

Le chercheur a probablement omis de se documenter sur la Première Guerre mondiale, sinon il n’aurait pas été surpris du soutien indéfectible de la famille de ce poilu.

On lui signale donc que l’information des citoyens passait par le service de la Censure, lequel recevait ses instructions du ministre de la guerre : « il est interdit de transmettre des nouvelles de la guerre si elles ne proviennent pas du ou n’ont pas été visées par le bureau de presse du ministère ».

Ceux qui critiquaient le bien-fondé de la politique menée par l’état-major finissaient devant le peloton d’exécution s’ils étaient sous l’uniforme, et en prison s’ils étaient civils.

Libé Hertz merah historien

Chez nos voisins anglais, le Bureau de la propagande de guerre avait recruté des célébrités littéraires afin de convaincre le public que les Alliés ne voulaient pas la guerre, dont l’adversaire était responsable et donc moralement condamnable, que le but de la guerre était noble, que l’ennemi commettait des atrocités délibérées et utilisait des armes illicites (pas les Alliés), qu’il subissait bien plus de pertes que les Alliés parce que Dieu était du côté de ces derniers, que le monde de l’art et de la culture approuvait le combat des Alliés et que tous ceux qui doutaient de ces prérequis étaient soit des traîtres, soit des victimes des mensonges adverses[1].

C’est dire si soutenir son fils ou son mari soldat était le fait de 99% des Français, des Anglais et des Alliés en général.

A l’inverse, un siècle plus tard, après une période continue de 70 ans de paix, tuer des enfants est considéré comme un crime abject et ceux qui soutiennent les assassins sont eux-mêmes jugés pour complicité d’assassinat. C’est d’ailleurs le cas du frère et de la sœur de l’assassin Merah.

Traduire en mots les émotions
Notre chercheur est trop content d’avoir trouvé un filon pour s’arrêter à des broutilles comme l’Histoire, le contexte ou l’époque.

Il choisit donc soigneusement son vocabulaire pour minimiser l’héroïsme de l’un et l’abjection de l’autre, tout en rassemblant les deux sous le même chapeau de « la radicalisation, patriotique chez l’un, islamiste chez l’autre. »

Le chercheur du CNRS peut se féliciter d’être né dans un pays en paix où il a pu faire des études et où il a l’occasion d’écrire des énormités sans craindre la moindre sanction.

Et si on a bien compris son argumentation, il doit cette chance, non pas au sacrifice des poilus français et des soldats anglais et américains, mais à leur radicalisation patriotique.

D’autant que s’il qualifie Merah de tueur, ce n’est pas ce critère qu’il retient quand il le compare au poilu Hertz, mort en 1915. Lui, le chercheur tranquille, il voit d’un côté « l’enfant des banlieues françaises » et de l’autre « le sous-officier normalien élève de Durkheim. »

*** Lire les articles de Liliane Messika ***

Je ne sais pas vous, mais moi, j’entrevois comme un sous-entendu misérabiliste dans « banlieues » et comme un dédain poujadiste dans « sous-officier » (élite militaire), « normalien » (élite intellectuelle) « élève de Durkheim » (nom à consonance juive, même pour ceux qui ignorent que le fondateur de la sociologie descendait d’une lignée de rabbins).

Et puis ce Merah, était-il un si mauvais bougre ? Certes, il a « abattu froidement » des militaires et « quatre personnes dont trois enfants dans une école juive », mais c’est beaucoup moins émouvant que s’il avait tué de deux balles à bout portant un bébé de trois ans et un petit garçon de cinq ans, puis poursuivi et attrapé par les cheveux une gamine de sept ans pour l’assassiner d’une balle dans la tête.

Finalement, Merah, ce gosse des banlieues que sa sœur considère comme un héros, ce ne serait pas une victime ? Plus que le sous-off, l’élève de l’autre Juif, là, Durkheim, qui était bien content de mourir et dont la femme se félicitait de l’esprit de sacrifice, non ?

