Ce que le français et d’autres langues doivent à l’hébreu

Par Bruno Dray
[25 juillet 2025]

L’APPORT LEXICAL MÉCONNU DE L’HÉBREU ANCIEN SUR LES LANGUES EUROPÉENNES, NOTAMMENT LE FRANÇAIS

Nous sommes tous juifs par le langage

L’hébreu est la langue des cinq livres de la Torah, appelée en français, le Pentateuque, ainsi que des livres des Prophètes et des Hagiographes, qui composent au total les trente-neuf livres de la Bible hébraïque. C’est donc la langue du premier monothéisme, du Judaïsme, qui est à la source des deux autres religions du livre que sont le Christianisme et l’Islam. Au-delà des croyances qui ont forgé l’identité des peuples dans toutes les contrées de l’Europe, ainsi que dans l’ensemble du Moyen-Orient, le judaïsme a façonné l’imaginaire culturel et intellectuel des civilisations de l’ensemble de notre planète, par l’évangélisation sur les nouveaux continents découverts par les navigateurs européens et par l’expansion de l’Islam en Orient, ainsi que d’une grande partie de l’Afrique.

Nous retrouvons l’empreinte du Judaïsme à Rome dans des chapelles, des églises, et des cathédrales qui abritent des fresques et des vitraux, qui constituent des œuvres intemporelles des artistes de la Renaissance, parmi lesquelles, la vision du prophète Ézéchiel du Peintre Raphaël, et de la célèbre statue de Moïse par Michel-Ange qui se trouve dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens de la capitale italienne.

Toutes ces réalisations témoignent de l’héritage juif en terres christianisées qui, de ce fait, s’est étendu aux quatre coins du monde, au fil des siècles. Et malgré le statut du peuple d’Israël, stigmatisé comme « déicide », ce qui conduisit aux terribles persécutions endurées durant deux millénaires par les Juifs,

la langue hébraïque était considérée par le monde chrétien comme langue sainte, au même titre que le latin et le grec, l’idiome des Évangiles.

Ainsi, de très nombreux Pères de l’église ont appris l’hébreu, tel le Berbère carthaginois Saint-Augustin (354-430) qui, d’ailleurs, insista sur la spécificité de la langue source de la Bible. Et bien sûr, il y eut le Père de l’église Jérôme de Stridon (347-420) qui traduisit en latin la Bible, dite Vulgate.

Il faut également noter que dans le but d’évangéliser les peuples slaves dans l’ensemble des régions de l’Europe orientale, Saint-Cyrille, natif de Thessalonique et créateur avec son frère Méthode de l’alphabet cyrillique au milieu du neuvième siècle, apprit l’hébreu en Crimée.

De fait, l’hébreu n’a jamais cessé d’être étudié en Occident, depuis la fin de l’Antiquité, non seulement par des théologiens dans la plupart des monastères, des églises, et plus tard, des temples, avec l’avènement du protestantisme, mais aussi par de nombreux hommes de lettres, puis des philosophes de tous bords.

Il est bien connu que François Rabelais, peut-être juif, était un hébraïsant confirmé et qu’il a introduit dans son livre « Gargantua », des mots de la langue de Moïse, alors que l’hébreu fut enseigné au Collège de France dès sa fondation en 1530.

Des études récentes ont mis en lumière l’étude majeure de l’hébreu dans l’hexagone. Citons deux exemples :

– Entre 2004 et 2010, Lyse Schwarzfuchs publie une recension du livre hébreu au XVIᵉ siècle (grammaires, dictionnaires et autres ouvrages), sous forme d’un triptyque : Le livre hébreu à Paris, à Lyon, puis à Genève…

– Signalons aussi, publié en 2019, l’ouvrage très documenté de plus de quatre-cents pages, de Gilbert Dahan et Annie Noblesse-Rocher, « Les hébraïsants chrétiens en France au XVIᵉ siècle ».

Bien entendu, l’hébreu était étudié dans les nombreuses synagogues et yeshivot (Centres d’études juives), tandis que les Académies talmudiques fleurissaient dans toute l’Europe, en France et en Allemagne notamment, puis plus tard, en Pologne.

