Ève Curie ou la diplomate littéraire dans une famille de scientifiques

Par Ada Shlaen

Une enfance presque normale…

Il y a eu six Prix Nobel dans ma famille : deux pour ma mère, un pour mon père, un pour ma sœur, un pour mon beau-frère et un pour mon mari. Il n’y a que moi qui n’ai pas réussi… »

Cette phrase, prononcée par Ève Curie, la fille cadette de Marie Skłodowska-Curie et de Pierre Curie, la sœur d’Irène Joliot-Curie, la belle-sœur de Frédéric Joliot et l’épouse de Henry Labouisse1, ressemble à un aveu d’insatisfaction. Or tout en résumant les faits réels, cette affirmation cache la très riche biographie de cette femme de lettres, pianiste, héroïne de la France Libre, journaliste et diplomate, à la vie très longue et exceptionnellement dense.

Pierre, Irène et Marie Curie vers 1902.

Ève est née le 6 décembre 1904 dans la famille de deux scientifiques, encore jeunes et déjà célèbres, non seulement parmi leurs confrères, mais aussi auprès du grand public. Un an avant sa naissance, ses parents, conjointement avec le professeur Henri Becquerel, avaient reçu le prix Nobel de physique pour leurs études très novatrices des phénomènes de radiations. Il faut mentionner que Marie Curie était la première femme à recevoir cette récompense ; d’ailleurs tout au long de sa vie, elle « collectionnera » les diplômes et les fonctions, jamais attribués auparavant à une femme.

Cependant, elle n’était vraiment pas une féministe militante ! À titre d’exemple, elle devient la première femme professeur des universités en France, et, en 1908, la première femme titulaire de la chaire de physique générale. La seule institution qui ne l’avait pas acceptée en son sein était l’Académie des sciences pour laquelle elle postula en 1911. Bien que placée en tête des candidats, elle fut écartée au profit d’Edouard Branly2.

La naissance d’Ève avait été accueillie avec une joie immense, car le couple avait déjà une fillette de 7 ans, prénommée Irène et ils ne voulaient pas que celle-ci restât enfant unique. Tous les deux avaient des liens très forts avec leurs propres fratries et souhaitaient pour leur fille les mêmes relations tendres et enrichissantes. Ainsi Pierre avait un frère aîné, Jacques avec lequel il partageait beaucoup d’intérêts. Quant à Marie, la cadette de cinq enfants, elle était très proche de sa sœur aînée, Bronia3, qui l’avait « maternée » après la mort prématurée, en 1878, de leur mère.

Eve, Marie, Irène Curie en 1908

Malheureusement cette heureuse période sera de courte durée ; le jeudi 19 avril 1906, par une journée très pluvieuse, en traversant le Pont Neuf, à l’angle de la rue Dauphine et du quai des Grands-Augustins, Pierre Curie fut heurté par une lourde remorque tirée par des chevaux. Il en est mort sur le coup, sous des sabots…

Son enterrement eut lieu deux jours plus tard ; le lendemain Marie annonça la disparition de son père à Irène âgée déjà de 8 ans. Mais que pouvait-elle dire à Ève qui avait juste 16 mois ?

Même des années plus tard, Marie aura du mal à prononcer devant elle le prénom de son père ; Ève a probablement souffert beaucoup plus qu’Irène de cette absence paternelle. L’aînée avait gardé les souvenirs de ses premières années auprès d’un couple tendre et uni, choyée par ses deux parents et son grand-père paternel Eugène Curie qui est venu vivre avec son fils et sa belle-fille, à la naissance d’Irène, car sa femme, malheureusement, était décédée du cancer quelques jours à peine après la venue au monde de sa petite-fille. D’ailleurs dans sa prime enfance Irène passait plus de temps avec son grand-père qu’avec ses parents, occupés du matin au soir dans le modeste laboratoire de la rue Lhomond. Dès son plus jeune âge, elle se faisait remarquer par son sérieux, elle observait attentivement le monde environnant et posait beaucoup de questions, « creusait » littéralement les réponses obtenues. Malheureusement ce grand-père adoré mourra en février 1910 ; pour Irène ce sera un coup terrible, peut-être même plus dur que la disparition de son père ; elle avait déjà douze ans et son monde littéralement s’écroula. À cinq ans, Ève n’a pas dû encore se rendre compte de l’importance de ce deuil. Des années plus tard, dans la biographie de sa mère4, elle constatait :

« Sans le vieil homme aux yeux bleus, l’enfance d’Irène et d’Ève eût été étouffée par le deuil, causé par la mort de Pierre. Bien plus que leur mère, toujours absente de la maison, toujours retenue à ce laboratoire dont le nom bourdonne sans fin à leurs oreilles, il est leur compagnon de jeux, leur maître, toujours prêt à répondre à toutes leurs questions ».