Là c’était l’auteur de ces lignes qui parlait, mais le chercheur, voici ce qu’il écrit :

drapeau france islam« Les parallèles sont trop forts pour être écartés d’un revers de main. A voir les Hertz s’enfoncer dans le sacrifice, j’en déduisais au moins trois « règles » qui semblaient pouvoir s’appliquer plus généralement à qui veut comprendre un « processus de radicalisation » : on ne se sacrifie pas seul, et souvent en famille ; on se sacrifie quand on a le choix et qu’on peut dire non ; on se sacrifie pour des idées. »

Le bien et le mal, des concepts trop ringards pour un directeur de recherche ?
Vérifions à l’aide des trois règles fournies à ceux qui lisent « la radicalisation pour les nuls », version patriotique ou islamiste, c’est pareil.

On ne se sacrifie pas seul. C’est marrant, ça, j’aurais cru qu’une fois ingérés les principes Allah-hou-akhbariens qui mènent au djihad, on fonçait dans la foule tout seul au volant de son poids-lourds, ou bien on poignardait tout seul deux jeunes femmes à la gare Saint-Charles, ou encore on tirait dans la tête d’enfants d’école maternelle tout seul comme un grand, non ?

A l’inverse, dans tout ce qui a été écrit sur la guerre de 1914-18, nulle part il n’est mentionné que les poilus partaient à l’assaut en solitaires.

Même notre chercheur a dû en trouver des preuves puisqu’il parle du « sergent abattu par les mitrailleuses en conduisant ses hommes dans un de ses assauts perdus d’avance, si typiques de la Grande Guerre ».

Il aurait pu ajouter que ceux qui ont refusé de participer à des assauts perdus d’avance étaient fusillés.

Oups, ça tombe mal, en plus parce que cela contredit absolument la règle numéro deux : « on se sacrifie quand on a le choix et qu’on peut dire non ». Les soldats n’ont pas le choix de mourir ou pas. Ils n’ont pas le choix d’accepter ou de refuser les ordres qu’ils jugent dangereux. C’est ballot, hein ? C’est peut-être pour cela que le chercheur de Libé a oublié d’en parler…

Quant à mourir pour des idées, comme chantait Brassens, « d’accord mais de mort len-en-teu », ce n’est pas l’apanage des radicalisés, ou alors il faut ainsi qualifier aussi les résistants de la deuxième guerre mondiale.

On peut trouver d’autres similarités entre le poilu héroïque et le lâche assassin : ils portaient tous les deux des chaussures, ils ne mangeaient probablement de porc ni l’un ni l’autre… Mais ce qui est encore plus spectaculaire, c’est la différence fondamentale entre eux.

L’un défendait sa patrie contre les « féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras, égorger nos fils et nos compagnes », l’autre en faisait partie.

Le bien et le mal sont devenus des gros mots dans notre société relativiste où l’on ne chante plus la Marseillaise que dans les stades.

Et pourtant…

Etablir que les hommes et les femmes sont égaux devant la loi, c’est bien.

Une loi qui définit que les femmes sont inférieures aux hommes et que les non musulmans sont inférieurs aux musulmans, c’est mal.

Le bien et le mal, c’est politiquement incorrect, mais c’est la condition sine qua non de notre survie. LM♦

[1] Falsehood in War-time, Containing an Assortment of Lies Circulated Throughout the Nations During the Great War, de Arthur Ponsonby (London: Garland Publishing Company, 1928)

* Liliane Messika est écrivain (http://www.lili-ecritures.com/)

Voir aussi :
Atlantico : « Si vous avez envie de vomir… »
La Croix : « Hertz et Merah »
Huffpost : « Lettre ouverte »

 

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Un commentaire

  1. L’historien que tu cites est probablement victime d’une radicalisation de la connerie, mais chut, pas d’amalgame…!

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