
Par Richard Prasquier,
[15 février 2026]
C’était un reportage diffusé de Gaza au journal télévisé de France 2 le 30 septembre 2000 à 20 h. Beaucoup en gardent encore le souvenir.
Adossés à un mur blanchâtre, un adulte et un enfant collés l’un à l’autre sont accroupis derrière un baril de chantier. On entend des coups de feu, le commentateur nous dit qu’ils durent depuis 45 min et que les tirs proviennent d’une position israélienne. L’enfant s’affaisse, le père lève la main puis reste plaqué contre le mur.
Jamais je n’oublierai l’accablement qui m’a saisi et que j’ai ressassé toute la nuit :

La voix solennelle de Charles Enderlin, annonce. « Une nouvelle rafale. Mohammed est mort et son père gravement blessé »…
« Comment rester solidaire d’un État dont les soldats cherchaient à tuer depuis de longues minutes un enfant désarmé ? » J’ai fini par penser qu’il y avait forcément quelque chose que je ne comprenais pas, mais quoi ?…
La séquence, que France 2 avait distribuée au monde entier, généra une tempête de colère comme aucun reportage n’en avait produit jusque-là.
Mohamed al-Dura devint une icône mondiale, la preuve de l’inhumanité des Israéliens, al-Yahud, tueurs d’enfants et véritables nazis.
Des monuments à sa gloire furent érigés et des assassinats furent commis pour le venger. Son père devint une figure honorée, Charles Enderlin un journaliste mondialement connu et le cameraman, Talal Abu Rahma reçut des prix pour ce reportage réalisé sous le feu du diabolique ennemi israélien.
Trois jours après, un haut gradé de Tsahal, le général major Giora Eiland, chef de la division des opérations, reconnut la responsabilité « probable » des soldats israéliens dans la mort de l’enfant et l’attribua au brouillard de la guerre.
Cette admission de culpabilité noya dans un scepticisme méprisant l’enquête menée par le général Yom Dov Samia, commandant sur le terrain, avec l’aide du physicien israélien Nahum Shahaf, une enquête qui concluait, au contraire, à l’impossibilité d’un tir mortel israélien.
Plusieurs années plus tard, Giora Eiland regretta publiquement de s’être exprimé trop vite, sans avoir effectué d’expertise technique. Son but avait été de ne pas alimenter la polémique ; mais le mal était fait.
En mai 2013, un comité officiel israélien présidé par le général Yossi Kuperwasser affirme qu’il n’existe aucune preuve que Mohammed al-Durra ait été tué, ni même blessé, au carrefour de Netzarim et accuse formellement France 2 d’avoir diffusé un reportage construit sur des fondations fausses. Bien entendu, comme on ne peut pas être juge et partie, les soutiens de France 2 ont haussé les épaules devant des conclusions d’une commission d’enquête israélienne et le rapport a été reçu de façon glaciale par la presse internationale.
Ce dont je peux témoigner pour avoir réitéré la demande quand je présidais le Crif, c’est que les années précédentes, France 2 et Charles Enderlin s’étaient opposés mordicus à toute enquête internationale.
À quoi bon puisque leur version était la vraie et que ceux qui n’y croyaient pas ne pouvaient être considérés, au mieux comme des complotistes ahuris, au pire comme des fanatiques extrémistes.
Le 26 juin 2013, quelques semaines après le rapport Kuperwasser, la Cour d’appel de Paris condamne Philippe Karsenty pour diffamation contre France 2 et Charles Enderlin, mais elle ne se prononce pas, on reviendra sur ce point, sur le fond de l’affaire. C’est la fin d’un marathon judiciaire de neuf ans dont l’origine était un article publié par Karsenty en 2004 sur le site Internet de son agence de notation de médias dans lequel il accusait Charles Enderlin et France 2 d’avoir diffusé le 30 septembre 2000 une mise en scène et réclamait la démission des responsables.
Dans son édition de février 2026, le journal Causeur reprend l’ensemble de la polémique, qui repose sur un événement survenu il y a plus d’un quart de siècle. L’initiative de Causeur est courageuse et sa lecture est fort instructive. L’histoire du reportage de la mort de Mohamed al-Dura reste chez les plus âgés ancrée au fond de la mémoire, mais les détails de son évolution complexe s’en effacent peu à peu et ils ont besoin d’en raviver les péripéties même si la plupart pensent que la vérité ne sera jamais complètement connue.
En tous cas, pour ne pas utiliser des termes grandiloquents,