Marie doit alors s’impliquer plus dans l’éducation de ses filles, surtout de l’aînée. Grâce à l’intervention de la famille polonaise, avec laquelle Marie entretenait des relations très étroites, le problème sera rapidement résolu pour la petite Ève. La belle-sœur de son frère, Maria Kaminska, vient de Varsovie, pour aider Marie Curie dans les tâches quotidiennes et surtout pour apprendre à ses filles la langue de leurs ancêtres. Comme Ève passait beaucoup de temps avec elle, elle finira par s’exprimer en polonais bien mieux qu’Irène et elle le parlera tout à fait correctement jusqu’à sa mort.

Ignace Paderewski

Par ailleurs Marie était très critique envers le système scolaire français où des filles recevaient une éducation moins exigeante que des garçons5. À l’époque, c’était un fait tout à fait accepté dans tous les pays européens, y compris dans sa Pologne natale, sous le joug russe. Mais dans sa famille, son père, Władysław Skłodowski, professeur de mathématiques et de physique, comblait des lacunes de programmes officiels, et ses enfants étaient d’excellents élèves. Ses deux filles, Mania et Bronia, termineront leurs études secondaires avec des médailles d’or, ce qui était encore plus prestigieux que les mentions « très bien » !

Marie souhaitait donner à ses propres filles une éducation intellectuelle et physique équivalente. Ses préoccupations étaient partagées par ses meilleurs amis et collègues, souvent avec des enfants du même âge que les siens. Ils étaient prêts à jouer le rôle de précepteurs, d’autant plus qu’ils habitaient à proximité les uns des autres et souvent partaient ensemble en Bretagne où ils possédaient des maisons de vacances voisines. Ils organisèrent alors une coopérative éducative pour une quinzaine d’enfants. Ainsi Jean Perrin6 allait-il donner les cours de chimie, s’occupant des mathématiques et Marie se chargeant de cours de physique. On y trouva des collègues, spécialistes en lettres, en langues, en arts… Il arrivait qu’Ève qui visiblement aimait les langues étrangères, se joignît aux cours d’anglais. Déjà petite, elle était pratiquement trilingue d’autant plus que Marie amenait régulièrement ses filles en Pologne, surtout à Zakopane, une station de ski très réputée, où leur tante Bronia s’était installée avec sa famille en 1899. Grâce à ces séjours, Irène et Ève non seulement posséderont le parler typique des montagnards de la région, mais deviendront aussi d’excellentes skieuses !

Il y avait un autre domaine où la cadette semblait bien douée : la musique ! Marie constata ses dons lorsque sa fille avait seulement quatre ans. On lui assura alors des cours de solfège et de piano. Lorsqu’elle eut six ans, le pianiste et le compositeur Ignace Paderewski7, considéré à l’époque comme « le Polonais le plus célèbre du monde » et le digne successeur de Frédéric Chopin, vint rendre visite à Marie, qu’on pourrait déjà qualifier de « la Polonaise la plus célèbre du monde ». Il écouta la petite Ève et loua son talent devant Marie, très émue. Elle savait déjà que sa fille aînée était douée pour les sciences, mais quelle mère ne serait-elle pas ravie de telles paroles, prononcées par un si grand artiste ? Dans la vie austère de Marie Curie cette perspective ne pouvait que l’enchanter.

À partir de 1909, tout d’abord Irène et ensuite Ève seront inscrites au collège Sévigné, le seul établissement laïque de la capitale avec le même programme que des lycées de garçons. Il se trouvait près du jardin du Luxembourg, au cœur du Quartier Latin. Marie devait se dire qu’Irène se trouverait près de la Sorbonne où elle pourrait suivre bientôt son cursus universitaire. Elle espérait aussi qu’Ève développerait son talent musical, pressenti par Paderewski. Pourtant, en son for intérieur, elle aurait plutôt désiré voir sa cadette s’orienter vers une autre voie, plus proche des traditions familiales aussi bien du côté paternel que maternel. Après tout Eugène Curie était médecin et Bronia, sa sœur aînée adorée, était la première gynécologue à exercer en Pologne ! Si Ève voulait bien suivre cette voie, Marie en serait ravie !

