Israël : Quand la justice devient un crime aux yeux du monde

Par Serge Siksik,
[3 avril 2026]

La justice ne consiste pas seulement à juger le crime, mais à empêcher que le crime devienne la loi du monde » – Levinas

Depuis le 7 octobre 2023, une accusation étrange circule avec une rapidité foudroyante :

Israël, agressé, serait devenu coupable d’exister. Et, comme souvent dans l’Histoire, la condamnation politique se transforme très vite en stigmatisation morale.

L’État juif est jugé, puis ce sont les Juifs eux-mêmes – où qu’ils vivent – qui se retrouvent sommés d’en répondre.
Une guerre locale se transforme ainsi en procès universel

L’agression initiale disparaît du récit, et la riposte devient le cœur de l’accusation. Cette inversion n’est pas seulement politique ; elle est philosophique.

Car derrière les slogans et les images se cache une question morale très ancienne :

Lorsque la violence frappe un peuple, lorsque des civils sont massacrés, lorsque l’existence même d’une nation est contestée, comment distinguer la vengeance de la justice ?

La question n’est pas abstraite. Elle traverse toute l’histoire humaine.

La vengeance est probablement l’un des instincts les plus anciens de l’homme. Elle surgit lorsque la blessure exige réparation et que la dignité offensée réclame une réponse.

Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche voyait dans ce réflexe une réaction profondément humaine : la volonté de rétablir un équilibre après l’offense, d’effacer l’humiliation qui accompagne toujours la violence subie.

La vengeance possède ainsi une force émotionnelle considérable, parce qu’elle s’enracine dans le sentiment immédiat d’injustice. Mais précisément pour cette raison elle appartient au domaine des passions. Elle est personnelle, immédiate et sans mesure. Elle ne connaît ni distance ni limite. Elle ne cherche pas la vérité ; elle cherche la compensation.

C’est pourquoi les sociétés humaines ont très tôt compris que la vengeance ne pouvait constituer le fondement de l’ordre collectif. Une communauté qui s’abandonne à la vengeance se condamne à la spirale infinie de la violence.

Le philosophe français Vladimir Jankélévitch, réfléchissant à la Shoah et à l’irréparable, écrivait que la vengeance naît précisément lorsque la souffrance dépasse ce que les mots peuvent réparer. Elle est la réponse instinctive à ce qui semble impossible à réparer. Mais une civilisation ne peut se construire sur l’instinct.

Elle doit se construire sur une règle. C’est ici qu’apparaît la différence essentielle entre vengeance et justice.

La tradition biblique introduit très tôt cette rupture décisive.

Lorsque la Torah énonce la formule célèbre « œil pour œil », elle n’encourage pas la vengeance ; elle la limite. Dans un monde où la vengeance pouvait être disproportionnée – un meurtre pour une blessure, un clan détruit pour une offense – cette règle introduit un principe révolutionnaire : la punition ne doit jamais dépasser le tort subi

La justice n’est donc PAS L’EXPRESSION de la colère ; elle est LA MESURE imposée à la colère.

Les sages du Talmud pousseront encore plus loin cette logique en interprétant ce principe comme une réparation proportionnée et souvent financière, plutôt que comme une mutilation réelle. Ce déplacement est fondamental :

La violence quitte le domaine de la passion pour entrer dans celui de la loi.
La vengeance est personnelle, la justice est institutionnelle.
La vengeance agit dans la colère, la justice agit dans la responsabilité…

Cette distinction éclaire également la réflexion d’Emmanuel Levinas. Pour Levinas, la morale commence avec la responsabilité envers autrui. La justice n’est pas seulement la sanction d’un crime ; elle est la protection du visage humain.

Mais Levinas savait aussi que la responsabilité morale ne peut exister que si la violence est contenue.

Une société qui renoncerait à se défendre au nom d’un idéal moral disparaîtrait rapidement, et cette disparition elle-même constituerait une injustice.

  • La justice n’est donc pas l’opposé de la force. Elle en est la finalité.
  • La force n’est injuste que lorsqu’elle est arbitraire ;
  • Lorsqu’elle protège la vie, elle devient une obligation.

Or les guerres modernes brouillent profondément cette distinction. L’opinion publique mondiale juge souvent les conflits à partir de leurs images : destructions, victimes civiles, ruines. Mais ces images ne disent rien de l’origine de la violence. Elles effacent la question essentielle :

Qui a déclenché la guerre ?

Le philosophe Raymond Aron rappelait que la morale des relations internationales commence par cette interrogation fondamentale.

Sans elle, toute guerre devient indistincte et l’agresseur finit par se confondre avec l’agressé.

précisément ce brouillage moral qui caractérise aujourd’hui une partie du débat international sur Israël : la riposte est analysée indépendamment de l’agression. La réaction devient alors suspecte, et la défense est interprétée comme une vengeance…

C’est dans ce climat de confusion qu’est apparu en Israël un débat particulièrement révélateur : la décision récente de la Knesset de réintroduire la possibilité de la peine de mort pour les terroristes responsables de meurtres de Juifs1.

Pour certains observateurs, cette mesure constituerait la preuve d’une logique de vengeance.

Pourtant une analyse plus attentive montre que cette lecture est elle-même révélatrice du malentendu.