.. cette histoire est emblématique de la guerre des mots et des images qui est menée contre Israël, guerre où la manipulation des médias s’est révélée unes une arme redoutable contre laquelle Israël aujourd’hui encore n’a pas trouvé de parade efficace…
À la polémique est attaché en France le nom de Philippe Karsenty, à cause de son énergie et de sa ténacité. S’il ne fut pas le seul à mettre en doute le reportage, il reçut tous les coups, la stratégie de ses adversaires visant à démolir le messager plutôt que de répondre au message et à intimider ceux qui oseraient s’en prendre à un journaliste incritiquable par définition.
Car Charles Enderlin bénéficia d’un réseau considérable et puissant de solidarité amicale et surtout professionnelle. Ceux qui y auraient dérogé y risquaient leur carrière. Le poids de la télévision publique en imposait alors à tous ceux qui travaillaient avec les médias, y compris aux décideurs politiques qui ne voyaient pas l’intérêt de s’engager dans un combat à l’issue douteuse et dans une polémique pleine de traquenards.
On trouvera les détails de ces débats dans le dossier de Causeur et pour ceux qui veulent en saisir de l’intérieur l’âpreté et la complexité dans le livre remarquable, « L’enfant, la mort et la vérité », que la journaliste allemande Esther Schapira, auteur de deux films sur le sujet (jamais présentés en France) et aujourd’hui figure reconnue outre-Rhin de l’éthique journalistique, a écrit avec Georg Hafner (édition française en 2016).
Je n’en dirai pas autant du livre de Charles Enderlin de 2010, plaidoyer pro domo plein d’amertume, d’orgueil et de mépris pour ses adversaires. Le titre même de son livre, « Un enfant est mort » pose problème. Car contrairement à ce que le journaliste annonçait en voix off, on est sûr que, à la fin de la diffusion du reportage diffusé, l’enfant n’était pas mort.
Outre qu’il ne saigne pas, on le voit bouger dans les rushes que France II a dû donner à la demande de la présidente de la Cour lors du premier procès d’appel à la suite duquel, en mai 2008, Philippe Karsenty fut relaxé de la condamnation en diffamation prononcée en première instance.
C’est que chacun a vu aussi, dans ces rushes que France 2 maintenait dans ses coffres, diverses scènes de montage d’événements pour journalistes occidentaux en mal d’images, ce que l’historien américain Richard Landes a appelé Pallywood,

