La tyrannie du flou, ou Comment la neutralité affaiblit Israël

Par Serge Siksik,
[Tel Aviv 8 février 2026]

Le monde moderne n’aime pas les convictions, il préfère les accommodements »
Georges Bernanos, La France contre les robots 1947

Depuis quelques années, une étrange floraison idéologique traverse la société israélienne.

Des groupes se forment, se fédèrent, se proclament « transversaux », « post-politiques », « au-delà des clivages ». Ils réunissent des gens de gauche et de droite, des religieux et des laïcs, des traditionalistes et des libéraux, des habitants de Tel-Aviv et des périphéries. Ils parlent d’« unité », de « dépassement », de « nouvelle voie », de « société réparée ».

Certains mouvements incarnent cette tentation : tout mélanger, tout diluer, tout neutraliser, dans l’espoir qu’il en sorte quelque chose de neuf.

Mais il n’en sort rien !

  • Ce qui se présente comme une synthèse est en réalité une suspension
  • Ce qui se donne comme une avancée est une immobilisation
  • Ce qui prétend dépasser les camps les dissout sans jamais les remplacer

Ces mouvements ne produisent ni vision, ni stratégie, ni force politique réelle. Ils produisent du consensus mou, du langage lisse, de la bonne conscience collective.

Ils fabriquent une communauté d’émotions, pas une communauté de combat…

Ils reposent tous sur la même illusion : croire que la tiédeur ou le juste milieu seraient par nature justes donc vertueux.

Aristote n’a jamais confondu la justesse avec la moyenne. Dans l’Éthique à Nicomaque, il parle d’une mesure fondée sur l’intelligence morale, non d’un compromis confortable.

Être au centre n’est pas être dans le vrai. On peut être parfaitement équidistant de deux erreurs, de deux mensonges…

Cette réflexion ne vise évidemment pas la voie médiane telle que l’enseignait Moïse Maïmonide.

Chez Rambam, la modération concerne d’abord la conduite personnelle : manger sans excès ni ascétisme, travailler sans avidité ni paresse, prier avec ferveur sans fanatisme, pratiquer les mitsvot avec rigueur sans ostentation.

Il s’agit d’une discipline intérieure visant à former un caractère droit et stable. Elle ne consiste jamais à diluer les convictions, ni à suspendre le jugement moral ou politique au nom d’un vague équilibre.

En Israël, le centre est devenu un refuge psychologique. Un lieu où l’on peut se croire intelligent sans avoir à choisir. Où l’on peut se dire responsable sans assumer de conséquences. Où l’on peut parler fort sans jamais risquer quoi que ce soit.

Ce centre n’est plus un espace de pensée. Il est devenu un espace d’évitement…

Ces mouvements se drapent dans la « neutralité ».

  • Ils parlent de « dépasser les récits »,
  • de « sortir des narrations antagonistes »,
  • de « comprendre toutes les parties ».

Mais il n’existe pas de neutralité possible dans un conflit existentiel. On peut être neutre entre deux programmes économiques. On ne peut pas l’être entre la survie et la disparition…

Hannah Arendt a montré, notamment dans Les Origines du totalitarisme et Responsabilité et jugement, que le refus de juger et de choisir, dans les temps de crise, revient souvent à laisser le champ libre aux forces les plus violentes.

S’abstenir n’est jamais un acte neutre : c’est, objectivement, renforcer celui qui agit

On retrouve cette même exigence de clarté chez George Orwell qui, dans son essai Politics and English Language 1946, dénonçait déjà, l’usage du langage pour masquer la réalité. Il écrivait :

« Le langage politique est conçu pour rendre le mensonge crédible, le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent. »

Autrement dit :

Lorsque les mots se vident, lorsque les positions s’euphémisent, lorsque les conflits se dissolvent dans des formules abstraites, la violence réelle progresse à l’abri du brouillard moral.

Dans ce contexte, la neutralité n’est pas une hauteur de vue. Elle devient une forme de camouflage.

Pour certains, en Israël, la neutralité est devenue une posture morale :

« Je ne prends pas parti, donc je suis supérieur. »

C’est faux ! Ne pas prendre parti ici, c’est souvent refuser de regarder la réalité…

Le cœur idéologique de ces cercles est toujours le même : le dialogue :

Ils croient – ou feignent de croire – qu’en multipliant les rencontres, les cercles de parole, les ateliers de réconciliation, la paix émergera naturellement.

  • Comme si le conflit israélo-arabe relevait d’un malentendu linguistique.
  • Comme si soixante-dix-huit ans de guerre étaient dus à un problème de communication.
  • Comme si l’histoire était un mauvais PowerPoint.

Depuis 1948, toutes les offres majeures ont été refusées. Tous les retraits ont été transformés en bases terroristes.

Toutes les concessions ont été interprétées comme des signes de faiblesse. Ce ne sont pas des opinions. Ce sont des faits. Les ignorer n’est pas de la tolérance. C’est de l’aveuglement volontaire…

Ces milieux vivent dans une bulle occidentale. Ils projettent sur le Moyen-Orient leurs catégories européennes :

Compromis, consensus, négociation gagnant-gagnant.

Ils refusent de voir que, dans une grande partie du monde arabe, le conflit n’est pas d’abord territorial, mais existentiel.

Il ne s’agit pas de frontières. Il s’agit de légitimité. Il ne s’agit pas de coexistence. Il s’agit de reconnaissance.

Dans cette logique,
céder n’est pas noble, c’est être faible ;
reconnaître l’autre n’est pas un progrès, c’est une capitulation.
..

Ces groupes parlent sans cesse d’avenir, rarement du passé.

L’Histoire les encombre. Elle complique leurs slogans.