Dans l’histoire du droit, la peine capitale n’est pas une vengeance privée ; elle est l’expression la plus extrême de la justice institutionnelle.

Le philosophe Montesquieu expliquait déjà que la peine n’a de sens que si elle vise à préserver la société.

La question n’est donc pas émotionnelle mais politique : certains crimes peuvent être considérés comme une menace existentielle pour l’ordre collectif.

La tradition juive elle-même offre un éclairage paradoxal sur ce point :

  • La Torah prévoit la peine de mort pour certains crimes,
  • mais le Talmud impose des conditions de preuve si rigoureuses que son application devient presque impossible.

Les sages affirmaient qu’un tribunal qui exécuterait trop fréquemment serait considéré comme dangereux.

Cette tension révèle une idée profonde : la justice doit posséder la capacité de punir, mais elle doit aussi se méfier de sa propre puissance. La justice véritable n’est ni l’indulgence naïve ni la violence aveugle ; elle est une discipline morale exercée par le pouvoir…

Pour le peuple juif, cette question prend une dimension historique particulière. Pendant près de deux millénaires, les Juifs ont vécu sans État et sans pouvoir politique. Ils ne pouvaient ni exercer la vengeance ni rendre la justice au sens souverain du terme.

Leur civilisation s’est donc construite autour de la loi, de l’étude et de la responsabilité morale individuelle.

Mais la création de l’État d’Israël a transformé cette situation. Pour la première fois depuis l’Antiquité, les Juifs disposent de la capacité de se défendre et d’exercer une justice politique.

Ce retour de la souveraineté produit un paradoxe historique : un peuple longtemps perçu comme victime est désormais jugé comme s’il n’avait pas le droit de se défendre…

Cette réaction du monde révèle une tension profonde.

Beaucoup acceptaient le Juif persécuté ; ils acceptent beaucoup moins le Juif souverain.

Pourtant la responsabilité d’un État est simple : protéger la vie de ses citoyens.

Hannah Arendt rappelait que la première fonction du pouvoir politique est de garantir un espace où la vie humaine peut se déployer. Un État qui renoncerait à cette responsabilité cesserait d’être un État.

C’est pourquoi la distinction entre vengeance et justice reste essentielle.

  • La vengeance cherche la satisfaction d’une colère.
  • La justice cherche la protection d’une société.
  • La vengeance regarde le passé ;
  • la justice regarde l’avenir.
  • La vengeance appartient à l’individu ;
  • la justice appartient à la loi.

Lorsqu’un État agit pour empêcher que la violence se répète, il ne poursuit pas une vengeance : il exerce une responsabilité.

C’est précisément ici que la tradition biblique apporte peut-être la formulation la plus exigeante de toute la pensée politique :

« Justice, justice tu poursuivras. » Deutéronome 16 :20

Pourquoi la justice est-elle répétée deux fois ? Les commentateurs ont longuement médité cette étrange insistance.

Si la Torah voulait simplement recommander la justice, un seul mot aurait suffi.

Mais la répétition révèle une exigence plus profonde :

La justice ne doit pas seulement être recherchée comme un objectif ; elle doit également gouverner les moyens par lesquels on la poursuit.

Autrement dit, il ne suffit pas que la cause soit juste. La manière de la défendre doit l’être aussi…

Les maîtres d’Israël ont souvent expliqué que :

La première justice concerne le jugement lui-même : reconnaître le bien et condamner le crime.

La seconde concerne la manière d’agir dans le monde : ne pas laisser la violence de l’adversaire nous transformer en ce que nous combattons.

C’est là une exigence redoutable. Car l’Histoire montre qu’un peuple confronté à la violence peut tomber dans deux pièges opposés :

  • Le premier est la vengeance, qui répond au mal par la colère et finit par perdre toute mesure ;
  • Le second est l’impuissance morale, qui refuse la force au nom d’un idéal abstrait et laisse le mal prospérer.

La Torah refuse ces deux dérives. Elle exige une justice qui soit à la fois lucide et responsable : une justice capable de se défendre, mais incapable de se perdre dans la haine.

Dans le tumulte des accusations qui visent aujourd’hui Israël, ce verset retrouve toute sa force.

Car la véritable question n’est pas de savoir si un peuple a le droit de se défendre. La véritable question est de savoir s’il peut le faire sans renoncer à la justice elle-même…

Et c’est précisément ce défi que résume la répétition biblique : non pas une justice abstraite, mais une justice poursuivie avec justice.

Lorsqu’un monde en vient à condamner la justice parce qu’elle se défend, ce n’est pas Israël qui est jugé : c’est la conscience morale de ce monde.

L’Histoire montre qu’un peuple qui renonce à distinguer la justice de la vengeance finit toujours par perdre les deux…

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique… »
Blaise Pascal SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO

Illustration: Pierre-Paul Prud’hon, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime (1808)


1 Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté en 2e et 3e lectures la loi appelée :
« Death Penalty for Terrorists Law » (Loi sur la peine de mort pour les terroristes), par 62 voix contre 48.
La formulation est la suivante :
« Quiconque cause intentionnellement la mort d’une personne dans le but de nuire à un citoyen ou résident d’Israël et avec l’intention de nier l’existence de l’État d’Israël sera condamné à mort ou à la réclusion à perpétuité, et à l’une de ces deux peines uniquement. »


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