Israël : Le coup d’État du juge Aharon Barak

Par Shmuel Trigano,
[5 janvier 2026]

« Tout est justiciable » : le principe édicté1 par le juge Aharon Barak a toutes les caractéristiques de la vertu.

Si tout est justiciable, en effet, tout est donc régi par la justice, le pouvoir judiciaire – et doit l’être – de sorte qu’il n’y ait plus d’injustice. Le problème, c’est ce « tout » :

Il implique que toute la variété de l’existence soit ramenée à l’instance judiciaire, une justice qui serait de ce fait nécessairement transcendante et absolue. Rien ne lui échapperait…

Cependant, le principe ne nous dit pas ce que veut cette justice, ni qui elle est pour ainsi incarner le « tout » sans besoin de se « justifier » (puisque tout est ramené affirmativement à elle qu’est supposé incarner – et concrètement – celui qui l’édicte).

Derrière le « Tout » de la matière justiciable, se tient donc un « Un » qui s’arroge le droit de rendre compte de « Tout », de sa propre initiative…

Mais qui est ce « Un qui juge », qui dit qu’il est la source intrinsèque du droit et, en même temps celui qui l’applique ?

Jusqu’alors le droit n’était pas auto-institué. Son domaine était inscrit et limité dans une constitution décidée par le peuple et non les juges.

– De même, le juge ne pouvait pas se saisir lui-même d’une affaire : il fallait solliciter une telle démarche, citoyens ou parlement ou président.

En effet, en théorie démocratique, le champ judiciaire est fondé sur le socle législatif. Seul le parlement peut dire ce qui est objet de jugement en vertu d’une constitution dont il est l’auteur. C’est le parlement qui écrit la loi et c’est le jeu de l’exécutif et du judiciaire qui est en charge de l’appliquer.

Le judiciaire n’est pas une fin en soi.

Affirmer que tout est justiciable, et se ramène au pouvoir des juges tient du coup d’État du pouvoir judiciaire2 qui supposerait que ses représentants et détenteurs le détiennent dans l’absolu et de toute éternité, dont il serait une incarnation pratique.

Imaginez ce que l’on dirait si l’on affirmait aujourd’hui que tout dans l’État doit être soumis à la Halakha,

… une doctrine découlant de la révélation et des juges rabbiniques qui l’incarnent dans le cadre de la transmission de la Loi depuis Moise.

« Tout est justiciable » suppose que le juge peut s’emparer de tout sujet et rendre un jugement définitif, sans en rendre compte à quiconque…

Et de fait, ce principe entraîne la guerre de chacun contre tous : ce qu’est devenue la scène israélienne.

Il n’est question que de conflits, de procès, d’avocats, de contestations. La controverse est permanente. Les avocats sont omniprésents. La vie commune est devenue un enfer de querelles et de contestations, de « bouc-émissarisation » alors que le pouvoir judiciaire s’est lancé dans une guerre

  • contre le pouvoir législatif (le parlement et le principe de majorité d’où, en démocratie, émane tout pouvoir et donc celui de définir ce qui est « justiciable »),
  • et contre le pouvoir exécutif, quand le tribunal intervient par exemple dans des questions de politique internationale et de stratégie militaire, là où tout relève uniquement du pouvoir exécutif issu du parlement et de l’élection.

Hakol shafit, c’est la guerre de chacun contre tous avec un pouvoir judiciaire dont l’autorité n’émane plus du peuple mais d’une quasi-théocratie, en tout cas d’une « juristocratie »…

Cet état de fait est doublement problématique quand il est question de la morale juive. Il y a en effet toute une tradition concernant l’instance du droit. Qu’on se rappelle à ce propos les conseils donnés à Moise par Jethro concernant l’exercice du jugement. La justice telle que la conçoit le juge Barak est l’antithèse de la morale juive, l’antithèse des principes de gouvernement du peuple juif.

Car tout n’est pas justiciable.

Cette idée se trouve affirmée dans un dicton issu de la tradition juive pour définir les rapports qui font le peuple juif :

« Kol Israel rakhmanime hem », « Tout » (on a vu la portée de ce « Tout ») Israël (les Juifs) sont miséricordieux ».

On n’a pas assez médité cette parole pourtant couramment citée, de même que l’expression « les Juifs sont « miséricordieux, fils de miséricordieux » (Rahmanim bene rahmanim).

Il faut comprendre ces jugements moraux au plus près de l’étymologie. Rahamim, la miséricorde, un mot compris en général dans le sens de hemla, la compassion, doit être compris comme une vertu qui désigne le rapport du rehem (la matrice, l’utérus) au oubar, (l’embryon). La matrice dans ce contexte désigne ce qui porte le prochain et dont la finalité, la vocation, est de « faire place » à chacun :

Faire place suppose qu’on se retire du « Tout », de l’ambition de tout saisir, de tout dominer et qu’on laisse le reste en suspens pour que l’embryon à naître puisse « passer » (Laavor) comme la Divinité « passe dans ses attributs devant Moise (Ex 34, 6).

Nous avons là un principe cardinal pour gouverner la cité juive, en tous cas ses mœurs, à l’image de la création divine, d’une Divinité qui, bien que son nom soit forgé sur le radical du verbe être, s’est retirée pour faire place à un second être, l’homme. C’est de l’ensemble de tous ces retraits successifs des uns envers les autres que le commun est constitué.