La Grande Guerre et ses conséquences…

La première guerre mondiale allait souligner ces différences entre les deux sœurs. En été 1914 Irène, qui n’avait pas encore 17 ans, avait obtenu son baccalauréat et se préparait déjà à entamer sa licence de physique. À l’époque, Ève, de sept ans sa cadette, était encore une enfant et de plus, elle ne partageait aucunement la passion familiale pour les sciences.

Dès la proclamation de la guerre, Marie pensait à se rendre utile ; très rapidement elle eut l’idée d’appliquer les propriétés des rayons X pour localiser des éclats métalliques dans les blessures pour faciliter leurs extractions. Mais à l’époque, l’équipement adéquat n’existait pratiquement pas, a fortiori des voitures équipées d’appareils de radiologie.

Précisément, grâce à Marie ce mouvement allait s’accélérer et Irène qui n’avait pas encore dix-huit ans, pourra y participer. Or ces activités mettaient Ève, bien trop jeune, à l’écart des exploits des aînées de la famille. Encore une fois elle devait se sentir exclue ! Je pense que Marie ne se rendait même pas compte de cette frontière qu’elle traçait, sans le vouloir, entre ses deux filles. On le voit bien dans cette lettre, adressée aux deux, mais qui semble être destinée seulement à Irène :

«… Faites de la physique et des mathématiques le mieux que vous pourrez. » Ève qui n’était plus un bébé, a dû apprécier !

À l’automne 1914 Marie et Irène passent vraiment à l’action. La jeune bachelière obtient à 17 ans son diplôme d’infirmière pendant que sa mère, qui connaissait quelques dames de la haute société, les persuade de lui « prêter » leurs limousines pour les transformer en postes radiologiques sur lesquels figurera une croix rouge.

les « Petites Curie »

Ces voitures étaient surnommées : les « petites Curie ». Marie arriva à équiper plus de 200 voitures où on traitera plus d’un million de blessés. Pour être complètement autonome, elle avait obtenu son permis de conduire et sillonnait les champs de bataille où bientôt Irène allait l’imiter. Et elle trouva encore du temps pour passer son certificat de mathématiques !

Remarquons qu’après la guerre Marie ne recevra aucune distinction, aucune décoration, malgré ses services tout à fait exceptionnels, rendus à sa patrie d’adoption !

Une fois la paix revenue, Marie et ses filles voient avec une grande satisfaction la Pologne enfin indépendante. Pendant la conférence de Versailles elles eurent même la joie de constater que Kazimierz Dłuski, le mari de Bronia, la sœur aînée de Marie, faisait partie de la délégation officielle polonaise !

L’envol brillant d’Irène Curie…

À partir de 1918 Marie reprit les rênes de l’Institut du radium, fondé en 19098Irène pourra enfin prolonger les traditions familiales. On peut penser que le destin des deux sœurs divergea précisément à cette époque. Depuis sa tendre enfance, son entourage familial pressentait qu’elle ferait de la recherche. Elle prolongera la dynastie « fondée » par Marie et Pierre. Son parcours sera parfait tant du point de vue personnel, scientifique, voire politique ! Depuis la fin de la guerre, elle épaulait sa mère dans la difficile gestion de l’Institut du radium et elle l’aidait dans la préparation des cours à la Sorbonne. Parallèlement elle continuait ses propres recherches et en 1925 (elle avait alors seulement 28 ans !) elle deviendra docteure d’État ès sciences physiques. L’année suivante elle épousera Frédéric Joliot, le plus charmant et brillant jeune savant de l’Institut du radium.

Irène, qui était bien plus féministe que sa mère, tenait à garder son nom de jeune fille et après un certain temps, c’est Frédéric qui allait accoler à son nom, avec l’accord de Marie, le nom de Curie. Irène et Frédéric auront deux enfants, un garçon, prénommé évidemment Pierre et une fille, Hélène qui épousera Michel Langevin, le petit-fils du mathématicien Paul Langevin. Les deux enfants continueront la dynastie familiale : Pierre se spécialisera en biologie et sa sœur Hélène sera physicienne comme ses parents et grands-parents.

