
Par Yves Mamou,
[21 janvier 2026]
BATTERIES CONTRE HYDROCARBURES : L’HÉGÉMONIE SE JOUE DANS L’ÉNERGIE
Officiellement, le « kidnapping » du président vénézuélien Nicolas Maduro est une opération anti-drogue. Et si l’US Navy entreprenait de renverser le régime iranien dans les jours qui viennent, son action serait au service des droits de l’homme.
Aucune déclaration officielle, aucun sous-entendu, ne peut laisser penser qu’en renversant ces deux régimes impopulaires, Donald Trump mène une partie de billard contre la Chine. Rien ne prouve que l’administration Trump cherche à renchérir le coût du pétrole pour les entreprises chinoises.
Il n’est cependant pas interdit d’y réfléchir.
Vulnérabilité pétrolière de la Chine
La Chine est le premier importateur mondial de pétrole brut. Pékin achète environ onze millions de barils par jour (trois millions il y a vingt ans), soit environ 70 % de sa consommation. Comme l’écrit le WSJ, « la soif chinoise de pétrole a alimenté la demande mondiale pendant plusieurs décennies. »
Compte tenu des volumes, la Chine gère un nombre considérable de fournisseurs, y compris les États-Unis.
Mais selon Reuters, la Chine s’est aussi fait une spécialité de s’approvisionner en pétrole à bas prix auprès de fournisseurs-voyous. La Russie, le Venezuela et l’Iran (trois pays sous sanctions occidentales) ont représenté un quart des importations chinoises entre janvier et septembre 2023, contre environ 21 % en 2022, et 12 % en 2020.
Les sanctions occidentales contre ces trois producteurs donnent à l’acheteur une marge de négociation. Selon Reuters, la Chine a économisé en moyenne 10 dollars par baril de brut vénézuélien et 15 dollars par baril iranien1. Pour la Russie, Reuters ne donne pas d’estimation.
Sur la période citée de 2023, Reuters estime que la Chine a économisé environ 4,2 milliards de dollars sur l’Iran et 1,17 milliard de dollars grâce à l’achat de pétrole vénézuélien.
Riposter au goulot d’étranglement des terres rares
Pourquoi l’administration Trump s’en prendrait-elle aux techniques d’approvisionnement en pétrole de la Chine ? Parce que le pétrole est une vulnérabilité pour la Chine.
Renchérir les coûts de production des marchandises fabriquées en Chine affaiblit l’offre commerciale de la Chine.
Pourquoi affaiblir économiquement la Chine ? Pour réduire sa domination mondiale et riposter au chantage qu’elle exerce sur l’approvisionnement des États-Unis en terres rares. Chacun sait aujourd’hui que ces métaux aident à la fabrication d’aimants puissants pour les moteurs de voitures électriques et les éoliennes, de catalyseurs pour réduire la pollution automobile, de composants pour écrans (TV, smartphones), de poudres de polissage, d’alliages métallurgiques pour l’aéronautique. Bref, ces minéraux sont indispensables à tout ce qui fait la dynamique des économies modernes.

