
par Simone Rodan,
[26 novembre 2025]
Le décret américain signé le 24 novembre est passé presque inaperçu, mais il introduit un changement concret : pour la première fois, Washington ouvre une procédure officielle d’évaluation de plusieurs branches nationales des Frères musulmans sous les régimes FTO et SDGT. Le Département d’État et le Trésor doivent remettre un premier rapport sous 30 jours, puis une recommandation finale dans les 45 jours suivants. Il ne désigne rien pour l’instant ; il crée le mécanisme permettant de le faire.
Ce point est déterminant.
Si aucune administration américaine n’a pu aller plus loin jusqu’ici, ce n’est pas faute de volonté mais de fondement juridique.
Il n’existe pas de structure centrale des Frères musulmans susceptible d’être qualifiée en bloc. Le mouvement fonctionne comme un réseau éclaté.
– Au Liban, la Jama’a Islamiya dispose de sa propre direction et a participé à des actions armées ;
– en Jordanie, des membres ont été arrêtés cette année pour fabrication de drones et d’explosifs ;
– en Égypte, la matrice historique a perdu ses capacités organisationnelles mais pas son orientation. Ce sont des dossiers, pas des hypothèses.
Une désignation américaine exige trois conditions :
- une entité identifiable,
- une activité terroriste avérée ou capacité à en mener,
- et une menace pour la sécurité nationale.
Appliquer ce test à « la confrérie » au singulier revenait à présenter devant un juge une organisation qui n’existe pas juridiquement.
En procédant branche par branche, l’administration contourne l’impasse et se donne la possibilité d’agir là où les preuves sont établies – sans fragiliser l’ensemble du dispositif en cas de recours.
Cette méthode n’isole pas les États-Unis.
Plusieurs pays ont déjà agi sur cette base factuelle :
- interdiction en Égypte en 2013,
- désignations en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn la même année,
- dissolution de la branche jordanienne en 2024 après découverte de matériel militaire,
- enquêtes judiciaires en Autriche dans le cadre de sa législation sur l’extrémisme.
Dans tous ces cas, les décisions ont reposé sur des éléments précis : financements, logistique, structures clandestines. Et ce ne sera que le début !
En Europe occidentale, la situation est différente
Non pas en raison de l’absence de réseaux, mais parce qu’ils opèrent légalement à travers des structures associatives, éducatives ou communautaires.
C’est ce qui rend l’approche américaine intéressante :
Elle ne cherche pas à produire une doctrine globale, mais à créer un cadre d’examen fondé sur des critères objectivables plutôt que sur une appréciation politique. Elle ne ferme pas le débat – elle le déplace.
Et c’est précisément là que la France entre en jeu.
Avec son rapport sénatorial, Paris a fait ce que peu de démocraties occidentales avaient encore fait officiellement : établir noir sur blanc l’existence de structures fréristes organisées, leur stratégie d’implantation locale, leurs relais associatifs et leurs sources de financement.
Le constat est posé. Les vulnérabilités sont identifiées.
La suite ne consiste pas à copier Washington, mais à s’inspirer de sa logique :
- Cela implique de passer des positions de principe à une procédure stable,
- de ne plus traiter « les Frères musulmans » comme une abstraction mais d’examiner des structures réelles selon des critères nationaux homogènes,
- d’obtenir de la visibilité avant de sanctionner,
- et de réduire des délais qui rendent toute action inopérante.
Le rapport existe. Tout le monde est bien conscient de la réalité.
La prochaine étape n’est plus intellectuelle mais politique. Et c’est désormais la seule qui compte. SR♦

Simone Rodan, Substack
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