Irène et Frédéric Joliot-Curie

En 1935, le couple Joliot-Curie reçut le prix Nobel de Chimie pour la découverte de la radioactivité induite et artificielle. Lors de la remise des médailles, Frédéric laissera sa femme prononcer son discours avant le sien. Ce n’était pas un signe de la proverbiale courtoisie française, mais plutôt un reproche à peine déguisé, adressé au Comité Nobel. Il se trouve que lors de la remise du premier prix Nobel à la famille Curie, représentée alors par Marie et Pierre, seul ce dernier fut invité à prononcer un discours, Marie étant cantonnée en quelque sorte au rôle de l’épouse de récipiendaire. Or en réalité Pierre s’était joint aux travaux de sa femme, ayant pressenti très vite leur importance.

Ainsi, Frédéric soulignait en quelque sorte, son appartenance au clan prestigieux des Curie où les femmes souvent jouaient les premiers rôles !

Pourtant comme sa mère, Irène ne pourra pas rejoindre l’Académie des Sciences, où elle fut refusée en 1951, quarante ans après Marie ! Signalons que la première femme à pouvoir entrer à l’Académie des Sciences, seulement en 1979, était la mathématicienne Yvonne Choque-Bruhat.

Si Pierre et Marie étaient bien discrets dans l’expression de leurs opinions politiques ; d’autant plus que Marie souhaitait garder une réserve dans ce domaine à cause de ses origines étrangères, ce n’était pas le cas d’Irène et de son conjoint. La famille restait fidèle aux idées libérales, voire de gauche, depuis le père de Pierre, le docteur Eugène Curie, un ancien communard qui avait gardé de la sympathie pour les idéaux de la Commune de Paris. Il avait probablement transmis cette sensibilité à Irène qui sauta le pas en entrant dans l’arène politique. En 1936 elle deviendra la sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique (ce qui équivaut aujourd’hui à la fonction de ministre) au sein du gouvernement du Front Populaire de Léon Blum. Mais même sur ce poste ministériel, elle subit la misogynie ambiante de l’époque dans le pays où les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote9. En 1936, déjà lauréate depuis 1935 du prix Nobel, occupant le poste de sous-secrétaire d’État, son ministre de tutelle Jean Zay lui interdit malgré tout de prendre la parole à l’Assemblée nationale !

Ève joue et gagne !

Par ailleurs le couple Joliot-Curie était très proche du parti communiste et Frédéric en était même un membre actif. Cet engagement joua un rôle très important dans la mésentente des deux sœurs Curie qui se trouveront à l’opposé du spectre politique, après 1945, pendant la période de la « guerre froide ». Pour mieux comprendre ce conflit familial, auquel heureusement, Marie n’avait pas assisté, revenons quelques années en arrière, lorsque la jeune Ève se sentait tellement incomprise par sa mère et encore plus par sa sœur. Évidemment, du point de vue affectif, Marie ne faisait aucune différence entre ses deux filles. Mais elle comprenait mieux Irène qui était d’une certaine manière son double ; tandis qu’elle avait du mal à saisir les réactions de sa cadette. Elle sentait que l’adolescente ne trouvait pas sa place dans cette famille exceptionnelle. Elle était considérée comme une éternelle seconde, cette bonne élève qui ne pouvait pas atteindre la perfection de sa sœur aînée. Pendant un certain temps, elle s’accrochait à la prédiction de Paderewski. Après tout sa mère respectait beaucoup cet homme qui de plus venait d’être nommé au poste de premier-ministre de Pologne et il était impensable à l’époque de mettre en doute son autorité. Alors, la jeune Ève restait des heures à son piano, provoquant les récriminations d’Irène qui aimait travailler dans le calme et le silence. Pour éviter ces conflits, Marie s’en sortait alors par une pirouette : « passe ton bac d’abord et on verra plus tard ! ». On ne peut que plaindre la cadette des Curie qui se sentait tellement mal à l’aise parmi tous ces scientifiques absolument géniaux !

Évidemment, Ève aura son baccalauréat avec de bonnes notes et dans la foulée elle obtiendra une licence de philosophie.

En 1925 elle débuta en tant que pianiste. C’était le premier grand défi pour elle ! Marie était présente à son premier concert, fière de sa fille. Les critiques étaient assez encourageants, mais sans être dithyrambiques. Ève comprit alors qu’elle ne pourrait pas rivaliser avec les plus grands pianistes de l’époque comme Arthur Rubinstein, Vladimir Horowitz ou bien Emil Gilels. Peut-être n’avait-elle pas cette étincelle qui distingue le talent du génie. Il se peut que dans le monde musical, il est encore plus dur pour une femme d’atteindre la notoriété que dans le monde scientifique ! Même aujourd’hui la liste des grandes musiciennes et pianistes est plutôt courte ! Si elle n’était pas une Curie, elle pourrait peut-être se contenter d’un succès d’estime. Mais comment se produire dans des salles moins renommées quand Irène venait de recevoir son prix Nobel ?!