Or l’état d’Israël n’est pas né d’un accident colonial. Il est né d’un retour millénaire, juridique, moral, civilisationnel. L’entité politique est née après la Shoah, après les pogroms, après les expulsions du monde arabe, après les humiliations séculaires. Ignorer cela, c’est amputer le conflit de sa profondeur.

Raymond Aron rappelait que la politique sans mémoire devient une illusion dangereuse.

La paix, dans ces milieux, est conçue comme un état émotionnel.

Mais dans la tradition juive, la paix est un ordre fondé sur la justice et la sécurité.

Le shalom n’est pas l’absence de conflit. C’est l’équilibre entre force et responsabilité.

Martin Buber reconnaissait lui-même que le dialogue suppose deux partenaires qui acceptent mutuellement leur existence. Ce préalable n’est toujours pas rempli.

Ces mouvements se prétendent non idéologiques. Ils sont porteurs d’une idéologie implicite : le refus du tragique.

Albert Camus écrivait que le malheur moderne consiste à vouloir être moral sans être lucide. Une morale sans lucidité devient une complicité involontaire.

Il faut ajouter un danger supplémentaire : cette culture du flou a préparé le terrain au deep state et à la Conceptzia.

Lorsque personne n’assume de ligne claire, le pouvoir glisse vers des cercles technocratiques fermés.

La guerre de Kippour est née d’un consensus aveugle. Les experts se validaient entre eux. Les alertes étaient étouffées. Le résultat fut une catastrophe.

Ce mécanisme est encore visible aujourd’hui,

  • dans la surprise permanente face à des menaces pourtant annoncées,
  • dans la dépendance excessive aux évaluations internes,
  • dans la difficulté à remettre en cause les dogmes sécuritaires et politiques.

L’histoire mondiale regorge d’exemples similaires :

  • la France de 1940,
  • l’URSS finissante,
  • le Vietnam américain,
  • l’Europe contemporaine paralysée.

Partout, le refus de trancher prépare l’échec. La neutralité permanente ne produit pas la sagesse. Elle installe l’opacité et désarme la pensée.

Mettre en cause ces cercles ne signifie pas disqualifier la compassion.

Mais lorsque l’humanisme renonce au discernement, il cesse d’être une exigence morale pour devenir une vulnérabilité stratégique.

Emmanuel Levinas rappelait avec force que la responsabilité envers autrui ne saurait jamais abolir la responsabilité envers soi.

Chaque illusion pacifiste a un coût :

Oslo, Gaza, les concessions unilatérales ont nourri la violence. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des tombes.

L’Histoire juive n’a jamais été celle du compromis mou :

  • Abraham quitte.
  • Moïse affronte.
  • Les prophètes dénoncent.
  • Les sages disputent.

Le judaïsme préfère la vérité à l’harmonie factice.

La tradition juive valorise la clarté :

  • Élie fustige ceux qui « clochent sur deux branches ».
  • Josué exige le choix.
  • Mordekhaï refuse le silence.
  • Le Talmud rend responsable celui qui se tait.
  • Rachi dénonce l’ambiguïté morale.
  • Maïmonide distingue la modération privée de la responsabilité publique.
  • Nahmanide met en garde contre l’effacement.
  • Le Maharal de Prague condamne la tiédeur.

Il serait malhonnête d’ignorer la difficulté croissante à renouer un dialogue réel entre religieux et laïcs, entre droite et gauche, entre centre et périphérie. Les fractures sont profondes.

Le 7 octobre a révélé une solidarité instinctive, mais aussi la fragilité de notre cohésion. Face à l’horreur, nous nous sommes rassemblés, sans avoir encore reconstruit un langage commun durable.

Ce dialogue ne renaîtra pas par la dilution. Il renaîtra par des identités assumées et des désaccords loyaux...

Même sur le plan intérieur, en dehors des guerres et des négociations diplomatiques, l’illusion du « juste milieu » ne résiste pas à l’épreuve du réel.

Chacun peut être disposé à écouter l’autre, à entendre ses arguments, à reconnaître sa sincérité. Mais, le plus souvent, chacun repartira en conservant ses positions fondamentales.

Le dialogue peut civiliser le désaccord ; il ne l’abolit pas. Croire qu’il produira spontanément une synthèse est une naïveté politique…

Dans la pensée moderne, Rav Abraham Yitshak HaCohen Kook voyait dans la confusion idéologique un symptôme de décadence nationale.

Privée de clarté, l’unité devient une façade vide. Lorsque les opinions se confondent et que les positions s’effacent, ce n’est pas la paix qui naît, mais la faiblesse. La clarté est la !

Dans le judaïsme, le flou n’est pas une sagesse. Le refus de choisir est une démission.

Il faut le dire clairement :

  • On ne transforme pas un pays par la neutralité.
  • On ne change pas le cours de l’Histoire en se tenant au milieu.
  • Les nations ne tiennent pas par l’équilibre des hésitations, mais par la clarté de leurs choix.
  • Toutes les grandes avancées sont nées de camps assumés et de volontés enracinées.
  • Militer dans un camp n’est pas une fermeture d’esprit ; c’est la condition même de la fécondité politique.

L’indécision stérilise toute action : elle ajourne les décisions, affaiblit l’autorité et dissout la continuité nationale.

Être efficace, c’est choisir. Être responsable, c’est s’engager. Être adulte, c’est assumer une ligne.

Israël n’a pas besoin d’un consensus anesthésié, mais d’un peuple mûr,

capable de compassion sans naïveté,

de force sans brutalité,

de mémoire sans mensonge.

La neutralité, ici, n’est pas une solution : c’est une abdication. Et l’Histoire ne pardonne jamais longtemps à ceux qui abdiquent. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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