Israël : Nation ou malentendu Historique ? Un refus d’entendre plus qu’une incompréhension
Par Serge Siksik, [Tel Aviv le 20 janvier 2026]
Une Nation est un plébiscite de tous les jours. » Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une Nation ? (1882)
IL EST DEVENU PRESQUE SUSPECT, AUJOURD’HUI, D’EMPLOYER LE MOT NATION À PROPOS D’ISRAËL.
Comme si ce terme, légitime partout ailleurs, devenait soudain problématique dès lors qu’il s’applique au peuple juif. Comme si la souveraineté juive devait rester provisoire, conditionnelle, placée sous surveillance morale permanente.
Cette gêne n’est pas accidentelle. Elle dit quelque chose de profond : Israël dérange parce qu’il est revenu dans l’Histoire comme Nation.
La Nation n’est pas un slogan.
Ce n’est ni un drapeau brandi ni une rhétorique identitaire creuse.
Une Nation est une construction lente, exigeante, parfois tragique.
Elle suppose une mémoire, une langue, une continuité, une capacité à se défendre, une responsabilité envers ses citoyens et une vision de l’avenir.
Elle suppose aussi un consentement renouvelé : non pas une unanimité, mais une volonté partagée de durer ensemble malgré les fractures.
Israël coche tous ces critères. Et pourtant, il continue d’être interrogé comme s’il n’était qu’une hypothèse.
Pourquoi ?
Parce que le monde s’est habitué à un Juif sans Nation : minoritaire, diasporique, toléré sous conditions. Le retour du peuple juif à la souveraineté a brisé ce schéma ancien, profondément enraciné dans l’imaginaire occidental…
Le 7 octobre l’a rappelé avec une brutalité insoutenable :
Israël n’a pas été attaqué pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est : une Nation juive revenue dans l’Histoire, parlant sa langue, défendant sa terre, assumant sa continuité.
Penser Israël comme Nation impose donc une réflexion exigeante, non idéologique.
Et cette réflexion, le judaïsme sait la mener depuis des siècles, non par l’unanimisme, mais par la tension ; non par la simplification, mais par la mahloket1.
Il existe des nations fondées sur un territoire stabilisé, une langue dominante, une administration continue.
Et il existe une Nation dont l’existence même n’a jamais été évidente, toujours contestée, toujours exposée, en épreuve permanente.
Israël appartient à cette seconde catégorie.
– Il n’est pas né d’un sol, mais d’un appel.
– Pas d’un État, mais d’une Alliance.
– Pas d’une souveraineté tranquille, mais d’un engagement à être autre dans l’Histoire.
Aujourd’hui, cette singularité se traduit par une tension maximale :
• Une société juive profondément plurielle : laïcs, traditionnels, religieux, haredim, représentant environ 74 % des citoyens
• Une population non juive représentant près de 26 %
• Des populations arabes de Judée-Samarie et de Gaza prises dans un conflit non résolu
• Des frontières sous pression constante, contestées jusque dans leur principe
DÈS LORS, LA QUESTION DEVIENT BRUTALE : QU’EST-CE QU’UNE NATION QUAND SON DROIT MÊME D’EXISTER EST NIÉ ?
1 – Peuple, État, Nation : une dissociation fondatrice
La modernité politique occidentale a superposé peuple, territoire et souveraineté. Cette définition, héritée notamment de la Révolution française, ne correspond pas à l’expérience juive.
La Torah ne parle pas de Nation au sens moderne. Elle parle d’Am (peuple), de Brith (Alliance), de Edah (assemblée), et d’une responsabilité mutuelle vécue avant d’être théorisée – ce que les Sages nommeront plus tard Arvout.
Israël ne tient pas par un contrat librement consenti, mais par une dette mutuelle antérieure au choix : chacun est comptable de tous.
Le cœur n’est pas l’ethnie, mais le pacte. Israël est un peuple avant d’être un État. Et il demeure un peuple même sans État...
C’est une anomalie historique mais aussi une clé. Car confondre État et Nation est l’erreur la plus dangereuse du débat israélien.
L’État est une machine ; la Nation est une construction vivante : mémoire, récit, promesse transgénérationnelle.
On peut administrer un État sans Nation, on ne peut pas faire vivre une Nation attaquée sans État.
Israël doit bâtir sa Nation sous le feu, là où d’autres peuples l’ont forgée dans la paix. Il n’est pas une Nation inachevée : il est une Nation en état d’urgence ontologique.
2 – Ernest Renan : le plébiscite porté à l’extrême
Renan refusait toute définition ethnique ou raciale de la Nation. Pour lui, une Nation repose sur une mémoire partagée et sur la volonté de continuer ensemble.