Pendant une dizaine d’années Ève vivra avec ce fort mal-être, soigneusement caché, tout en profitant de la vie mondaine de Paris, des capitales européennes, voire des États-Unis. Comme elle était très belle, les grands couturiers comme Jean Patou, Jeanne Lanvin ou Elsa Schiaparelli étaient fiers de la voir porter leurs modèles les plus élégants. Elle était admirée, photographiée, et… probablement bien jalousée. Peu à peu elle réussit à reprendre confiance en elle, se mit à écrire pour des journaux et magazines, se cantonnant aux sujets culturels et artistiques.

Il semblait alors qu’elle avait trouvé sa voie, mais elle n’était qu’au début d’un long chemin.

D’ailleurs Marie se faisait toujours du souci pour sa cadette en lui écrivant :

« Ma petite enfant, je souhaite que tu en aies fini au plus tôt avec les inquiétudes et les préoccupations et que tu organises ta vie d’une manière plus calme et plus raisonnable. »

Pendant cette période, l’entente avec sa mère devint même plus forte car Ève accompagnait souvent Marie dans ses déplacements, ce qui était plus difficile pour Irène, toujours tiraillée entre son travail et la vie familiale. Marie et Ève se rendaient assez souvent à Varsovie où le 7 juin 1925 Marie Skłodowska-Curie et le Président de l’État polonais Stanisław Wojciechowski posèrent les premières pierres de l’Institut de radium de Varsovie qui sera une sorte de jumeau de celui de Paris. Le bâtiment sera inauguré le 29 mai 1932 et la sœur de Marie, Bronia en sera la directrice jusqu’à sa mort en avril 1939. Pour les besoins de la recherche de cet Institut, un gramme de radium a été acheté avec les fonds recueillis par des émigrants polonais, installés aux États-Unis. Le président Hoover invita Marie Curie, accompagnée d’Ève à séjourner à la Maison-Blanche et lui remit le précieux don. En 1944, pendant la révolte de Varsovie, l’institut sera gravement endommagé et plusieurs membres du personnel seront fusillés par des soldats nazis. Il sera reconstruit et agrandi après la guerre.

Au début des années 1930 la santé de Marie se détériorait rapidement, elle avait subi plusieurs opérations, partait souvent se reposer en Suisse où elle aimait bien rencontrer Albert Einstein, le vieil ami de la famille, se promenait avec lui et Ève au bord du lac Leman. Fin juin 1934 son état s’aggrava et elle fut transportée au sanatorium de Sancellemoz près de Saint-Gervais. Là le verdict est sans appel : Marie souffrait d’une anémie pernicieuse, aggravée par des années de manipulations de substances radioactives. Elle mourra le 4 juillet 1934 à soixante-six ans en présence de sa fille cadette. Cette mort sera une vraie tragédie pour Ève qui brusquement se sentit bien solitaire. Elle avait déjà 30 ans et l’impression de ne pas avoir vécu, et même de ne pas avoir de projets d’avenir. À l’époque, elle avait déjà renoncé à sa carrière de pianiste professionnelle. Elle jugeait très sévèrement ses propres articles et ses traductions théâtrales, pourtant appréciées des critiques ; même sa vie privée lui apparaissait comme un champ de ruines. Elle était toujours célibataire et sa longue liaison avec Henri Bernstein, un écrivain et dramaturge bien connu dans ces années-là, s’étiolait, ils étaient au bord d’une rupture qui sera d’ailleurs effective peu de temps avant la guerre.

Pourtant la disparition de sa mère deviendra pour Ève un facteur décisif de sa renaissance absolument spectaculaire. Une Curie ne se laisse jamais abattre, elle va toujours de l’avant.

L’écriture comme un moyen de reconnaissance universelle

Peu de temps après la mort de Marie, l’éditeur américain « Doubleday, Doran & Company » proposa à Ève d’écrire la biographie de sa mère. Tout d’abord elle refusa, mais rapidement releva ce défi, craignant surtout qu’une personne étrangère donne une fausse image de Marie. Évidemment Ève avait à sa disposition toutes les archives familiales et même scientifiques. D’autre part de nombreux témoins oculaires, surtout les membres de sa famille polonaise, étaient encore vivants et Ève put les rencontrer. Elle écrivait en français, la traduction anglaise se faisait parallèlement, pour que la première édition soit prête le plus rapidement possible.