…mais aucunement les scènes insupportables de convulsions d’agonie de l’enfant Mohamed dont Charles Enderlin prétendait vouloir par délicatesse éviter au public la vue trop insupportable. Cela s’appelle un mensonge…
Le matin du 30 septembre un autre enfant avait été amené mort à l’hôpital Shifa et l’aspect de ses blessures correspond à ce que décrit pour Mohamed Talal Abu Rahma, le cameraman, jamais en panne d’explications pour les incohérences de son reportage. Certains pensent que c’est cet enfant qui a été enterré, mais la famille a refusé toute exhumation.
On ne saura pas non plus quelles balles ont été tirées dans son corps, M-16 des Israéliens ou grosses balles de Kalachnikov des Palestiniens, ni si cet enfant est celui de la famille al-Durra.
Talal abu Rahma et ses amis ont retiré toutes les douilles et balles tombées dans ce carrefour de Netzarim ; l’armée Israélienne a détruit les lieux pour des raisons de sécurité militaire, et il ne reste que les images sur le mur. La forme circulaire des impacts montre que les tirs venaient de face, donc d’une position où se trouvaient des Palestiniens et pas de celle d’où tiraient les Israéliens dont le fortin était sur le côté droit sauf à envisager des rebonds très improbables… Cela ne signifie pas que les Palestiniens tiraient pour tuer le père et le fils, et les experts en balistique ont donné des arguments techniques de penser que les tirs sur le mur étaient eux-mêmes des simulacres.
Le dossier médical du père, fait à Amman, contient par ailleurs des incohérences internes. Par ailleurs, un chirurgien israélien, le Dr Yehuda David, avait opéré Jamal al-Dura plusieurs années auparavant pour des blessures perpétrées par des militants palestiniens le suspectant d’être un traître à leur cause et les blessures que celui-ci exhibait étaient anciennes. Car Jamal restait suspect ; il avait travaillé en Israël où il avait eu des relations amicales avec son employeur.
Se prêter aux jeux de Pallywood pouvait être pour lui un moyen de se dédouaner..
Nous n’en saurons peut-être jamais plus, mais les incohérences rendent la thèse officielle invraisemblable.
Au demeurant, au rebours de ce que dit Enderlin, la justice française n’a nullement confirmé la véracité de ses dires.
La Cour de Cassation a cassé le jugement de la première Cour d’Appel qui avait relaxé Karsenty sous le motif de procédure suivant lequel la présidente de cette Cour n’avait pas qualité à réclamer la projection des rushes à France 2. Quant à la deuxième Chambre d’appel elle a condamné Philippe Karsenty sous prétexte que au regard de ce qu’il savait en 2004, il n’avait pas suffisamment d’arguments pour insulter et réclamer le limogeage d’Arlette Chabot, Directrice de l’Information de France 2 et de Charles Enderlin… Sans commentaires…
Moins de deux semaines après le reportage de France 2, distribué dans le monde entier, deux réservistes israéliens, Vadim Norzhich et Yossi Avrahami, entrèrent par erreur dans Ramallah et furent arrêtés par la police palestinienne.
La foule envahit le poste de police et procéda à un lynchage absolument épouvantable.
Un des assassins parut à la fenêtre montrant sous les applaudissements ses mains rouges du sang des deux malheureux. Plusieurs reporters présents tentèrent de filmer la scène, mais leurs caméras furent confisquées. Les journalistes d’une radio privée italienne parvinrent néanmoins à cacher leur matériel et leur film permit au monde de voir l’horrible apparition.
Que se passa-t-il ? Rien. Aucune manifestation.
En fait il y eut bien une protestation, et elle fut honteuse, ce fut celle du responsable de la RAI, la chaîne publique italienne, Riccardo Cristiano. Il publia un communiqué suivant lequel il ne fallait pas confondre la RAI avec l’autre chaîne italienne et que lui, par déontologie professionnelle, ne se serait jamais permis de diffuser de telles images car elles pouvaient nuire à l’Autorité palestinienne.
Charles Enderlin n’a pas eu ce genre de scrupules. Je comprends cependant qu’il ait voulu publier les images que son cameraman lui avait envoyées de Gaza. La vérité est la vérité, si terrible qu’elle soit et le travail d’un journaliste est de montrer la vérité.
Ce que je ne comprends pas, c’est que n’étant pas présent sur place et connaissant les comédies montées par les Palestiniens aux abords des protestations, sachant le retentissement que des documents aussi dramatiques auraient sur l’image d’Israël, ce pays où il avait choisi de vivre et dont il avait été un soldat valeureux, il ne se soit pas entouré des garanties les plus rigoureuses avant de diffuser un tel brûlot.
Plus encore je ne comprends pas qu’il se soit plus tard enferré dans le jusqu’au boutisme sans accepter la moindre mise en cause de ses certitudes dont beaucoup, par exemple sur la sincérité de son cameraman palestinien, se sont révélées insoutenables.
Il ne m’appartient pas de faire une psychanalyse de comptoir. Chacun doit assumer ses décisions en son âme et conscience.
– Riccardo Cristiano ne voulait pas diffuser des images qui étaient authentiques.
– Charles Enderlin a diffusé des images truquées.
Je ne sais pas si les deux hommes étaient amis.
En tout cas l’image de Mohamed al-Dura a justifié la décapitation des Juifs et

les mains ensanglantées de l’assassin de Ramallah, loin d’être un motif de répulsion, sont devenues un marqueur de ralliement pour ceux qui hurlent le slogan du « fleuve à la mer »…
Entre la fabrication de la victime et la jouissance de l’assassin, la haine contre les Juifs a le choix des chemins… RP♦

Richard Prasquier, Hey
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L’endoctrinement de la foule par la propagande est une condition sine qua non à l’instauration du fascisme _ dont la haine antisémite est l’un des principaux marqueurs, aujourd’hui comme hier. Or en ce qui concerne le « viol des foules par la propagande politique » (l’expression est de Serge Tchakotine), les médias français du service public font figure d’experts. Enderlin a agi (de sa propre initiative ou sur ordre ?) avec l’appui constant de tout un système, de tout un appareil d’Etat. On ne peut pas dissocier les fake news et campagnes d’intox (et elles sont innombrables, sur à peu près tous les sujets) diffusées par les médias publics de l’Etat qui finance et dirige ces derniers.
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