Français, hébreu : La clef des chants

Si on accepte l’idée avancée par Émile Benveniste qu’il existe des interactions fortes entre la pensée d’un peuple et la langue qu’il parle, il devient évident que les poèmes écrits dans cette langue reflètent son âme tout autant qu’ils la façonnent. Il en va de même pour la musique. Des patrimoines aussi riches que différents ont pu se développer ici ou là, et il est regrettable qu’ils ne soient trop souvent connus que dans la limite de leurs frontières culturelles.

L’Association Passerelles Suspendues (APS) s’est fixé un défi majeur celui de jeter des ponts entre ces espaces isolés pour faire découvrir aux uns comme aux autres ce qu’il y a de meilleur en chacun d’eux.

Le pari sera gagné le jour où ces ponts tendus entre de lointains territoires arriveront à élargir certains horizons, faire tomber quelques barrières, réduire plusieurs préjugés.

Conscients qu’il n’était pas aisé d’atteindre rapidement ces objectifs ambitieux, nous nous sommes contraints à en délimiter le périmètre. Plus précisément, nous nous sommes inscrits dans une démarche qui consiste à faire entrer dans l’espace francophone des œuvres poétiques mises en musique et écrites en langue étrangère. Pas uniquement pour qu’on en comprenne le sens, mais aussi pour qu’on puisse les interpréter en langue française, et ainsi se les approprier.

À l’inverse, nous voudrions également « exporter » des chansons françaises traduites en langue étrangère. Pour éviter les risques de dispersion, nous avons choisi de nous limiter pour l’instant à deux langues : l’hébreu et le français.

Pourquoi l’hébreu ?

Il pourrait venir à l’esprit de quelque fâcheux (cela n’est pas impossible, surtout aujourd’hui) de s’étonner que l’on ait choisi l’hébreu. Pour couper court à tout autre développement discursif, il sera peut-être nécessaire de prendre un ton doctoral pour lui expliquer ce qui est connu de pratiquement tout le monde. Lui faire valoir que l’hébreu présente parmi ses particularités une caractéristique qui amplifie sa singularité.

Cette langue ancienne considérée à l’instar du latin comme morte n’était plus utilisée que dans le cadre de pratiques religieuses, (bénédictions, prières, étude).

Et voilà qu’au début du XXᵉ siècle pour des raisons qui dépassent l’entendement, on voit renaître une nouvelle langue parlée à qui le linguiste Haiim Rosén a donné le nom d’hébreu israélien.. À présent, elle est couramment parlée par plusieurs millions de personnes, pas uniquement par des Israéliens, pas seulement par des Juifs. Des poétesses et des poètes ont activement participé à sa renaissance. De grands compositeurs ont mis en musique plusieurs de leurs poèmes qui sont ainsi devenus très populaires, le plus souvent de leur vivant. Le constat d’un tel événement (phénomène unique dans l’histoire de l’humanité) a dicté notre choix.

Et c’est ainsi que nous avons adapté (de façon coopérative) plus d’une centaine de chansons israéliennes, de préférence des chansons à texte, autrement dit des chansons de qualité. Leur traduction est accessible sous la forme de vidéos sous-titrées diffusées sur la chaîne YouTube de l’APS.

Visiter son contenu permet d’apprécier en français la qualité des paroles écrites par d’immenses paroliers comme Ehud Manor, Nathan Alterman, Rah’el Shapira, Léa Goldberg, Naomi Shemer, H’anna Senesz. On peut faire un autre parcours guidé par l’envie tout aussi légitime de goûter à la beauté des musiques composées par de très grands musiciens comme Sacha Argov, Nah’oum Heyman, Nurith Hirsh, Matti Caspi, Manos Hadjidakis et bien d’autres encore.

Pour restituer la beauté de ces textes et musiques d’origine, nous avons tenu à ce que leur adaptation en français soit interprétée par des musiciens professionnels. À cette fin, nous avons fait appel à la chanteuse-comédienne polonaise Ewunia et au pianiste français Yves Dupuis. Ce duo s’est illustré par le spectacle « Paris Varsovie : le Cabaret musical », qui a été créé au Festival d’Avignon 2023, et a remporté le Cyrano du meilleur spectacle musical 2023.