Israël en est la version la plus radicale : ici, le plébiscite est quotidien, existentiel. Après chaque guerre, chaque attentat, la question revient, muette mais décisive : continuons-nous à faire peuple ensemble ?
3 – Theodor Herzl : l’État comme nécessité tragique
Herzl n’était pas un mystique, Il était un réaliste lucide. Il a vu que les Juifs dispersés, minoritaires, dépendants, seraient éternellement vulnérables. La souveraineté n’était pas un idéal abstrait, mais une condition de survie collective.
Son génie ne fut pas d’avoir pensé la Nation, mais d’avoir compris qu’une réalité nationale déjà existante ne pouvait survivre sans contenant politique propre.
Il savait que cet État serait conflictuel, hétérogène, tendu mais indispensable.
L’État d’Israël n’est donc pas né comme accomplissement national, mais comme paradoxe incarné : refuge et norme, forteresse et modèle, nécessité stratégique et tension morale.
Là où Herzl pense l’État comme condition de survie d’une réalité nationale déjà existante, Rav Kook déplace la réflexion à un niveau plus profond encore :
Non plus l’État comme nécessité, mais la Nation comme réalité spirituelle et organique irréductible.
4 – Rav Abraham Isaac HaCohen Kook : la Nation comme âme collective
Rav Kook va beaucoup plus loin. Pour lui, Israël n’est ni une addition d’individus souverains, ni une construction politique artificielle : Il est une Neshamah klalit, une âme collective irréductible.
Juifs religieux et laïcs, sionistes et antisionistes, sceptiques et croyants, rebelles et fidèles :
Tous sont des organes d’un même corps. Les fractures elles-mêmes ne sont pas des pathologies, elles sont le signe d’un organisme vivant.
La laïcité juive n’est pas une trahison, mais parfois une sainteté inconsciente : une révolte contre un Dieu réduit à des formes figées. D’où une distinction décisive :
L’État est une structure, la Nation une énergie.
La Nation est plus vaste que la religion et dépasse la politique ; elle est leur profondeur commune...
5 – Ze’ev Jabotinsky et David Ben-Gourion : la Nation juive est un fait historique
Par-delà leurs antagonismes profonds, les hommes convergent sur un point décisif : la Nation précède l’État et en fonde la nécessité…
– Pour Jabotinsky, la Nation juive est un fait historique irréductible, une volonté collective forgée par la langue, la mémoire et la dignité reconquise ; l’État n’est que l’armure indispensable d’un peuple qui refuse de disparaître. Il l’énonce explicitement dès The Jewish State and the Jewish Problem (1904), où il affirme que les Juifs constituent une Nation moderne complète, indépendante de toute reconnaissance extérieure, puis le radicalise dans On the Iron Wall(We and the Arabs) (1923), en posant la souveraineté comme exigence de survie et de dignité nationale, non négociable.
– Ben-Gourion, sans théoriser abstraitement, affirme la même primauté dans l’acte et la parole : dans ses discours fondateurs et ses écrits réunis dans Ben-Gurion and the Bible (années 1950-60), il présente la Nation juive comme une continuité millénaire enracinée dans la Bible conçue comme texte national, revenue sur sa terre après l’exil ; et devant la Knesset en 1949, il affirme que l’État n’est pas l’origine du peuple mais l’instrument politique d’une Nation préexistante appelée à se normaliser dans l’Histoire.
L’un parle le langage de la lucidité tragique, l’autre celui de la construction patiente ; mais tous deux affirment la même vérité fondamentale :
Israël n’est ni le produit d’un contrat abstrait ni l’effet d’une idéologie importée. Il est l’expression politique d’un peuple déjà là, déjà constitué, qui a exigé la souveraineté pour cesser d’être une exception vulnérable.
Chez l’un comme chez l’autre, la Nation n’est ni une fiction ni un slogan : elle est la condition de la survie, le cadre de la responsabilité, et le lieu où l’histoire juive cesse d’être subie pour être assumée...
6 – Hannah Arendt : la pluralité comme condition de la Nation
Arendt n’a pas théorisé la Nation classique, mais elle éclaire Israël mieux que presque quiconque.
Pour elle, la condition humaine fondamentale est la pluralité. Une communauté politique vivante n’est pas celle qui efface les différences, mais celle qui les fait tenir ensemble sans les dissoudre.
Le danger absolu est double : l’uniformité autoritaire, la désagrégation des appartenances.
Israël n’échoue pas parce qu’il est conflictuel, il pourrait échouer seulement s’il cherche à supprimer le conflit.
