
Par Simone Rodan,
[20 février 2026]
Tout a commencé par une lettre. Le 9 juin 2025, Mahmoud Abbas écrit à Emmanuel Macron.
Dans ce courrier, dont le contenu a été rendu public par le Quai d’Orsay et par l’Élysée, le président de l’Autorité palestinienne prend une série d’engagements solennels :
- condamnation du 7 octobre,
- soutien au désarmement du Hamas,
- exclusion de ce dernier de toute gouvernance future,
- lutte contre les discours de haine,
- réforme en profondeur des institutions palestiniennes.
Le 24 juillet, Macron répond. Il publie sa lettre sur les réseaux sociaux. Il est « honoré », écrit-il, des engagements pris.
Et il annonce que la France reconnaîtra officiellement l’État de Palestine en septembre à l’ONU.
Le 22 septembre, depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, Macron consacre la décision. Il cite nommément les promesses d’Abbas. Il se porte garant :
« La France sera attentive à la pleine mise en œuvre de chacun des engagements pris auprès d’elle. »
Ces mots signifient que la reconnaissance n’était pas inconditionnelle. Elle était liée à des engagements précis, pris par écrit.

La réalité est pourtant que ces engagements n’ont pas été tenus. Pas un seul…
Le 11 novembre, Abbas est reçu à l’Élysée. Première visite officielle depuis la reconnaissance. Macron le salue comme « partenaire pour la paix » et lui rend hommage pour son « rejet constant du terrorisme ».
En échange, de nouvelles promesses, les mêmes que dans la lettre de juin, reformulées avec un peu plus de solennité.
S’y ajoute un engagement spectaculaire : la fin définitive du Pay for Slay, ce programme par lequel l’Autorité palestinienne verse des salaires mensuels aux terroristes emprisonnés et à leurs familles.
Abbas avait certes signé en février un décret prétendant réformer le système – les paiements n’étant plus calculés selon la gravité des actes commis mais selon des critères socio-économiques.
Le ministre Barrot avait d’ailleurs annoncé en septembre que ce programme était désormais « terminé »
Il avait fallu quelques semaines pour découvrir que les paiements continuaient à arriver aux mêmes bénéficiaires, par les mêmes canaux, sous une autre appellation.
Le State Department américain l’a confirmé : plus de 200 millions de dollars versés en 2025, l’année même où Abbas affirmait avoir mis fin au programme.
Peu importe : Abbas promettra à nouveau à l’Élysée.
Et la France promettra en retour 100 millions d’euros d’aide, plus une assistance technique pour rédiger la future constitution. Un comité conjoint franco-palestinien est annoncé en grande pompe.
Le 10 février 2026, la constitution est publiée.
Qu’y trouve-t-on ?
À l’article XXIV, l’État palestinien se voit imposer l’obligation constitutionnelle de « protéger et prendre soin des familles des martyrs, des blessés et des prisonniers ».
Dans la terminologie de l’Autorité palestinienne, « martyrs » et « prisonniers » désignent les auteurs d’attentats terroristes contre des civils israéliens.

Le Pay for Slay n’a pas été supprimé. Il a été constitutionnalisé, rendu quasiment irrévocable…
Toute majorité future qui voudrait y mettre fin devra engager une révision constitutionnelle soumise à référendum.
Abbas avait promis à Macron d’y mettre fin. Il en a fait une obligation fondamentale de l’État.
Ensuite, le constitutionnaliste Zaid Al-Ali, de l’Université de Princeton, relève ce fait :
Dans les 162 articles du texte,
- le mot « Juifs » n’apparaît pas une seule fois.
- Le mot « Israël » non plus.
- Les Chrétiens sont mentionnés, leur statut est protégé.
- Jérusalem est désignée capitale palestinienne, avec ses dimensions islamique et chrétienne dûment reconnues.
– La présence juive millénaire dans cette ville ? Effacée.
– Le Mont du Temple, le Mur Occidental, la relation de trois mille ans entre le peuple juif et cette terre ? Absents du texte fondateur de l’État que la France vient de reconnaître et de financer.
– L’article 4, lui, désigne la charia islamique comme source principale de la législation.
– Et le droit de retour, proclamé inaliénable, est formulé de telle sorte – sans précision territoriale – que les juristes l’interprètent comme visant un retour sur le territoire de l’État d’Israël lui-même. Une formulation qui, appliquée, rendrait impossible le maintien d’Israël comme État juif.
Mais il y a dans ce texte un mécanisme encore plus profond, que l’on n’a pas encore suffisamment relevé. :

Le préambule affirme, comme prémisse fondatrice et non comme allégation, que « le génocide continue dans la bande de Gaza et en Cisjordanie »...
- Pas « ce que certains appellent génocide » ;
- Pas « des actes susceptibles de constituer un génocide » ;
- Pas « la justice internationale tranchera »…
Le génocide continue – présent de l’indicatif, fait constitutionnel établi.
L’article XXIV crée alors une obligation d’État : poursuivre « les auteurs de ces crimes devant la justice ».
– L’article 69 ferme toute sortie : ces crimes sont imprescriptibles et ne peuvent faire l’objet d’aucune grâce ni d’aucune amnistie.
– Et l’article 156 interdit d’amender les dispositions relatives aux droits fondamentaux.
Suivons la logique jusqu’au bout.
Si le génocide est constitutionnellement en cours en Cisjordanie et à Gaza, alors tout Palestinien dans ces territoires est victime d’un génocide. L’État a l’obligation permanente de poursuivre les responsables ; c’est-à-dire Israël.
Ces poursuites sont imprescriptibles. Elles ne peuvent être graciées. Et l’ensemble du dispositif ne peut être amendé.
Un dirigeant palestinien qui accepterait, dans le cadre d’un accord de paix, de renoncer à ces poursuites violerait sa propre constitution. C’est un verrou juridique permanent sur toute architecture de paix possible.

