
par Liliane Messika
[22 août 2024]
Pierre Lurçat est infatigable. Rien que de rendre compte de ses nouvelles publications est épuisant. Comment arrive-t-il à tenir un tel rythme ? A-t-il découvert un filon de kryptonite ? Carbure-t-il à la pile Wonderman ?
Le nouvel opus de Super Lurçat vient de paraître
Pour rassurer les feignasses dans mon genre, les livres de Lurçat sont courts. Celui sur et de Ben Gourion fait moins de cent pages.
En 1957, le premier Premier ministre d’Israël a publié L’État d’Israël et l’avenir du peuple juif. Ce texte n’avait jamais été traduit en français. C’est maintenant chose faite… et explicitée par Super Lurçat dans une introduction aussi enrichissante que le texte lui-même.
On y découvre un Ben Gourion très différent du Schtroumpf sautillant et doué d’ubiquité que l’on voit dans le film documentaire à lui consacré par Yariv Mozer en 20161.
Lurçat décrit celui que d’aucuns ont surnommé « le prophète armé » comme un intellectuel capable de recul et d’analyses percutantes :
« La révolution juive n’est pas seulement dirigée contre un régime, mais aussi contre le destin, contre le destin unique en son genre d’un peuple unique en son genre. »
En effet, si les nationalismes du XIXᵉ siècle sont à l’origine de la plupart des pays créés au XXᵉ, « le peuple d’Israël ne se trouvait pas sur sa terre lorsqu’il a entrepris de reconquérir son ancienne patrie. »
D’après Lurçat, ce phénomène unique procède de ce qui dépasse la religion juive et qui unit le PEUPLE juif. Ce truc en plus serait le messianisme, dont était aussi atteint le sioniste socialiste, qui voyait dans le travail « la fondation essentielle d’une vie nationale saine », mais qui, pour autant, ne distinguait pas l’identité religieuse de l’identité nationale juive.
Pour lui, la renaissance de l’État juif était aussi sa rédemption, « la force qui a rendu possible le rétablissement de notre État […], le lien spirituel profond avec la patrie antique d’Israël, avec la langue hébraïque dans laquelle est rédigé le Livre des livres. »
On ne peut qu’approuver Lurçat, quand il dit que Ben Gourion a laïcisé les concepts religieux de rédemption et d’élection. Israël. En rendant la terre aux Juifs, le sionisme leur a aussi rendu la dignité de pouvoir la travailler.
Socialisme sioniste, tous les mots sont importants
« Sans retour en masse à la terre et au travail » écrit Ben Gourion et traduit Lurçat, « sans changement de la structure économique et sociale de la collectivité juive en Eretz Israël, nous ne serions jamais parvenus à fonder un État juif, car il n’est pas possible d’édifier un État dont la majorité de la population ne travaille pas la terre et n’accomplit pas les travaux nécessaires à l’existence économique. »
Ben Gourion rejoignait en cela la nécessité de renverser la pyramide inversée décrite par Dov-Ber Borochov, un marxiste sioniste russe, mort quelques mois après la révolution d’Octobre. Pour lui, la pyramide des classes des juifs d’Europe avait la tête en bas, puisqu’ils étaient peu présents dans les activités productives (agriculture et industrie), un peu plus dans les métiers artisanaux (colporteurs, petit commerçants…), mais sur-représentés dans les activités intellectuelles et artistiques. Sa théorie a fait de lui un des fondateurs du mouvement sioniste travailliste, à l’origine de la seule expérience collectiviste réussie : le kibboutz.
Le kibboutz tel que l’ont connu les « pionniers », était peuplé de bergers-professeurs d’université et de cultivateurs polytechniciens. Dans « socialiste sioniste », qui définissaient cette expérience unique, tous les mots étaient importants, aussi la morale qui en était issue impliquait-elle plus de devoirs que de droits.
« L’autorité souveraine nous impose aussi une responsabilité pesante, qui était inconnue des Juifs dans ce monde depuis des centaines d’années : nous portons la pleine responsabilité de notre destin et de notre avenir et nous devons payer un prix très élevé pour assumer cette responsabilité. »
Ce prix très élevé, les Juifs l’ont payé à d’innombrables reprises, par les persécutions, par l’exil, par l’anéantissement. Après les individus juifs, l’État des Juifs est confronté, depuis sa naissance, aux mêmes menaces. L’existence d’Israël protège celle des Juifs partout dans le monde, car ils ont désormais le refuge qui a manqué aux six millions de victimes de la Shoah.
Mais c’est une proposition symétrique et réciproque, car l’État compte aussi sur la diaspora :
« l’État d’Israël ne peut compter que sur un seul allié fidèle dans le monde : le peuple juif. »
La preuve par de Gaulle en 1967 et, en 2024, par Biden qui tient la carotte des munitions d’une main et le bâton du cessez-le-feu de l’autre.
Bouc émissaire, un métier indémodable
Si les antisémites ont reproché aux Juifs, selon les époques, d’être communistes et d’être capitalistes, même les philosémites ont du mal à comprendre la variété au sein du seul État juif de la planète : les femmes en burqa y côtoient celles en bikini, les athées et les orthodoxes votent parfois pour les mêmes partis, les communistes traitent tout ce qui n’est pas à leur gauche de fascistes antidémocratiques, mais ils se présentent tous spontanément à l’armée dès lors que le pays est attaqué…
C’est que pour les non-juifs, le judaïsme n’est « qu’une religion ». Grave erreur !
Comme Freud, Ben Gourion commence son texte par des questions :
« Les Juifs sont-ils un peuple, un peuple comme tous les autres, possédant sa vocation propre, ou bien sont-ils une communauté religieuse, ou encore les restes d’une nation dispersée ? Qu’est-ce que le judaïsme et quelle est sa mission ? […] Comment le judaïsme s’est-il perpétué en exil, alors que les Juifs étaient dispersés parmi les nations et se perpétuera-t-il également dans l’avenir ? Qu’est-ce qui a rendu possible la renaissance de l’État juif à notre époque et l’État d’Israël est-il semblable à tous les autres États, ou bien possède-t-il une spécificité et un but particuliers ? »
Les observateurs contemporains ont déjà des éléments de réponse :
– Quel autre État, attaqué par un mouvement terroriste, se voit-il obligé par « la communauté internationale » de ménager son agresseur et de négocier avec lui la restitution des otages civils gardés au secret depuis presque un an ?
– A-t-on dicté au Nigeria les termes d’une négociation avec Boko Haram ? A-t-on exigé des États-Unis qu’ils traitent Al-Qaeda avec retenue ? La « communauté internationale » a-t-elle compté les victimes collatérales de la coalition qu’elle a envoyé éliminer les djihadistes de Daech ?
Nul doute qu’Israël échangerait volontiers sa spécificité contre la sécurité. Mais s’il faut être deux pour faire la paix (et il est l’un des deux), il suffit d’un seul pour faire la guerre, et s’il n’en est qu’un seul pour la déclencher, le Hamas est celui-là.
Le passionnant texte de Ben Gourion a presque 70 ans, mais les questions qu’il pose sont toujours d’actualité et ses réponses donnent encore à réfléchir. On aimerait que ce livre soit lu par les antisionistes qui nous gouvernent, par ceux qui aspirent à le faire et par ceux qui répètent aveuglément leurs slogans.
Dommage qu’ils ne sachent pas lire ! LM♦

1 https://play.google.com/store/movies/details/Ben_Gurion_Epilogue?id=7v1KU2QFXdg.P&hl=fr_CH&gl=US
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