Al-Jazeera, Qatar et Intelligence Artificielle : le nouveau front du soft power
Par Simone Rodan, [8 janvier 2026]
L’annonce est passée presque inaperçue. En mars 2024, Al-Jazeera communique sur le déploiement d’un système d’intelligence artificielle développé en partenariat avec Google Cloud. Objectif affiché : moderniser les processus éditoriaux, améliorer l’efficacité rédactionnelle, former d’autres médias.
Une évolution technique parmi d’autres, à l’heure où tous les grands groupes investissent dans l’automatisation.
Sauf que ce déploiement ne peut se lire isolément. Il s’inscrit dans une infrastructure plus large, une chaîne d’acteurs, de financements et de circuits de légitimation qui font du Qatar, depuis trente ans, l’un des principaux producteurs de soft power dans le monde.
COMPRENDRE CE SYSTÈME D’IA IMPOSE DE RECONSTITUER L’ÉCOSYSTÈME DANS LEQUEL IL S’INSÈRE, ET LES LOGIQUES QUI LE SOUS-TENDENT.
Le Qatar n’est pas un acteur étatique classique
Petit territoire de 11 000 km², 300 000 nationaux, richesse gazière considérable, absence de profondeur stratégique militaire : Doha a construit sa puissance sur l’influence, pas sur la force. Dès les années 1990, sous l’impulsion de l’émir Hamad ben Khalifa Al Thani, l’émirat investit massivement dans ce qui fabrique du consentement et structure les imaginaires collectifs. Les canaux sont multiples et complémentaires.
Sur le plan diplomatique, le Qatar se positionne comme médiateur incontournable : accords de paix au Darfour en 2006, négociations avec les Talibans entre 2013 et 2021, médiation libanaise, rôle dans les transitions post-2011.
Parallèlement, Doha finance des institutions académiques prestigieuses : campus de Georgetown, Northwestern, Carnegie Mellon, HEC Paris à Doha. Entre 2012 et 2022, les universités américaines ont reçu plus de 4,7 milliards de dollars du Qatar, selon les données du département de l’Éducation américain.
Même chose pour le lobbying. Selon les documents déposés auprès du ministère de la Justice, le Qatar était représenté par 28 cabinets enregistrés auprès du FARA en 2025, ce qui lui a permis d’organiser des centaines de réunions avec des décideurs politiques et des membres du personnel du Congrès afin de promouvoir ses intérêts auprès des deux partis. L’ampleur de cet effort remonte à plusieurs années :
Des révélations montrent que des agents de haut niveau, allant d’anciens consultants de l’administration Trump à d’anciens responsables américains, ont été payés pour défendre les positions politiques du Qatar,
… qu’il s’agisse de la réforme du droit du travail dans le cadre de la Coupe du monde 2022 ou d’une coopération bilatérale plus large. L’un des cas les plus notables concerne la procureure générale Pam Bondi, qui a précédemment fait du lobbying pour le Qatar par l’intermédiaire d’un grand cabinet de Washington dans le cadre d’un contrat assorti d’honoraires mensuels substantiels, une affiliation qui a fait l’objet d’un examen minutieux lors de sa confirmation au Sénat.
Mais c’est dans le champ religieux et médiatique que l’investissement est encore plus structurant.
Le Qatar finance depuis 1997 le Conseil européen de la fatwa et de la recherche, présidé jusqu’à sa mort en 2022 par Youssef al-Qaradawi.
Qaradawi n’est pas une figure anodine. Théologien star des Frères musulmans, auteur de fatwas légitimant les attentats-suicides contre les civils israéliens, il incarne une ligne islamiste assumée tout en étant reçu dans les capitales occidentales. Interdit de territoire en France depuis 2012, il a pourtant siégé à l’Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon, structure financée par le Qatar et liée à l’UOIF.