La France a contribué à financer la rédaction d’un document qui rend la paix constitutionnellement impossible…
Je ne suis pas naïve. Je sais que la diplomatie fonctionne souvent ainsi : on ferme les yeux sur ce qu’on ne veut pas voir, on accepte les promesses qu’on sait fragiles, on avance parce qu’on arrive à faire bouger les choses. Il y a une logique dans cette approche. Elle a parfois fonctionné dans l’Histoire. Mais pas ici. Pas avec cette Autorité palestinienne.
Et le plus troublant, c’est que nous le savions :
- Nous savions qu’Abbas gouverne sans élection depuis vingt et un ans – élu pour quatre ans en 2005, il n’a plus jamais organisé de scrutin.
- Nous savions que le Pay for Slay avait survécu à chaque promesse de suppression des vingt dernières années.
- Nous savions que les manuels scolaires palestiniens enseignent la négation d’Israël et l’antisémitisme depuis des générations.

Nous savions tout cela. Et la diplomatie française a choisi de croire à la lettre du 9 juin...
La solution à deux États est devenue un catéchisme – une formule qui dispense de penser.
Et comme tout catéchisme, elle repose sur des postulats qu’on ne questionne plus :
Le plus fondamental d’entre eux, jamais énoncé explicitement, est que les deux parties veulent la même chose : vivre côte à côte, dans des frontières reconnues, en paix.
Que seuls des obstacles conjoncturels – la colonisation côté israélien, la faiblesse institutionnelle côté palestinien – empêchent d’y arriver. Lever les obstacles, et la paix suit.
Ce que cette constitution révèle, c’est que le postulat est faux. Ce n’est pas une question d’obstacles. C’est une question de finalité.

La diplomatie française a identifié, sur le terrain israélien, tout ce qui méritait d’être critiqué… Mais elle a refusé de regarder l’autre côté avec la même rigueur :
- Regarder Abbas non pas comme un partenaire contraint, un modéré imparfait qu’il faudrait soutenir faute de mieux,..
- …mais comme ce que vingt et un ans de gouvernance sans élection, de Pay for Slay maintenu et désormais constitutionnalisé, de manuels scolaires inchangés, de promesses de « droit de retour » et de la corruption nous disent qu’il est.

Voir cela obligerait à admettre que la solution à deux États, telle qu’elle est pensée, repose sur un partenaire qui n’en veut pas dans les termes où elle est formulée...
C’est un effondrement intellectuel que personne n’est prêt à assumer.
Alors on continue :
- On encaisse les promesses rompues.
- On finance.
- Et on se tait.
- On fait comme si de rien n’était.
Il y a dans cette séquence quelque chose qui ressemble moins à de la naïveté qu’à une forme de capitulation confortable.
Reconnaître la Palestine était politiquement opportun et moralement satisfaisant.
Les conditions posées servaient de couverture : si ça tourne mal, on pourra toujours dire qu’on avait exigé des garanties. Mais au fond, la décision était prise avant la lettre. Abbas le savait. C’est pour ça qu’il a écrit.
La question qui se pose maintenant est simple : que fait la France ?
- Elle a accordé une reconnaissance.
- Elle a promis 100 millions d’euros.
- Elle s’est posée en garante de la bonne foi palestinienne devant le monde entier.
Et les engagements sur la base desquels tout cela a été accordé ont été trahis, article par article, dans un texte constitutionnel publié trois mois après la rencontre de l’Élysée. Ce texte est encore soumis à consultation publique.
Mais un projet de constitution n’est pas un brouillon anonyme – c’est un programme. Et le silence du Quai d’Orsay depuis sa publication vaut déjà réponse. Pas la bonne.
Il ne s’agit pas de défendre Israël ou de condamner le peuple palestinien, dont les souffrances sont réelles.
Il s’agit d’une exigence élémentaire de cohérence. Et d’un constat plus profond sur ce qu’on appelle poliment la bigotry of low expectations :

L’idée implicite qu’on ne peut pas demander aux Palestiniens ce qu’on exigerait de n’importe quel autre interlocuteur. Ni sur le Pay for Slay. Ni sur l’éducation. Ni sur l’UNRWA...
Cette indulgence condescendante ne fait pas avancer la paix. Elle ne fait pas avancer la vie des Palestiniens.
Elle ne fait qu’entériner un statu quo mortifère en le finançant.
Nous n’avons rien appris. Voilà ce que dit cette constitution. SR♦

Simone Rodan, Substack
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