Eleanor Roosevelt

Le livre sort en 1937, et depuis, cette biographie sera traduite au moins en une soixantaine de langues. Son succès fut immense, c’était un best-seller mondial et il le reste encore de nos jours. Au printemps 1939 Ève effectua une tournée de promotion triomphale à travers les États-Unis et elle rencontra alors l’épouse du président, Eleanor Roosevelt, qui a beaucoup aimé le livre. Les deux femmes seront liées par une longue amitié jusqu’à la mort d’Eleanor en 1962, et au printemps 1939 Ève sera invitée à la Maison-Blanche. Elle y reviendra bien souvent ; il paraît qu’Ève reste encore de nos jours la Française qui fut le plus souvent accueillie dans cet épicentre de la politique mondiale.

À son retour, une foule enthousiaste l’attendait au port du Havre et le 29 juillet 1939 elle fut nommée au grade de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur10.

Mais l’Europe était au seuil de la guerre et Ève Curie, toujours proche de l’opinion publique polonaise, en était bien plus consciente que bien des Français, même parmi les dirigeants du pays. Effectivement le 1er septembre 1939 l’Allemagne envahissait la Pologne et Ève Curie accepta alors un poste au commissariat à l’Information du quai d’Orsay, dirigé par Jean Giraudoux, où probablement elle était la mieux informée et formée de toute l’équipe. Elle connaissait la Pologne d’une manière plus intime que la plupart des diplomates professionnels, elle parlait bien la langue du pays et en plus, son anglais était excellent ce qui deviendra bientôt un atout primordial. Déjà pendant la drôle de guerre on lui confiait des interventions importantes. Ainsi en janvier 1940 elle repartit pour les États-Unis avec une mission quasi impossible : obtenir l’appui des Américains afin qu’ils s’engagent à aider la France dans la guerre contre l’Allemagne qui semblait imminente. Les Américains refusèrent mais Ève fut accueillie encore une fois à la Maison-Blanche où le Président Roosevelt ne cachait pas sa sympathie. La Première dame qui dans ces années tenait une chronique My day écrivit alors :

« La France a de la chance d’envoyer Mlle Curie, car elle gagne les cœurs de tous ceux qui l’approchent. »

Or l’empathie des Américains, y compris celle du couple présidentiel, ne changea pas la situation politique sur le continent européen. Ève recevait alors des nouvelles de plus en plus effrayantes de Pologne qui capitula en octobre 1939 ; ainsi la première manche du conflit mondial était perdue ! L’année 1940 n’apportait rien de réconfortant : le 10 mai l’armée allemande attaquait la France et le 14 juin 1940 les soldats allemands entraient à Paris.

Mais Ève voulait continuer le combat, avec ses moyens à elle : ses crayons, ses stylos, sa machine à écrire…

Pour ce faire elle devait quitter le territoire français ce qu’elle fit le 18 juin 1940 en s’embarquant sur le cargo britannique le Madura. Pendant la traversée un membre de l’équipage lui a parlé de l’appel du général de Gaulle, dont le nom lui était connu grâce à son travail au quai d’Orsay. Elle sentait que sa décision était juste. Sa mère et sa sœur avaient su se rendre utiles lors de la Grande Guerre, elle espérait en faire autant pour participer à la victoire à laquelle elle croyait de toutes ses forces.

Son épopée durera quatre ans et sera extrêmement variée. Tout d’abord elle s’était retrouvée à Londres, subissant, comme tous les habitants, des bombardements de jour et de nuit. Ce rythme infernal ne l’empêchait pas d’écrire, d’intervenir à la BBC et de fréquenter de nombreux Polonais, surtout des aviateurs qui prenaient une part active à la bataille d’Angleterre. Or le général de Gaulle avait besoin de noms connus et respectés pour que la France Libre soit vue comme un représentant légitime de la France. En été 1941 Ève fut mandatée pour une tournée de conférences aux États-Unis et au Canada afin de présenter l’enjeu de cette bataille mondiale pour la survie des démocraties.

Pendant cette période elle logeait souvent à la Maison-Blanche où Eleanor Roosevelt lui témoignait beaucoup de sympathie, mais où le président Franklin Roosevelt restait toujours très prudent quant au soutien militaire à la Grande-Bretagne et par la même à la France Libre. Pendant ce séjour Ève Curie et le metteur en scène polonais Romuald Gantkowski réalisèrent un film en couleur, intitulé The Land of My Mother pour rappeler le destin tragique de la Pologne, occupée par l’armée allemande. Ce film, pendant des décennies, sera considéré comme perdu et il fut retrouvé seulement il y a quelques années au Canada11.