Ce maillage institutionnel ne relève pas du complot. Il obéit à une stratégie explicite, théorisée dès les années 1930 parHassan al-Banna : infiltrer progressivement les institutions qui produisent du sens – éducation, droit, médias, associations – pour y diffuser une grammaire islamiste sans passer par la conquête brutale du pouvoir.
Le Qatar a transformé cette doctrine en politique d’État.
DANS CET ÉCOSYSTÈME, AL-JAZEERA OCCUPE UNE PLACE CENTRALE.
Fondée en 1996 avec un financement de 140 millions de dollars de l’émir, la chaîne n’a jamais été rentable. Elle est subventionnée en permanence par l’État qatari.
Son conseil d’administration est nommé par le pouvoir. Ses directeurs successifs sont tous issus de l’appareil d’État ou proches du régime.
Contrairement à France 24 ou Deutsche Welle, Al-Jazeera ne revendique pas son statut de média public. Elle se présente comme indépendante, alors même que son financement et sa gouvernance relèvent directement de Doha.
Cette ambiguïté est stratégique : elle permet à la chaîne de bénéficier d’une crédibilité journalistique tout en servant les intérêts du Qatar…
Le double discours est documenté depuis plus de vingt ans.
– Sur Al-Jazeera Arabic, les attentats-suicides palestiniens sont systématiquement qualifiés « d’opérations martyres ». Les groupes armés islamistes sont appelés « moudjahidines » ou « résistants ». Israël est désigné comme « l’entité sioniste ».
Le lexique n’est pas neutre : il inscrit le conflit dans un cadre théologique et légitime la violence comme acte religieux.
– Sur Al-Jazeera English, le vocabulaire change. On parle de « militants », de « résistance », « d’occupation ». Le registre emprunte au lexique des droits humains et du droit international. Les mêmes événements sont racontés différemment selon le public visé.
Cette segmentation n’est pas un accident éditorial : elle est une technique d’influence rodée.
En 2017, cette stratégie provoque une crise diplomatique majeure :
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte rompent leurs relations avec le Qatar et imposent un blocus terrestre, aérien et maritime. Parmi les treize conditions fixées pour lever le blocus figure en première position : la fermeture d’Al-Jazeera. Les États du Golfe accusent explicitement la chaîne de « soutenir le terrorisme » et de relayer la propagande des Frères musulmans. Le différend ne sera résolu qu’en janvier 2021, après quatre ans de rupture.
Parallèlement, le Qatar héberge depuis 2012 le bureau politique du Hamas.
Khaled Mechaal, puis Ismaïl Haniyeh, tué en juillet 2024 à Téhéran, ont dirigé l’organisation depuis Doha avec l’aval des autorités qataries.
Ce soutien n’est pas caché : il est assumé par l’émirat comme un levier de médiation. En pratique, il offre au Hamas une base logistique, une tribune médiatique via Al-Jazeera, et une légitimité politique.
Rien de tout cela n’est secret. Tout est documenté, assumé, revendiqué même. Mais le problème n’est pas simplement qu’Al-Jazeera serve les intérêts du Qatar. C’est qu’elle ait réussi, depuis trente ans, à se construire une double légitimité :
– celle d’un média professionnel en Occident,
– celle d’un porte-voix de l’oumma dans le monde arabe.
Cette duplicité n’est pas un bug. C’est le cœur du système. Et elle ne s’arrête pas à la chaîne historique :
Al Jazeera English, lancée en 2006, a été conçue dès l’origine pour les audiences occidentales :
Studios à Londres et Washington,
journalistes anglophones recrutés dans les rédactions de la BBC, CNN et Reuters,
codes visuels calqués sur ceux des chaînes d’info en continu occidentales.
La stratégie était claire : acquérir une crédibilité journalistique en Occident tout en y diffusant la grammaire narrative d’Al-Jazeera Arabic...