L’Europe post-nationale a fait un choix après 1945 : neutraliser la Nation pour conjurer ses démons :
– France, Allemagne, Italie, Espagne ont vidé la Nation de sa substance morale.
– La souveraineté est devenue suspecte, la frontière, honteuse, l’identité, dangereuse.
Israël fait l’inverse, Il assume le tragique pour éviter la disparition.
Le malentendu est là : l’Europe reproche à Israël d’être encore une Nation, parce qu’elle-même a renoncé à l’être…
Israël rappelle ce que l’Europe a voulu oublier, et cela dérange.
7 – Emmanuel Levinas et l’exigence morale : Israël, responsabilité avant souveraineté
Dans À l’heure des nations, Emmanuel Levinas refuse deux impasses : le nationalisme idolâtre et l’universalisme abstrait.
Levinas rappelle qu’Israël est une Nation pleinement politique, soumise à l’Histoire, au tragique et à la nécessité de se défendre, mais qu’il porte, du fait même de sa souveraineté retrouvée, une exigence morale accrue.
La souveraineté n’abolit pas l’éthique : elle la rend plus sévère, plus exposée, plus coûteuse.
La Nation protège, certes, mais elle oblige davantage encore, car la puissance crée une responsabilité qu’aucune vulnérabilité n’autorisait auparavant. Israël n’est donc pas exempté du commun des Nations ; il est au contraire sommé de répondre de ce qu’il fait à l’homme qu’il affecte, et de ce qu’il devient dans l’exercice de sa force. C’est là le paradoxe lévinassien :
– sans État, il n’y a que la persécution ;
– avec l’État, il n’y a plus d’innocence possible. Le monde accepte qu’un peuple se défende, mais il ne cesse d’exiger d’Israël qu’il ne sacrifie jamais l’exigence morale sur l’autel de la puissance.
8 – Nation construite, Nation imaginée : l’apport décisif de Benedict Anderson
Benedict Anderson (1936–2015) est un politologue et historien anglo-irlandais, figure majeure de la réflexion contemporaine sur le nationalisme. Il a montré qu’une Nation est une « communauté imaginée » : non pas fictive, mais symboliquement construite par un récit, une mémoire, un imaginaire partagé.
Israël illustre cette thèse de façon radicale :
– migrations multiples,
– langues recomposées,
– cultures hétérogènes,
– absence d’homogénéité préalable.
Ce qui fait Nation en Israël n’est ni l’ethnie, ni la religion seule, ni la citoyenneté abstraite.
C’est un imaginaire commun forgé sous contrainte historique : Shoah, retour sur la terre, guerres existentielles, menace permanente.
Israël prouve qu’une Nation peut être réelle sans être homogène, unie sans être fusionnelle, solide sans être identitaire au sens étroit…
9 – Nommer toute la diversité israélienne
Juifs laïcs, traditionnels, religieux, haredim, Mizrahim, Ashkénazes, Russophones, Éthiopiens, Arabes musulmans et chrétiens, Druzes, Bédouins. Centre, périphéries, nouveaux immigrants.
La Nation israélienne ne sera jamais une fusion, elle sera un agencement sous tension.
Le vrai danger n’est pas seulement externe, Il est interne : que chaque camp prétende être la Nation.
Aucun groupe n’est Israël à lui seul, mais Israël se fragilise si l’un d’eux se retire.
10 – Bible et Talmud, de Pharaon au 7 octobre : le dévoilement
Depuis Pharaon jusqu’à Haman, la haine vise toujours la même chose : un peuple qui refuse de se dissoudre.
Le Talmud l’énonce sans détour :
Israël dérange parce qu’il incarne une exigence irréductible.
Le 7 octobre n’a rien inauguré, il a dévoilé.
La barbarie, puis l’inversion morale mondiale, ont montré que le problème n’était pas territorial ni politique, mais ontologique : le refus qu’Israël soit une Nation vivante, armée, souveraine.
11 – Levinas et Manitou : la tension comme méthode juive
Levinas n’intervient pas ici une seconde fois comme théoricien de la Nation ou de la souveraineté, mais comme pôle d’une tension constitutive du judaïsme, face à Manitou
Deux penseurs majeurs accompagnent silencieusement toute ma réflexion sur la Nation : Levinas et Manitou. Ils ne pensent ni de la même manière, ni depuis le même lieu, ni depuis la même expérience. Et c’est précisément cette divergence qui les rend, pour moi, absolument nécessaires.
– Levinas nous oblige à ne jamais confondre souveraineté et absolu. Il rappelle, avec une radicalité qui dérange, qu’une Nation juive qui se refermerait sur elle-même trahirait sa vocation éthique.