À la même époque Ève apprit qu’elle venait d’être destituée de la nationalité française ; la seule consolation, si l’on peut dire, elle se trouvait sur la même liste que le général de Gaulle !

Heureusement le gouvernement britannique lui délivra un document de British protected person grâce auquel Ève put accepter une proposition de deux syndicats très puissants de journaux le Herald Tribune Syndicate et l’Allied Newspapers pour effectuer les reportages de guerre. Ainsi on lui offrit une occasion inespérée de parcourir les champs d’opérations depuis l’Afrique du Nord, l’Union Soviétique jusqu’à l’Asie. Ces articles seront réunis dans le volume Journey among warriors, publié en 194312. Pendant ce voyage, eut lieu l’attaque japonaise sur Pearl Harbor qui décida enfin les États-Unis à entrer en guerre.

Ève passe alors à l’action directe, elle veut porter l’uniforme et se battre, reprendre le flambeau de sa mère et de sa sœur ! Informé en premier de sa décision, le général de Gaulle approuva son choix.

Ainsi Ève se retrouva dans un camp d’entraînement pour des officiers de liaison ; elle apprit alors à conduire des camions, à soigner des blessés, à assurer des liaisons, bref, elle est devenue un vrai agent de renseignement.

Elle participa tout d’abord au débarquement de Provence et après la libération de Paris fut affectée auprès de l’État-major des armées. Pendant toutes les années de la guerre, le général de Gaulle se tenait au courant de son action et dans une lettre, écrite le 23 novembre 1944, il la félicita pour son courage et sa fidélité :

« Je n’oublie pas combien votre attitude, dès le début, a été courageuse et je vous félicite de ce que vous continuez à faire en ce moment ».

La libération apporta à Ève Curie une vraie satisfaction mais aussi beaucoup d’incertitudes, aussi bien dans sa vie privée que dans ses activités professionnelles.

Elle fonda alors avec son ami Philippe Barrès, le journal gaulliste Paris Presse qui après des débuts prometteurs s’étiola peu à peu. Mais elle était surtout préoccupée par les relations avec sa sœur qui était alors plus proche que jamais du parti communiste, sans en être un membre officiel, contrairement à son mari Frédéric. Cette situation la troublait fortement : elle y voyait une trahison par rapport à leur mère qui avait souffert de l’occupation russe du temps des tsars. Elle voyait l’Union Soviétique comme un nouvel Empire et avait du mal à accepter l’idée que la fille de Maria Skłodowska ne protestât pas contre cette nouvelle mainmise soviétique sur la Pologne. Dans une lettre, adressée à une amie américaine, elle précisait sa pensée :

« Mon cœur saigne quand je pense à ma pauvre mère dont la mémoire est entraînée dans tout cela. »

Pendant des années, jusqu’à la mort d’Irène en 1956 et celle de Frédéric en 1958, elle n’avait aucune relation avec eux ; les deux sœurs regrettaient sûrement cette rupture, mais la tension internationale rendait la réconciliation impossible. Ève s’était rendue à leurs obsèques et à cette triste occasion elle s’était rapprochée de ses neveux, Pierre et Hélène. Au fil des ans leurs relations devinrent de plus en plus tendres et confiantes. Ils s’occupaient ensemble de la Fondation Curie et Ève Curie en fut son administrateur de 1957 à 1967. Elle passa ensuite le flambeau aux représentants plus jeunes de la famille.

Lord Hastings Lionel Ismay

Au début des années 1950, Ève Curie devint (ou redevint) diplomate, l’une des premières femmes à occuper un poste d’une grande importance stratégique. Elle sera conseillère spéciale de lord Hastings Lionel Ismay, le premier Secrétaire général de l’OTAN, chargée des questions de la protection de l’Europe occidentale d’une éventuelle invasion soviétique. Si on remplace le mot « soviétique » par « russe », il est bien possible que soixante-dix ans après, ses préconisations puissent encore nous servir !!!

À la même époque elle avait fait connaissance d’un diplomate américain Henry Labouisse qu’elle allait épouser en 1954. Elle le suivit dans tous ses déplacements officiels, surtout dans la période 1965-1980 quand il occupait le poste du directeur général de l’UNICEF13. En 1965 sous sa présidence, l’UNICEF reçut le prix Nobel de la Paix. On peut considérer qu’il s’agissait du sixième prix de la famille, car même si Ève n’était pas nommément désignée, elle avait joué un rôle très actif dans cette attribution.