Le double discours reste opérant, mais il devient moins visible. Sur AJE, on ne parle plus « d’opérations martyres », mais le cadrage demeure :
– Israël comme puissance occupante,
– Hamas comme mouvement de résistance,
– contextualisation systématique de la violence palestinienne par « l’occupation ».
Le vocabulaire change, pas la structure narrative.
MAIS C’EST AVEC AJ+, LANCÉ EN 2014, QUE LA STRATÉGIE DE CIBLAGE OCCIDENTAL DEVIENT EXPLICITE.
La plateforme est conçue exclusivement pour les réseaux sociaux : Facebook, Instagram, YouTube, TikTok. Formats courts, sous-titrés, viraux.
– Cible démographique : les 18-35 ans occidentaux, notamment américains et européens.
– Les contenus d’AJ+ ne ressemblent en rien à ceux d’Al-Jazeera Arabic.
– Esthétique militante de gauche, registre des luttes sociales et antiracistes, narration en termes de domination et d’oppression.
– Sur la Palestine, le discours est calibré pour résonner avec les mouvements progressistes occidentaux : droits humains, décolonisation, justice sociale.
Le lexique islamiste a disparu. La grammaire idéologique, elle, reste intacte.
Le succès est immédiat. AJ+ atteint rapidement plusieurs millions d’abonnés sur Facebook et Instagram.
Ses vidéos sur la Palestine sont massivement partagées dans les campus américains et européens. En 2018, une enquête du Times of Israel révèle que
AJ+ est devenu l’une des principales sources d’information sur le conflit israélo-palestinien pour les jeunes Américains, devant CNN et le New York Times...
Ce ciblage occidental n’est pas accidentel. Il répond à une stratégie documentée. En 2015, des câbles diplomatiques qataris publiés par WikiLeaks révèlent que Doha finance des think tanks et des groupes de pression aux États-Unis et en Europe pour « améliorer l’image du Qatar et contrer la propagande anti-qatarie ».
AJ+ s’inscrit dans ce dispositif : offrir à un public occidental progressiste une source d’information perçue comme indépendante, critique des États-Unis et d’Israël, alignée sur un lexique de gauche, tout en servant les intérêts stratégiques du Qatar.
Le succès d’AJ+ a été tel que d’autres versions linguistiques ont été lancées :
AJ+ Français en 2015,
AJ+ Español en 2016,
AJ+ عربي pour un public arabe jeune et urbain en 2017.
Chaque version adapte ses codes au public cible, mais toutes convergent sur les mêmes sujets :
– Palestine,
– islamophobie,
– critique des politiques migratoires occidentales,
– légitimation des Frères musulmans présentés comme acteurs sociaux.
En France, AJ+ Français a rapidement atteint un million d’abonnés sur Facebook. Ses contenus circulent massivement dans les banlieues et auprès des jeunes issus de l’immigration. Plusieurs élus et chercheurs ont alerté sur le rôle de la plateforme dans la diffusion d’un discours communautariste et victimaire. En 2020, après l’assassinat de Samuel Paty, plusieurs parlementaires ont demandé une enquête sur AJ+ Français, accusé de relayer une rhétorique islamiste sous couvert de militantisme progressiste. Aucune suite n’a été donnée.
C’EST DANS CE CONTEXTE QU’INTERVIENT LE DÉPLOIEMENT DU SYSTÈME D’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE.
Les documents publiés par Al-Jazeera Media Institute en mars 2024 décrivent un outil qui ne se limite pas à l’assistance rédactionnelle :
– Le système génère des résumés d’archives,
– propose des angles éditoriaux,
– contextualise les sujets,
– traduit en temps réel,
– et hiérarchise l’information.
Techniquement, il s’agit d’un modèle de langage entraîné sur les archives d’Al-Jazeera :
Trente ans de production éditoriale : articles, reportages, transcriptions d’émissions, bases documentaires. L’algorithme apprend à partir de ces données. Il identifie des régularités, des associations lexicales, des structures narratives récurrentes.