Mais les règlements écologiques en Occident et la production à bas coût en Chine ont donné à la Chine communiste les moyens de bâtir un quasi-monopole sur ces composants minéraux.
Si bien que Pékin tient aujourd’hui l’industrie occidentale à la gorge...
Quand Donald Trump a voulu augmenter les droits de douane sur les produits fabriqués en Chine, Xi Jing Ping, le président chinois, a répliqué par des contrôles à l’exportation sur une dizaine de métaux rares. Et le président américain a passé un accord.
Suprématie mondiale
Deux pays sont en compétition pour la suprématie mondiale. La Chine communiste et les États-Unis capitalistes. Les deux utilisent les moyens de l’économie capitaliste libérale pour se positionner en tête. Il s’agit là d’une première.
À l’époque de l’Union soviétique, le Kremlin était empêtré dans les rets d’une économie planifiée corrompue et inefficace. Laquelle a contribué à l’effondrement du système soviétique.
La Chine n’a pas commis cette erreur.
Le Parti communiste chinois a compris que le capitalisme était un outil de domination qui en valait bien un autre. Le profit a été placé au centre de la machine économique chinoise et la population a suivi. Bien lui en prit, car elle a été sortie de la misère.
Mais la force de travail chinoise a aussi été maintenue au seuil de la pauvreté pour mieux être vendue aux investisseurs étrangers : lesquels se sont précipités.
Quarante ans durant, les usines ont fermé en Europe et aux États-Unis pour être rouvertes en Chine. Des produits sophistiqués (trains, téléphones, médicaments…) ont été produits par millions – et à bas coûts – en Chine pour être réexportés en Europe et aux États-Unis, créant de larges surplus commerciaux pour la Chine et de larges déficits en Europe et aux États-Unis.
Aujourd’hui, la Chine est capable de produire tout ce dont l’Occident a besoin… mais moins cher. Une stratégie de domination qui repose sur une faiblesse : la nécessité de s’approvisionner en énergies fossiles (charbon et pétrole) bon marché.
Côté américain, tout l’enjeu est de reconstituer un appareil industriel pour ne plus dépendre de la Chine et sortir du goulot d’étranglement des terres rares.

Et s’il est possible de faire mal à la Chine sur son point faible, qui est son immense besoin en pétrole, alors Donald Trump l’utilise….
C’est pourquoi il n’est pas exclu qu’au nom des « droits de l’homme », l’armée américaine ampute la Chine de son robinet iranien à pétrole bon marché.
La bataille pour l’hégémonie
Ce qui se joue entre la Chine et les États-Unis n’est pas un désaccord commercial, ni même une compétition technologique. C’est une lutte pour l’hégémonie – c’est-à-dire pour le pouvoir de définir le futur et d’imposer les normes qui le régiront.
Dans ce duel, l’énergie joue un rôle fondamental. Les deux protagonistes connaissent leurs faiblesses. Ainsi, Pékin a lancé un plan pour réduire sa dépendance au pétrole. Une consommation qui devrait commencer à décliner à partir de 2027.
– La Chine a fait le pari des véhicules électriques, du solaire, des batteries, du nucléaire, des terres rares et de l’industrialisation verte. Elle veut accaparer la « prochaine rente » du capitalisme mondial : la transition énergétique.
– Trump, lui, mise sur l’inverse : l’abondance fossile américaine, l’indépendance pétrolière, la défense des hydrocarbures bon marché et la militarisation des routes énergétiques.
Pour Pékin, la puissance se projette par la technologie du futur ; pour Washington, elle se projette par la ressource et par l’armature stratégique qui la protège.

Les deux modèles ne sont pas compatibles. Le tout électrique de l’un s’oppose au tout pétrole de l’autre…
Dans les deux cas, il s’agit d’un pouvoir normatif – imposer une trajectoire énergétique, décider du coût marginal global, organiser les chaînes d’approvisionnement, fixer les standards, capter la rente.
Ce n’est donc pas seulement la question du pétrole vénézuélien ou iranien qui importe, ni même la question de savoir si Trump cherche délibérément à faire monter les coûts d’approvisionnement chinois.

L’essentiel est dans la collision actuelle entre deux futurs énergétiques, industriels et politiques. Le vainqueur imposera son modèle au reste du monde…
Le XXIe siècle ne sera pas gouverné par celui qui aura la meilleure morale, mais par celui dont la puissance d’innovation – notamment énergétique – et les choix économiques lui permettront de dicter le futur. YM♦

Yves Mamou, Substack
ABONNEZ-VOUS À YVES MAMOU : DÉCRYPTAGES
1 Reuters compare le prix du baril vénézuélien au prix du baril colombien Castilla. Pour le pétrole iranien, le prix de référence est le prix du baril omanais.
En savoir plus sur MABATIM.INFO
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Sachalabbouz@gmail.com
Envoyé par AOL sur Android
J’aimeJ’aime