– Manitou, à l’inverse, nous rappelle qu’un peuple qui refuse d’assumer sa nationalité concrète, sa terre, sa langue, sa puissance même, finit par dissoudre son message dans l’abstraction morale.
L’un craint l’ivresse de la force ; l’autre redoute l’effacement par excès de scrupule.
Faut-il trancher ?
Le judaïsme ne tranche pas ainsi, Il met en tension. Il organise la contradiction. Il pense par mahloket.
À la manière du Talmud, ces deux voix ne s’annulent pas : elles se contiennent mutuellement.
Levinas relève de l’esprit de Hillel : ouverture, primauté de l’éthique, vigilance face aux dérives identitires.
Manitouincarne davantage la rigueur de Shammaï : verticalité, responsabilité historique, nécessité d’une structure nationale forte pour que la Torah s’inscrive dans le réel.
Or le judaïsme n’a jamais sacralisé une école contre l’autre. Il a sanctifié leur controverse…
Le Juif n’entre pas en débat pour écraser son interlocuteur. Il débat pour lui proposer un autre axe, une autre lecture, une autre respiration de la pensée. Non pour dominer, mais pour s’éclairer ensemble.
La Nation juive ne se construit pas dans l’unanimisme, mais dans une tension assumée entre exigence morale et responsabilité historique.
Le 7 octobre a brutalement rappelé ce que cette tension signifie lorsqu’elle cesse d’être théorique. Ce jour-là, Israël n’a pas été attaqué pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est : une Nation juive revenue dans l’Histoire, parlant sa langue, défendant sa terre, assumant sa continuité.
Ce fut un moment de vérité : – une Nation qui doute trop de sa légitimité devient vulnérable ; – une Nation qui oublie sa conscience se durcit dangereusement…
Israël est-il une Nation achevée ? Probablement pas. Il est une Nation en devenir, sous réserve de ne pas renoncer à l’un de ses deux piliers.
– Sans Levinas, Israël risquerait de perdre son âme.
– Sans Manitou, il risquerait de perdre sa colonne vertébrale.
Être une Nation juive, ce n’est ni être un État comme les autres, ni se réfugier dans une exception morale abstraite.
C’est tenir ensemble la force et la limite, la souveraineté et la responsabilité, l’Histoire et l’éthique.
C’est dans cette tension, inconfortable mais féconde, que se joue l’avenir d’Israël comme Nation véritable — non figée, non mythifiée, mais vivante, responsable et pleinement engagée dans le réel.
Si Levinas et Manitou sont « convoqués » ensemble ici, ce n’est pas pour revenir sur leurs thèses respectives, mais parce que
…la tension qu’ils incarnent constitue le cœur même de la Nation juive : tenir ensemble la limite morale et la responsabilité historique, sans jamais sacrifier l’une à l’autre
12 – Nation juive, démocratie civique
Être une Nation, pour Israël, implique aussi de clarifier ce qui fonde son appartenance. La Loi du Retour n’est ni un privilège ethnique ni une anomalie juridique :
Elle est l’acte fondateur par lequel le peuple juif a repris en main son destin collectif. Elle affirme une vérité simple : Israël est l’État du peuple juif.
Cette définition s’enracine dans le triptyque bibliquepeuple – terre – Torah, non comme théocratie, mais comme responsabilité historique :
– Le peuple sans la terre s’exile ;
– la terre sans le peuple se vide de sens ;
– et l’un comme l’autre, sans la Torah, perdent leur orientation.
Israël est une Nation juive par essence et civique par fonctionnement. Il n’y a là aucune contradiction. Vivre en Israël sans être juif n’a jamais été un problème. Refuser qu’Israël soit juif en est un…
Le dialogue tendu entre Levinas et Manitou n’est pas une controverse académique :
Il est la forme la plus aboutie de la conscience nationale juive, prise entre la tentation de la force sans limite et le risque d’une morale sans corps.
Israël ne sera jamais une Nation confortable.
• Trop haï pour être naïf
• Trop fragmenté pour être autoritaire
• Trop ancien pour être artificiel
Israël ne tiendra ni par la dilution, ni par la domination, mais par ce qui est le plus difficile : la fidélité réciproque dans la divergence.
C’est cela, aujourd’hui, faire Nation en Israël. SS♦
[…] Et cette réflexion, le judaïsme sait la mener depuis des siècles, non par l’unanimisme, mais par la tension ; non par la simplification, mais par la mahloket1. […]
[…] Et cette réflexion, le judaïsme sait la mener depuis des siècles, non par l’unanimisme, mais par la tension ; non par la simplification, mais par la mahloket1. […]
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