Il ne crée pas de contenu ex nihilo : il reproduit, à grande échelle, les logiques déjà présentes dans les archives.
Or ces archives ne sont pas neutres. Elles reflètent la ligne éditoriale d’Al-Jazeera telle qu’analysée précédemment :
cadrage pro-Hamas,
légitimation des Frères musulmans,
disqualification systématique d’Israël,
mise en récit du conflit israélo-palestinien comme confrontation entre oppresseurs et résistants.
Ces hiérarchies narratives deviennent des paramètres statistiques pour l’IA. Le glissement est subtil mais décisif.
Jusqu’ici, le biais éditorial d’Al-Jazeera était visible. Un article, un reportage, un titre pouvaient être cités, analysés, critiqués. Le cadrage était un choix éditorial, donc contestable.
Avec l’IA, le biais se déplace en amont. Il n’apparaît plus dans le texte final, mais dans la manière dont l’information est recherchée, organisée, hiérarchisée avant même l’écriture…
Un journaliste interroge le système sur un événement à Gaza. L’IA génère un résumé en mobilisant automatiquement certaines archives plutôt que d’autres, en sélectionnant certains précédents historiques, en suggérant un vocabulaire spécifique.
Le journaliste ne choisit plus ce qui compte avant d’écrire. Il réagit à ce qui lui est présenté. Le cadrage devient procédural.
Le projet ne s’arrête pas à Al-Jazeera.
L’annonce de mars 2024 prévoit explicitement la création d’un pôle de formation pour diffuser ces outils auprès d’autres médias. Et il serait naïf de penser que cela ne concernera que l’espace arabophone.
AJ+ a déjà prouvé que le modèle Al-Jazeera était exportable en Occident, à condition d’adapter les codes.
Les outils d’IA développés par Al-Jazeera ne resteront pas cantonnés à la rédaction en arabe.
Ils sont conçus pour être multilingues : traduction automatique, génération de résumés, contextualisation en plusieurs langues.
AJ+ utilise déjà l’automatisation pour produire des sous-titres et adapter ses formats aux algorithmes des réseaux sociaux. L’étape suivante est prévisible : intégrer l’IA dans la production de contenus eux-mêmes...
Concrètement, cela signifie qu’un journaliste d’AJ+ Français ou AJ+ English pourra interroger le système pour « contextualiser » un événement au Proche-Orient ou un débat sur l’islamophobie. La réponse arrivera déjà structurée, avec des angles prédéfinis, un vocabulaire suggéré, des précédents sélectionnés, le tout entraîné sur les archives d’Al-Jazeera.
Le pôle de formation, lui, vise explicitement d’autres médias.
Mais quels médias ? L’annonce ne précise pas s’il s’agit uniquement de rédactions arabophones.
Or, plusieurs médias occidentaux, notamment associatifs ou militants, sont déjà en relation avec Al-Jazeera via des partenariats de formation ou des échanges de contenus.
Des webmedias de gauche, des plateformes communautaires, des chaînes YouTube militantes pour la Palestine pourraient être tentés par ces outils, surtout s’ils sont gratuits ou subventionnés...
Cette dimension est cruciale. Si le système restait interne à Al-Jazeera, son impact resterait circonscrit. Mais dès lors qu’il est exporté sous forme de workflows standardisés, il devient une infrastructure cognitive partagée.
Les rédactions qui l’adoptent ne partagent pas nécessairement la ligne éditoriale d’Al-Jazeera. Elles partagent ses outils de travail, ses méthodes de recherche documentaire, ses automatismes narratifs.
Les contraintes économiques renforcent cette dynamique. De nombreux médias, y compris en Occident, sont en difficulté financière. L’IA leur promet des gains d’efficacité : recherche automatisée, traduction instantanée, génération de résumés. Ces outils sont proposés gratuitement ou à bas coût dans le cadre de « partenariats de formation ».