La langue biblique n’a donc jamais été une langue morte, mais le vecteur commun de tout un peuple dispersé qui a su conserver, par l’étude des textes anciens et par la récitation séculaire des liturgies, une identité millénaire.

Et au 19 siècle, Eliezer Ben Yehuda, (1858-1922), d’origine lituanienne, installé avec sa famille dans le futur État d’Israël, consacra sa vie à la résurrection de la langue biblique sur sa terre ancestrale.

L’hébreu a donc été une langue très étudiée, tout au long des deux précédents millénaires en Occident, et son apport étymologique aux langues européennes est beaucoup plus important qu’on aurait pu le penser.

Nous connaissions déjà la filiation de certains mots liés à la théologie comme amen, alléluia, capharnaüm, jubilé et bien d’autres. Mais nous étions très loin d’imaginer l’étendue de l’influence de l’hébreu ancien et de la filiation lexicale sur des centaines de termes courants non liturgiques (utilisés plus ou moins quotidiennement) qui appartiennent aux lexiques des principales langues du vieux continent : le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien et le russe. Et comme l’avait souligné le célèbre linguiste Claude Hagège dans un article publié en janvier 2010 :

« les communautés juives ont truffé d’emprunts hébraïques les langues des pays où elles ont été reçues ».

De plus, il faut ajouter l’apparition à l’époque médiévale de dialectes judéo-locaux tels le ladino (judéo-espagnol), le yiddish (judéo-allemand), le judéo-provençal, le sarphatique (judéo-français) ainsi que le judéo-arabe.

Tous ces dialectes, parlés par des populations juives lettrées, ont pérennisé l’empreinte culturelle et linguistique du peuple d’Israël sur le vieux continent.

Voici, à présent, quelques exemples inédits, extraits d’un travail de recherche personnel de plus de deux décennies à partir de près d’un millier de racines hébraïques anciennes qui mettent en lumière l’influence de l’hébreu biblique sur les principales langues européennes contemporaines (français, anglais, allemand, espagnol, italien et russe) et des liens étymologiques non encore reconnus par les dictionnaires étymologiques européens conventionnels.

RAPPROCHEMENTS SÉMANTIQUES ENTRE L’HÉBREU ET LE FRANÇAIS

GIBOULÉE, mot apparu au 16 siècle. D’origine non déterminée. Rapproché de la racine hébraïque YAVAL (fleuve), inscrite dans Isaïe 44,4 et apparentée à MABOUL (déluge). En hébreu le « b » et le « v » sont une seule et même lettre.

DARE-DARE signifiant « en toute hâte », apparu en 1640. Origine non déterminée. Apparenté très probablement à DAHAR (galoper), inscrit dans le livre de Nahum 3,2

GIBBEUX (15 siècle), du latin gibbosus. Synonyme de « bossu » qui se traduit en hébreu par GIBEN, venant de GAV (dos), mentionné dans Ézéchiel 10,12. (une seule et même lettre en hébreu pour « b » et « v »)

COALITION, du latin coalitus 16 siècle. Relié à QAHAL (assemblée), Genèse 35,11

CONSEIL. Rapproché de la racine KANAS (rassembler), Chroniques 22,2, à l’origine de KNESSET (assemblée)

– GROSEILLE (13 siècle), apparenté au francique KRUSIL, « crépu », en hébreu MEQOURZAL

POTIRON (apparu dans le glossaire français en 1476), qui désignait autrefois, un gros champignon (en hébreu, un champignon se dit PITRIYA)

Le mot MILLET (11 siècle) qui désigne le nom courant de plusieurs céréales, introduit dans la langue française par Rachi dans l’une de ses gloses (mil), en lien direct avec le terme hébreu biblique MELILA (traduction dans Deutéronome 23,26 : épi)

AGRAIRE (14 siècle), provient du latin ager et du grec agros, signifiant tous deux « champ », comme le terme allemand ACKER. On peutconnecter ces mots à l’hébreu IKAR, paysan…

– FAROUCHE (12 siècle), du bas latin forasticus (étranger), semble être lié aux mots espagnols AFUERAS (banlieue) et FUERA (dehors), mais aussi au terme hébreu biblique PAROUA (non apprivoisé, sauvage) ; en hébreu, « P » et « F » sont une seule et même lettre.

