Ormuz : la guerre où l’Amérique veut régner et où Israël veut simplement vivre

Par Serge Siksik,
[25 mars 2026]

Israël est un peuple qui a survécu à toutes les catastrophes que l’Histoire a imaginées »
Vladimir Jankélévitch

Depuis des mois, on parle de la guerre Israël–Iran comme d’un nouvel épisode de la tempête permanente du Moyen-Orient : missiles, drones, frappes préventives et menaces nucléaires.

Pourtant cette guerre est souvent mal comprise.

Derrière les images de bombardements et les déclarations martiales se cachent en réalité deux guerres différentes menées dans un même conflit :

  • Les États-Unis se battent pour préserver un ordre mondial et affirmer leur suprématie stratégique ;
  • Israël, lui, ne cherche ni empire ni domination. Il veut simplement qu’on le laisse vivre sur sa terre.

L’alliance militaire entre Washington et Jérusalem ne signifie pourtant pas identité d’objectifs. Les deux pays frappent parfois les mêmes cibles, mais ils ne regardent pas la guerre avec les mêmes yeux…

  • Pour l’Amérique, l’Iran est un défi dans l’équilibre global des puissances et dans le contrôle des routes énergétiques de la planète.
  • Pour Israël, la question est beaucoup plus directe : empêcher qu’un régime qui appelle ouvertement à sa disparition acquière les moyens de frapper sa population.

Toute guerre au Moyen-Orient est immédiatement inscrite dans une géopolitique planétaire.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la stratégie américaine repose sur une idée constante : contrôler les points de passage essentiels du commerce mondial. Les océans, les détroits, les routes maritimes. Les goulots d’étranglement de la mondialisation.

– Dans cette architecture, le détroit d’Ormuz occupe une place centrale. Ce passage étroit entre l’Iran et la péninsule arabique voit transiter une part considérable du pétrole consommé sur la planète. Si Ormuz se ferme, même partiellement, les prix du pétrole explosent, les marchés paniquent et les économies occidentales tremblent.

Le monde découvre soudain qu’un couloir maritime de quelques dizaines de kilomètres peut déséquilibrer l’économie globale.

Pour Washington, Ormuz n’est donc pas seulement un détroit. C’est une artère du système énergétique mondial. Le laisser sous la menace permanente de l’Iran reviendrait à accepter qu’un régime révolutionnaire puisse tenir en otage la circulation énergétique de la planète. Impossible pour une superpuissance.

Ainsi, lorsque les États-Unis parlent de guerre contre l’Iran, ils parlent en réalité d’un message adressé au monde entier : les détroits stratégiques resteront sous contrôle occidental.

Israël, lui, ne regarde pas la carte du monde. Il regarde la carte de sa propre terre. Une terre minuscule. Vingt-deux mille kilomètres carrés. À peu près l’équivalent de la Toscane. Une étroite bande de territoire entre mer et désert, où vivent près de dix millions de personnes.

  • Contrairement aux grandes puissances, Israël ne mène pas une guerre pour dominer un système international.
  • Il mène une guerre pour neutraliser une menace précise.

Depuis sa création en 1948, l’État juif vit dans un environnement où plusieurs régimes ou mouvements ont ouvertement annoncé vouloir sa disparition.

La République islamique d’Iran s’inscrit dans cette logique. Son discours idéologique, son soutien aux milices régionales, son arsenal balistique et ses ambitions nucléaires composent une combinaison que Jérusalem ne peut ignorer.

Dans ce contexte, la politique israélienne ne relève pas de l’expansion. Elle relève d’un principe de responsabilité : empêcher qu’un ennemi déterminé acquière les moyens de frapper massivement la population israélienne…

  • Israël n’a jamais cherché la guerre pour elle-même. Et surtout, contrairement à ses ennemis, il ne vise pas délibérément les civils. Les frappes israéliennes visent des infrastructures militaires, des bases, des centres de commandement.
  • À l’inverse, l’Iran et les organisations qu’il soutient – Hamas, Hezbollah, Houtis – ont fait de la population civile israélienne une cible prioritaire : villes, maisons, écoles, familles.

Cette asymétrie morale est rarement soulignée, mais elle structure profondément la guerre. D’un côté une stratégie militaire qui cherche à neutraliser des capacités militaires. De l’autre une stratégie de terreur et d’assassinats visant directement les civils.

Dans cette confrontation, la figure de Benjamin Netanyahou occupe une place particulière. Depuis plus de trente ans, il répète la même analyse :

La question iranienne n’est pas une crise diplomatique parmi d’autres, c’est le défi stratégique majeur pour Israël.

Beaucoup ont longtemps considéré cette insistance comme une obsession. Pourtant, au fil des années, les développements du programme nucléaire iranien et l’expansion des milices régionales ont donné à cette analyse une résonance nouvelle.