Henry Labouisse décéda en 1987 mais Ève ne voulait plus revenir en France, elle resta à New-York, même si elle venait souvent à Paris, pour voir ses neveux et les plus jeunes représentants de la famille Curie parmi lesquels les scientifiques sont nombreux14. Évidemment tous les descendants du couple Curie se sont retrouvés le 20 avril 1995 à Paris pour le transfert de leurs cendres au Panthéon qui se trouve à proximité de la rue Lhomond, où se trouvait le mythique laboratoire de Marie et Pierre qui était à vrai dire un hangar abandonné où ils avaient découvert le polonium, puis le radium, en 1898.

Après les changements politiques intervenus en 1989 en Europe centrale, Ève retourna en 1999 en Pologne pour sa dernière visite dans « le pays de sa mère » où elle reste toujours très populaire et admirée.

Ève Curie mourra dans son sommeil le 22 octobre 2007 à l’âge de 103 ans et elle repose auprès de son mari à la Nouvelle-Orléans au cimetière Metairie. AS

Ada Shlaen, MABATIM.INFO


1 Henry Richardson Labouisse était un juriste et diplomate américain (1904-1987) qui a exercé la fonction de directeur général de l’UNICEF de 1965 à 1979. Son nom français s’explique par ses ancêtres cajuns (colons français venus en Amérique au XVIIIᵉ siècle)

2 Édouard Branly (1844 – 1940), est un physicien et médecin français.

3 Bronisława (Bronia) Skłodowska-Dłuska (1865 -1939) sœur aînée de Marie Curie. Dans les années 1885-1891 elle étudiait la médecine à Paris, pendant cette période Marie qui travaillait comme gouvernante en Pologne, lui envoyait une partie de son salaire. Devenue gynécologue, Bronia pendant quelques années avait un cabinet de gynécologie à Paris. En 1899 elle décida de retourner avec son mari en Pologne. Les deux sœurs étaient très proches tout au long de leurs vies.

4 Biographie de Marie Curie a été écrite par sa fille trois ans après sa mort 4 juillet 1934.

5 À titre d’exemple on peut citer cette lettre écrite le 12 juin 1919 au recteur de l’Université de au sujet de la création d’un Parc des Sports de l’Université de Paris :

« J’ai été très émue en constatant que les écoles de garçons sont seules représentées dans le Comité. Dois-je comprendre que la possibilité de favoriser l’éducation physique des filles n’a pas été envisagée par l’Université de Paris ? Nos filles n’ont – elles donc point besoin d’exercice et de santé ? Ne sont-elles donc, bien plus que nos garçons, privées de tous moyens convenablement organisés pour profiter des jeux et exercices de plein air ? Et n’est ce point le rôle de l’Université de combattre les préjugés qui pourraient à ce point de vue exister dans les familles ? »

6 Jean Perrin (1870 – 1942) est un physicien, chimiste et homme politique français. Il a reçu le prix Nobel de physique en 1926.

7 Ignacy Jan Paderewski (1860-1941) était un pianiste et un homme politique polonais. Il a consacré toutes ses forces à l’indépendance de la Pologne. Après la première guerre mondiale il sera à la tête du nouveau gouvernement et occupera en même temps le poste de ministre des Affaires étrangères. En partie grâce à lui la Pologne retrouva son indépendance après 124 ans marqués par la disparition du pays de la carte de l’Europe.

8 Avec le temps cet Institut prie le nom de l’Institut Curie

9 Petit rappel : en France le droit de vote pour des femmes a été accordé en 1944 par le général de Gaulle. Si Marie Curie avait gardé sa citoyenneté polonaise, elle aurait pu voter dès 1918.

10 Ève n’avait pas le prix Nobel, mais elle possédait quand même des distinctions importantes tant françaises que polonaises :

Croix de guerre 1939–1945 (1944), Officier de la Légion d’honneur (2005), Commandeur de l’Ordre Polonia Restituta (2006). Elle a aussi reçu le titre de docteur honoris causa du Mills College, du Russell Sage College et de l’université de Rochester

11 The Land of My Mother – YouTube

12 Voyage parmi les guerriers, 1946

13 United Nations International Children’s Emergency Fund

14 Pierre Joliot était biologiste et sa sœur Hélène Joliot-Langevin était une physicienne comme ses deux parents.


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