AUTRES CONNEXIONS DANS D’AUTRES LANGUES :

CUNA, en espagnol, « berceau », très proche de QEN (nid d’oiseau), inscrit dans Deutéronome 22,6 ;

Autre mot ibérique : RANA (grenouille), qui provient du latin ranunculus (petite grenouille), également herbe des lieux marécageux, en connexion avec le terme biblique RAANAN (être verdoyant), mentionné dans Deutéronome 12,2, lui-même très probablement connecté à notre belle POMME REINETTE, dont la source lexicale est liée justement au mot espagnol RANA selon certains étymologistes.

REITER (« cavalier » en allemand) lié à la racine biblique RAHIT (courir), signification dans Genèse 30,38.

LÜGEN « mentir » dans la langue de Goethe, à rapprocher de la racine biblique LAAG (railler, se moquer), inscrite dans Osée 7,16.

SOFFITTO « plafond » dans la langue de Verdi, terme voisin de SOF (fin), mentionné dans Ecclésiaste 12,13, à l’origine du mot hébreu SAF (seuil).

Le verbe italien ANNAFFIARE (arroser), très probablement apparenté à HANIF (asperger, ruisseler), inscrit dans Psaumes 68,10.

Le nom commun anglais TOWEL, qui désigne une serviette de bains lié au mot hébreu TEVILA (traduction dans Exode 12,22 : tremper).

Autre exemple de rapprochement interlinguistique entre l’anglais et l’hébreu ancien : ROOF (plafond) et ARIFIM (Isaïe 5,30) qui signifie « cieux, nuages », connecté également à RAAF (tuile).

Le mot russe BRIOUKI брюки, « pantalon » se connecte au terme hébreu BEREKH (genou), mentionné dans Genèse 30,3 ainsi qu’au nom commun français BRAIE (du latin braca), qui désigne également un vêtement de bas du corps.

Bruno Dray, MABATIM.INFO


Né en 1967 à Lyon, autodidacte, Bruno Dray est l’auteur de manuels d’apprentissage d’hébreu moderne et biblique et de plusieurs ouvrages montrant l’influence de l’hébreu biblique sur les principales langues européennes.
Récipiendaire en 2021 du titre « Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres ».
En 2019, le professeur au Collège de France Claude Hagège, l’un des plus grands linguistes de notre temps, avait salué ainsi ses travaux par la phrase suivante introduite dans le livre de l’essayiste « La Bible au cœur du langage universel » : « On ne peut qu’être sensible à l’assurance d’un auteur qui affronte en amateur, une tâche aussi périlleuse que le dévoilement des dettes des langues européennes vis-à-vis de l’hébreu ».
Site internet de l’auteur : www.babel-langues.com


Éléments bibliographiques

– Athènes, Rome, Jérusalem – aux sources des langues européennes. Éditions David Reinharc – 2022

– La Bible au cœur du langage universel. Éditions Valensin David Reinharc – 2019

– Ce que les langues européennes doivent à l’hébreu. Éditions Valensin David Reinharc –2016

– https://fr.wiktionary.org/wiki/Annexe : Mots_fran%C3 %A7ais_d%E2 %80 %99origine_h%C3 %A9bra%C3 %Afque

– https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090617.html

Les Hébraïsants chrétiens en France au XVIe siècle

– https://shs.cairn.info/revue-bulletin-du-bibliophile-2012-1-page-182?lang=fr

– https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vision_d%27 %C3 %89z%C3 %A9chiel_(Rapha%C3 %ABl)

– https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrille_et_M%C3 %A9thode

– Actualité Juive – Janvier 2010 – Dossier sur l’hébreu


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2 commentaires

  1. Si j’en sais quelque chose – j’ai enseigné l’hébreu au Canada et j’ai bien entendu cherché les racines hébraïque dans les termes anglais. Merci. très instructif.
    Shabbat shalom

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  2. Le judeo-espagnol est intuitivement clair. mais en Israel l’hébreu est parlé surtout par les Sépharades, les Ashkés demandent le billet de train pour tel aviv en yiddish!

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