Après avoir sélectionné quelques-unes de nos adaptations, ils ont constitué un répertoire d’une vingtaine de chansons à partir duquel nous avons organisé des tours de chants, tout d’abord devant des cercles privés, pour ensuite déboucher sur des prestations publiques. Les deux « avant-premières » coorganisées avec la Bnéi Brith ont eu lieu le 4 juin et le 11 juin 2023 à Orange et à Marseille.

Maquette audio

On trouve ici une maquette audio de 5 chansons adaptées et interprétées en français par Yves et Ewunia Fin juillet 2024, ils devraient se produire au Festival des Cultures Juives de Carpentras (programmation à venir). Ce qui s’est passé en Israël en octobre dernier nous a conduit à différer une tournée en Israël prévue initialement pour novembre 2024

Par ailleurs, l’APS organise des ateliers d’écriture poétique orientés vers le bilinguisme et des méthodes d’écriture coopératives. Dans le cadre du Printemps des Poètes 2024, il nous a été donné de coanimer un tel atelier à la Médiathèque Ceccano d’Avignon avec Bernard Grasset, le philosophe poète qui a traduit et publié en français l’intégralité des écrits de la poétesse israélienne Rachel Blaustein. C’est dans le cadre de cet atelier que nous avons fait un petit écart pour sortir de nos limites en adaptant la chanson « Smile ».

Avant de conclure nous aimerions, utiliser le peu de place qui nous reste pour offrir un aperçu de nos activités passées et à venir au travers de 3 chansons :

1/ un des premiers textes sur lequel nous avons travaillé au tout début. Cette chanson a connu un certain succès en France au travers d’une adaptation donnée par Francis Lemarque à Édith Piaf. Nous avons suivi un autre chemin en prenant pour point de départ l’adaptation « Rouah’ Va Esh » faite en hébreu par Ehud Manor. et cela a donné « Vent et Feu ».

2/ nous disions en préambule que nous voudrions travailler dans le futur sur des traductions du français vers l’hébreu. On s’y est déjà essayé avec quelques textes comme « 3 petites notes de Musique » ou avec cette chanson prémonitoire de Michel Fugain « Ne m’oublie pas » Notez que le cadrage des paroles en hébreu avec la musique n’est pas encore terminé.

3/ Sous le coup de la sidération provoquée par les pogroms du 7 octobre 2023, nous avons cherché le moyen de pousser un cri à notre façon pour faire un contrepoids à ceux qui très vite ont osé nier la véracité des horreurs planifiées de longue date et commises en si peu de temps sous l’effet de la surprise par les terroristes du H’amas. Et c’est ainsi que nous avons réécrit la chanson de Jean Ferrat « Nuit et Brouillard ».

Et pour enfin conclure tout de même sur une note poétique, nous aurions pu écrire : « La route n’est pas facile, nous n’en sommes qu’au début. Le contexte est difficile, Toute aide est bienvenue** » mais il nous a semblé préférable de retranscrire ici notre traduction des 4 derniers vers d’Ouragan vous savez cette chanson qui devait représenter Israël sous un titre Pluie d’Octobre, titre qui a été refusé.

Cela donne ceci :

בלי מילים גדולות רק תפילות
אפילו אם קשה לראות תמיד אתה משאיר לי אור אחד קטן

Pas besoin de grand discours, rien que des prières,
Même si c’est à contre-jour, tu es toujours pour moi une petite lumière. ME-B♦

Marc El-Bèze, MABATIM.INFO
Avignon, le 11 avril 2024


** Cette aide peut se traduire par une participation active à notre travail ou par un simple soutien financier, par exemple en adhérant à l’APS. Il n’est pas interdit de faire un don.
Pour en connaître les modalités il suffit d’écrire à passerelles.suspendues@gmail.com


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