Pour des rédactions sous pression, la tentation est forte. Résultat : une standardisation progressive du cadrage. Non par imposition idéologique directe, mais par homogénéisation des pratiques de travail. On ne transmet plus une ligne éditoriale identifiable. On diffuse des routines, des réflexes, une « façon de faire » perçue comme technique et donc neutre.
Le rôle de Google Cloud mérite ici une attention particulière. L’entreprise américaine fournit l’infrastructure technique : serveurs, puissance de calcul, architecture cloud.
Elle ne cautionne en rien la ligne éditoriale d’Al-Jazeera. Mais elle apporte une légitimité décisive : celle de la neutralité technologique. Un système hébergé sur Google Cloud bénéficie d’un capital de confiance : fiabilité, professionnalisme, standard industriel...
Cette légitimité est essentielle pour la diffusion. Un journaliste qui utilise un outil estampillé Google ne se demande pas si le cadrage est orienté. Il perçoit l’outil comme technique, donc objectif. La séparation entre infrastructure et contenu rend le dispositif plus efficace, pas moins.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Al-Jazeera dispose déjà d’une infrastructure en Occident. AJ+ possède des bureaux à San Francisco, Londres et Paris. Al Jazeera English a des studios permanents à Washington et Londres. Le réseau dispose de correspondants dans toutes les capitales occidentales. Ces équipes ne travaillent pas en vase clos : elles collaborent avec des pigistes, des ONG, des universitaires, des militants.
Ce maillage permet une diffusion rapide et décentralisée.
– Un outil d’IA développé à Doha peut être déployé à San Francisco en quelques semaines.
– Un workflow testé sur AJ+ عربي peut être adapté pour AJ+ Français.
– Une base documentaire en arabe peut alimenter des résumés en anglais, français, espagnol.
L’efficacité du dispositif repose précisément sur cette capillarité.
On ne voit pas une influence centralisée, venue de Doha. On voit des médias locaux, des plateformes jeunes, des contenus viraux qui circulent « organiquement » sur les réseaux sociaux...
Mais l’infrastructure qui les produit, elle, est commune.
Cette logique n’est pas inédite. Elle s’inscrit dans une stratégie théorisée il y a près d’un siècle parHassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans.
Al-Banna n’a jamais prôné la conquête violente du pouvoir. Sa doctrine repose sur l’infiltration progressive des institutions qui produisent du sens commun : écoles, universités, médias, associations, tribunaux.
L’objectif est de rendre une vision du monde évidente avant même qu’elle ne soit formulée comme idéologie.
Ce processus passe par trois étapes :
– investir les institutions,
– normaliser le discours en le transformant en langage professionnel ou technique,
– rendre l’alternative impensable en faisant en sorte que d’autres cadrages apparaissent comme partiaux alors que le cadre dominant se présente comme neutre.
Le Qatar applique cette stratégie depuis trente ans. Il finance des institutions académiques qui produisent des cadres intellectuels. Il soutient des médias qui diffusent ces cadres auprès du grand public. Il investit dans la diplomatie pour légitimer ces acteurs auprès des États occidentaux...
L’intelligence artificielle permet désormais d’automatiser cette logique. Le cadrage ne relève plus d’un discours qu’on peut identifier et critiquer. Il devient une fonction système, intégrée aux outils de travail, perçue comme technique.
On ne transmet plus une idée : on façonne la manière dont les questions sont posées.
Les démocraties occidentales ont mis des années à comprendre la nature stratégique de TikTok. Le problème ne résidait pas dans les contenus publiés par les utilisateurs, mais dans l’algorithme de recommandation.
Ce qui est montré, ce qui est amplifié, ce qui disparaît : tout cela obéit à des logiques opaques, potentiellement pilotables par l’État chinois.
L’influence ne passe plus par le message, mais par l’architecture de distribution.
