Le retour assumé de la puissance américaine : ce que le Venezuela révèle

Par Simone Rodan,
[5 janvier 2026]

CE QUI SE PASSE AU VENEZUELA EST UN MOMENT DE CLARIFICATION STRATÉGIQUE.

– Un moment où les États-Unis ont cessé de parler en creux pour agir à visage découvert.
– Un moment où une doctrine longtemps implicite a été appliquée sans détour.

La capture de Nicolás Maduro marque l’entrée dans une phase nouvelle de la compétition entre puissances, où la dissuasion verbale, les sanctions prolongées et l’ambiguïté stratégique sont désormais jugées insuffisantes face à l’enracinement durable d’acteurs hostiles dans des zones considérées comme vitales. Elle s’inscrit dans ce que l’on peut désormais appeler une Guerre froide 2.0 :

Non plus une confrontation idéologique binaire, mais un affrontement systémique, fragmenté, mené par zones, où la puissance s’exerce par capillarité, par relais, par États capturés.

Depuis plusieurs années déjà, Washington dresse le même constat d’échec. Les sanctions n’ont pas fait tomber Maduro. L’isolement diplomatique n’a pas empêché l’installation progressive de la Russie, de la Chine et de l’Iran vent ses proxies au Venezuela. L’interdépendance économique n’a ni modéré les alliances, ni freiné la captation de l’État par des puissances adverses.

À cette accumulation d’échecs correspond aujourd’hui une conclusion stratégique simple, désormais assumée :

L’inaction coûte plus cher que l’action ciblée, surtout lorsqu’elle laisse prospérer des plateformes hostiles dans l’environnement immédiat des États-Unis.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le retour assumé d’une logique que l’on croyait reléguée aux manuels d’histoire : la doctrine Monroe. Non pas comme une nostalgie impériale, mais comme un principe de sécurité réactualisé dans les documents stratégiques américains.

La stratégie américaine le formule désormais explicitement :

Dans un monde de compétition systémique avec la Chine (et la Russie), les États-Unis ne peuvent se permettre de laisser des puissances adverses s’implanter durablement dans l’hémisphère occidental, que ce soit par la force militaire, par l’endettement massif ou par la capture d’États en faillite.

La sécurisation du périmètre n’est pas un repli. Elle est la condition même de la capacité américaine à affronter la compétition globale ailleurs, notamment en Indo-Pacifique.

Ce basculement révèle aussi l’effondrement d’une illusion longtemps partagée, en particulier en Europe :

Celle d’un monde durablement régi par des règles communes, indépendantes des rapports de force.

Cette croyance n’était pas absurde ; elle correspondait à un moment historique précis, celui de l’après-Guerre froide, lorsque la puissance américaine garantissait l’ordre tout en laissant croire qu’il s’auto-régulait.

Ce moment est terminé.

Ce qui se joue désormais n’est plus la préservation d’un ordre normatif universel, mais la capacité des puissances à protéger leurs zones vitales dans un environnement de compétition assumée.

Que l’architecture des règles se fissure n’a donc rien de surprenant.

Le Venezuela concentrait toutes ces lignes de fracture.

Il n’était pas seulement une dictature pétrolière en faillite. Il était devenu un nœud stratégique au sens plein :

  • plateforme d’influence russe,
  • mais surtout débouché financier et énergétique majeur pour la Chine ;
  • point d’ancrage opérationnel pour l’Iran ;
  • et symbole, pour l’ensemble de cet axe informel – ce que beaucoup à Washington décrivent comme le couple sino-russe et ses relais autoritaires – de la possibilité de défier les États-Unis dans leur propre voisinage sans en payer le prix.

C’est précisément ce statut de démonstrateur qui a scellé son sort.

L’opération menée contre Maduro a été pensée comme une extraction ciblée, à coût maîtrisé, à empreinte limitée, mais à valeur démonstrative maximale.

Elle ne relevait ni de l’occupation, ni du changement de régime idéologique à l’ancienne. Le message était plus radical :

Un régime peut être neutralisé sans invasion, sans guerre prolongée, sans négociation préalable, dès lors qu’il est identifié comme un maillon stratégique hostile dans une architecture globale de contestation.

POUR LA RUSSIE, L’IMPACT EST IMMÉDIAT ET MESURABLE.

Depuis deux décennies, Vladimir Poutine a bâti une part essentielle de la puissance russe sur l’exportation d’armements, et en particulier sur les systèmes de défense aérienne S-300 et S-400. Ces systèmes n’étaient pas vendus comme de simples équipements, mais comme une promesse politique : celle de pouvoir tenir tête à l’aviation occidentale, de sanctuariser un régime sans alliance formelle avec les États-Unis, et d’acheter une forme de dissuasion par procuration.

La Russie a vendu ces systèmes à la Chine pour plus de trois milliards de dollars, à l’Inde pour 5,4 milliards, à la Turquie pour 2,5 milliards, à l’Algérie pour plus d’un milliard, sans compter l’Égypte, le Kazakhstan, la Biélorussie, et des négociations prolongées avec l’Iran. Le marché potentiel sur la décennie à venir était estimé entre quarante et cinquante milliards de dollars.

L’Ukraine avait déjà fissuré cette crédibilité. Les difficultés russes à intercepter drones et missiles de précision occidentaux avaient révélé des failles. Mais ces échecs pouvaient encore être relativisés, imputés aux conditions du champ de bataille ou à des erreurs d’emploi.