Nous ne sommes plus dans une logique du Tout (tout est…) ni de l’attribuable à une seule source mais dans une logique de la naissance, de l’avènement.

POST-SCRIPTUM :

Le coup de force « juridico-politique » de l’ancien chef de la Cour suprême repose sur un ensemble de dispositifs qui s’inscrivent dans une série de relais très identifiables :

  • le pouvoir judiciaire,
  • le pouvoir médiatique,
  • la police,
  • certains milieux de l’armée et des services secrets, (le Shabak, comme on l’a vu récemment à l’occasion de la démission problématique de son chef Ronen Bar).

Son objectif est de paralyser l’action du gouvernement de droite (lacoalition élue démocratiquement et qui a la majorité au parlement) et avant tout celle de son chef, le premier ministre Netanyahou.

La manœuvre procède en créant dans les allées du pouvoir toutes sortes de contentieux juridiques, avec leur contrepartie policière, qui, la plupart du temps, s’avèrent fictifs et sans fondements, mais qui, en même, occupent la scène, entravent l’action du gouvernement élu et l’empêchent de conduire la politique pour laquelle il a été élu, en une période où l’État d’Israël a dû se battre sur 7 fronts.

Ces manipulations auraient été sans lendemain si elles ne bénéficiaient pas de la caisse de résonance de la quasi-totalité des médias, politiquement engagés

(Remarque : le succès phénoménal de la nouvelle chaine 14, marquée à droite, aujourd’hui prédominante aux yeux de l’opinion publique sur le plan de la crédibilité de l’information, témoigne de cet état de fait).

Au cœur de la structure idéologique de ce syndrome, se déroule une chasse au bouc émissaire dans la personne de Netanyahou. Une haine féroce le poursuit de la part d’une série de « has been » (les cheavarim, en hébreu), ex-titulaires de fonctions et de titres, des chefs de ce qui reste des partis de gauche – l’ancienne élite, en somme – aujourd’hui à la retraite et qui, morts de ressentiment personnel, l’attaquent de façon systématique en le portraiturant comme un danger pour Israël et pour la « démocratie » et en appellent à sa démission, à ce qu’il reconnaisse au moins sa culpabilité si jamais le président le graciait comme Trump lui en a fait la demande en public. Cette poursuite à mort du bouc émissaire en est venue à décider de l’affiliation politique.

Tout le débat politique se joue ainsi entre les « bibistes » et les « anti-Bibi ».

La traque du premier ministre n’aurait rien été sans les procès pour corruption qui le poursuivent les uns après les autres et qui s’avèrent, successivement vides, mais obligent le premier ministre – en temps de guerre vitale pour le peuple juif – à se rendre trois jours par semaine au Tribunal.

Cette « cérémonie » donne effectivement un semblant de réalité aux accusations de prévarication qui frappent premier ministre dans ses fonctions. Cela retentit bien sûr sur l’exercice de ses attributs gouvernementaux qui sont bloqués à la convenance du système judiciaire.

C’est de façon inverse que l’ex-président de la Cour suprême a voulu faire récemment des effets de style temps en lançant que

Nous avons perdu avec le régime en place notre qualité de « citoyens » pour devenir des « sujets » soumis à un seul homme, Netanyahou, dans ce qui est devenu une « dictature »”.

Ce qui est plutôt fort de café…

Le mouvement populaire qui au départ a porté cette crise fut très organisé, identifié, doté de moyens financiers conséquents (notamment le soutien financier des États-Unis de Biden). Il prit pour nom la « protestation » (mekhaa), menant manifestations et agitation dans un quartier de Tel Aviv (la rue Kaplan, d’où le nom de « kaplanistes »).

L’objectif originel de la protestation visait à effacer la victoire aux élections de la droite en appelant à la « démocratie en danger », à s’opposer au gouvernement élu qui fut peint sous les traits de la dictature et du fascisme, selon un procédé bien connu dans les pays d’Occident (la reductio ad Hitlerum) quand la gauche à bout de souffle et d’idées cherche à compenser son effondrement idéologique.

Le mouvement a commencé en 2023 avec l’opposition à la mise en œuvre de la réforme judiciaire, inspirée par les juges de la Cour suprême et la gauche vaincue aux élections. Ce refus, que ne justifiait pas le résultat des élections, a pris la forme d’un mouvement d’opinion qui occupait la rue à Tel Aviv, le samedi soir, durant des mois, un mouvement aux slogans anarchistes allant jusqu’à appeler à la désobéissance civile, voire, (bien plus grave) à l’élimination du premier ministre.

Le mouvement se transforma par la suite, après le 7 octobre et la crise des otages, en mouvement contre la guerre à Gaza, trouvant dans la sauvegarde des otages une cause victimaire qui redéfinissait l’objectif de la « protestation » et qui se retournait toujours contre Netanyahou accusé de mener la guerre pour son propre intérêt politicien.

Gageons que, dès aujourd’hui, la « protestation » va servir d’autres causes – mais au fond toujours la même – lors des élections qui doivent se dérouler cette année. ST

© Shmuel Trigano, Tribune Juive
Professeur émérite des Universités


1 Hakol shafit

2 Exactement ce que le juge Barak a défini très récemment de « dictature » mais en en accusant… le gouvernement Netanyahou !

Pour approfondir la problématique du rahamim, cf. S. Trigano « Le récit de la disparue, essai sur l’identité juive », 1977, (Gallimard, Folio)


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