Pour Netanyahou, la conclusion est claire :

Tant que le régime des mollahs conservera ses ambitions nucléaires et son projet idéologique d’élimination d’Israël, la menace restera permanente.

D’où cette conviction qui guide aujourd’hui la stratégie israélienne : aller jusqu’au bout. Non pas simplement ralentir l’Iran, mais affaiblir durablement le régime qui porte ce projet…

L’Amérique regarde la carte du monde. Israel regarde la carte de sa terre.

Au milieu de cette confrontation, l’Iran dispose pourtant d’un atout redoutable : le détroit d’Ormuz.

Téhéran sait qu’il ne peut rivaliser frontalement avec la puissance militaire américaine ou avec la supériorité technologique israélienne. Mais il peut jouer la carte de l’asymétrie. Mines maritimes, drones, missiles côtiers, attaques sporadiques contre des navires.

Sur la carte du monde, le détroit d’Ormuz ressemble à une simple entaille dans la mer. En réalité, c’est l’une des grandes charnières de la planète. À peine trente kilomètres d’eau entre l’Iran et Oman, et pourtant près d’un cinquième du pétrole mondial y circule chaque jour. Face à ce passage, l’Iran déploie environ deux cents kilomètres de côtes armées, adossées à près de deux mille kilomètres de façade maritime : une muraille de roches, d’îles et de missiles capable de transformer ce mince couloir maritime en verrou énergétique du monde.

  • Gibraltar ouvre la Méditerranée,
  • Bab-el-Mandeb ouvre la route de Suez.
  • Mais Ormuz, lui, peut ouvrir – ou fermer – l’énergie de la planète.

Ainsi, même sans fermer totalement Ormuz, l’Iran peut transformer ce passage maritime en zone d’incertitude permanente. Et dans le commerce mondial, l’incertitude est parfois plus déstabilisante que la guerre elle-même.

C’est pourquoi l’issue de cette guerre ne ressemblera probablement pas aux victoires classiques du siècle dernier. Il n’y aura peut-être ni capitulation spectaculaire ni traité solennel.

La victoire prendra une forme plus subtile.

Si les capacités nucléaires iraniennes sont durablement neutralisées
et sile régime cesse d’être capable de menacer directement
Israël, l’objectif israélien sera atteint.

Les États-Unis, eux, chercheront à garantir que les routes maritimes restent ouvertes et que le détroit d’Ormuz ne devienne pas un instrument permanent de chantage stratégique. Quant à l’Iran, il continuera probablement à miser sur l’instabilité indirecte : milices régionales, guerre hybride, sabotage maritime.

Mais au Moyen-Orient, la géopolitique ne se limite jamais aux calculs militaires. Il existe une dimension plus profonde, presque mystique.

L’histoire juive elle-même se lit souvent comme une succession d’improbabilités. Un peuple qui traverse les millénaires, les exils, les persécutions, les renaissances. Un peuple que l’Histoire a souvent annoncé disparu et qui pourtant demeure.

Dans cette perspective, l’existence d’Israël sur un territoire minuscule face à des puissances immenses prend une signification particulière.

L’État juif n’est pas seulement un acteur géopolitique. Il est l’expression contemporaine d’une continuité historique de plusieurs millénaires.

Le détroit d’Ormuz, lui aussi, symbolise quelque chose de notre époque. Un passage maritime étroit où se concentrent la géographie, l’énergie et la puissance. Un lieu minuscule capable d’influencer le destin économique de continents entiers.

La guerre entre Israël et l’Iran révèle une contradiction profonde du monde contemporain :

  • Les grandes puissances se battent pour organiser la planète.
  • Israël se bat pour préserver la possibilité de vivre normalement sur sa terre.

Dans les nuits israéliennes, lorsque les sirènes retentissent et que les familles descendent dans les miklatim, cette normalité prend parfois des formes étonnantes :

voisins en pyjama, chiens qui aboient, discussions improvisées, quelqu’un qui mange un sandwich pendant que les téléphones diffusent les alertes.

La vie continue malgré tout. Et c’est peut-être là la véritable réponse israélienne à ses ennemis : continuer à vivre.

Car au fond, Israël ne demande pas la domination du monde. Il ne demande même pas une victoire spectaculaire. Il demande quelque chose de beaucoup plus simple et, paradoxalement, beaucoup plus difficile : qu’on le laisse vivre en paix sur ses vingt-deux mille kilomètres carrés

Une ambition modeste à l’échelle de la planète. Mais une ambition immense dans une région où la paix reste l’une des ressources les plus rares.

Et pendant que les grandes puissances débattent de l’équilibre stratégique, la question israélienne demeure d’une simplicité presque biblique :

VIVRE SUR SA TERRE ET Y RESTER.

La question n’est pas de savoir qui dominera le monde.

La question est de savoir si, après six millénaires d’Histoire, un peuple pourra enfin vivre sur sa terre sans que l’on tente encore de l’en chasser. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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