Le Venezuela ne laisse plus aucune échappatoire analytique. Face à une campagne américaine intégrée de suppression des défenses aériennes – combinant guerre électronique, cyber, leurres et frappes coordonnées –

Les systèmes russes n’ont ni protégé l’espace aérien, ni préservé les centres de commandement, ni ralenti l’action.

Pour les clients de Moscou, le message est brutal : ces systèmes ne tiennent pas face à une puissance occidentale déterminée.

Pour la Russie, cela signifie une chute probable de 15 à 25 % des exportations d’armes dans les prochaines années, soit des milliards de dollars perdus au moment même où les sanctions étranglent déjà l’économie.

Plus profondément encore, Moscou perd sa capacité à vendre de la dissuasion, c’est-à-dire à convertir la technologie militaire en influence politique.

POUR LA CHINE, LE CHOC EST DIFFÉRENT, MAIS PEUT-ÊTRE PLUS PROFOND ET PLUS STRUCTURANT ENCORE.

La stratégie de Pékin repose sur une conviction centrale : l’investissement crée de la sécurité.

En prêtant massivement, en construisant des infrastructures, en s’imbriquant dans les économies locales, la Chine pensait rendre toute action coercitive trop coûteuse pour être envisagée.

Le Venezuela était la pièce maîtresse de cette approche en Amérique latine.

Entre 2007 et 2017, les banques publiques chinoises y ont engagé environ soixante milliards de dollars, le plus important investissement chinois dans un seul pays.

Il resterait entre dix-neuf et vingt-trois milliards à rembourser, garantis par des livraisons de pétrole. Moins de vingt-quatre heures avant l’opération américaine, un émissaire de Xi Jinping était à Caracas. Les médias chinois parlaient de partenariat stratégique indéfectible. Dix-huit heures plus tard, Maduro était extrait.

Pékin devra absorber des pertes de plusieurs milliards de dollars. Mais la perte la plus grave est symbolique et stratégique :

La Chine vient de perdre son État-vitrine en Amérique latine, celui qui devait prouver que l’alignement sur Pékin offrait une alternative crédible à l’ordre américain.

C’EST AUSSI À TÉHÉRAN QUE L’OPÉRATION A ÉTÉ PERÇUE AVEC LE PLUS D’ATTENTION – ET D’INQUIÉTUDE.

La République islamique cumule aujourd’hui toutes les vulnérabilités que le Venezuela exposait à un degré moindre :

  • une crise économique majeure, avec un rial à 1,45 million pour un dollar et une inflation supérieure à 40 % ;
  • des manifestations massives qui mettent en cause la légitimité même du régime ;
  • un isolement stratégique croissant ;
  • et des alliances qui, lorsqu’elles sont mises à l’épreuve, n’interviennent pas.

La guerre de juin 2025 a déjà montré que les défenses iraniennes pouvaient être pénétrées.

  • Environ un tiers des lanceurs auraient été détruits.
  • Les batteries protégeant Fordow, Natanz et Ispahan ont été ciblées.
  • Les avions israéliens ont opéré avec une liberté quasi totale.

Ni Moscou ni Pékin ne sont intervenus. Ils ne l’ont pas fait pour la République islamique. Ils ne l’ont pas fait pour le Venezuela.

Lorsque Donald Trump écrit, le 2 janvier 2026, que si l’Iran tue des manifestants, les États-Unis « viendront à leur secours », et conclut par « locked and loaded », cette phrase ne relève plus de la simple surenchère verbale. Elle s’inscrit dans une doctrine désormais démontrée. Le calendrier – le 3 janvier, anniversaire de l’élimination de Qassem Soleimani – renforce encore la perception iranienne d’une signature stratégique.

Ce que révèle le Venezuela, au fond, est que les règles du jeu ont changé. Les alliances informelles ne protègent plus.

-Les systèmes d’armes ne sanctuarisent plus.

-L’investissement ne dissuade plus.

-La souveraineté devient conditionnelle.

-Et l’ordre international fondé sur des règles à peu près respectées cède la place à un monde de précédents, où la démonstration de force remplace la norme.

POUR L’EUROPE, CE MOMENT DEVRAIT ÊTRE UN ÉLECTROCHOC STRATÉGIQUE.

  • – Elle continue de se penser comme un acteur normatif dans un monde qui a cessé de reconnaître les arbitres.
  • – Elle parle de droit quand d’autres parlent de rapports de force,
  • – de désescalade quand d’autres testent les lignes rouges.

Cette posture n’est pas neutre : elle est devenue une forme de naïveté stratégique.

À défaut de se réveiller, l’Europe devra choisir – ou accepter d’être choisie. Entre l’alignement américain, la dépendance chinoise ou la marginalisation face aux puissances autoritaires, l’espace du non-choix se rétrécit rapidement.

Dans ce monde, la doctrine Monroe n’est pas un vestige du passé, mais un principe réactivé :

Sécuriser son périmètre pour pouvoir affronter ailleurs la compétition globale de la Guerre froide 2.0.

Le Venezuela n’est pas une exception. Il est un précédent.

Et pour ceux qui avaient fondé leur survie sur la complexité, l’ambiguïté et les zones grises, cette nouvelle lisibilité est une menace existentielle. SR♦

Simone Rodan, Substack


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Un commentaire

  1. Bravo pour cette analyse lumineuse du retour d’une puissance Américaine décomplexée, face aux menaces et aux avancées islamo-communistes.
    Après le bombardement des sites nucléaires d’Iran, et des bases djihadistes poursuivant un génocide des chrétiens au Nigeria, l’arrestation de Maduro montre la détermination du Président Trump à défendre notre civilisation du Monde Libre, dans une clarté géopolitique qui manque cruellement à une Europe égarée et soumise.

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