L’IA d’Al-Jazeera applique cette logique au journalisme. Elle n’interdit rien, ne censure rien. Elle organise la pertinence en amont…
Lorsqu’un journaliste interroge le système sur un événement au Proche-Orient, la réponse arrive déjà structurée : faits à mentionner, précédents à invoquer, vocabulaire à employer.
Le choix de ce qui compte n’intervient plus au moment de l’écriture. Il est déjà effectué.
Ce basculement a des conséquences majeures.
– L’influence éditoriale classique est visible, donc débattable. On peut citer un article d’Al-Jazeera, pointer un biais, proposer un contre-récit.
– L’influence algorithmique est invisible. Elle opère en amont du texte, dans la manière dont l’information est recherchée, organisée, présentée.
Le débat n’a plus lieu sur les mêmes bases. On discute des conclusions, jamais de la matrice qui les rend possibles.
Cette dimension occidentale d’Al-Jazeera reste largement ignorée.
Plusieurs facteurs expliquent cet angle mort.
– D’abord, la fragmentation. AJ+ et Al Jazeera English ne sont pas perçus comme la même entité qu’Al-Jazeera Arabic. Ils ont des équipes différentes, des codes visuels différents, des tonalités différentes. Cette segmentation masque l’unité stratégique.
– Ensuite, la légitimité. AJ+ est perçu comme un média « progressiste » par une partie de la gauche occidentale, en raison de ses contenus anti-impérialistes et antiracistes. Cette image protège la plateforme des critiques.
Pointer ses liens avec le Qatar et les Frères musulmans expose à l’accusation d’islamophobie ou de complotisme.
– Enfin, l’innovation. L’IA est présentée comme un enjeu technique, pas géopolitique. Les débats portent sur l’emploi, le droit d’auteur, les biais algorithmiques, rarement sur l’origine des systèmes et les intérêts qu’ils servent.
Pourtant, les signaux d’alerte existent.
– En 2020, le Sénat français a publié un rapport sur « les ingérences étrangères », pointant le rôle du Qatar dans le financement de structures communautaires et médiatiques.
– En 2021, plusieurs parlementaires américains ont demandé une enquête sur les investissements qataris dans les universités américaines, soupçonnés de financer des discours pro-Hamas.
– En 2023, après le 7 octobre, plusieurs médias occidentaux ont documenté le rôle d’AJ+ dans la diffusion de narratives pro-Hamas sur les campus.
Ces alertes ne portent pas encore sur l’IA. Elles concernent les structures classiques : financement, gouvernance, ligne éditoriale. Mais elles indiquent une prise de conscience progressive du rôle du Qatar comme acteur d’influence structurante.
L’IA d’Al-Jazeera s’inscrit dans cette continuité. Elle n’est pas une rupture : elle est une accélération...
L’enjeu n’est pas qu’Al-Jazeera développe une IA. L’enjeu est qu’une infrastructure idéologique devienne un système technique, diffusé à grande échelle, perçu comme neutre parce qu’il se présente comme outil.
Les démocraties libérales ont construit leur résilience sur la pluralité des sources, le débat contradictoire, la possibilité de contester les récits dominants. Ces mécanismes fonctionnent lorsque le biais est visible, localisé dans un discours identifiable.
Ils deviennent inopérants lorsque le biais se déplace en amont, dans l’infrastructure même qui organise la recherche d’information. À ce stade, le débat n’a plus lieu. Le cadre est déjà posé, la question déjà formulée, la réponse déjà suggérée…
On discute des conclusions, jamais de la matrice qui les produit. C’est précisément ce que Hassan al-Banna avait théorisé il y a un siècle : rendre une vision du monde évidente avant qu’elle ne soit formulée.
L’intelligence artificielle permet aujourd’hui d’automatiser ce processus. Le soft power qatarien franchit un seuil. Il ne cherche plus à convaincre. Il organise ce qui apparaît comme pertinent.
Et c’est là que réside l’efficacité du dispositif : dans l’invisibilité même de son fonctionnement. SR♦