Israël : Pour une unité qui n’efface pas les différences mais les ordonne

Par Serge Siksik,
[Tel Aviv 11 février 2026]

Le pluralisme est la loi de la terre »
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne

La pluralité est une donnée du réel ; le véritable enjeu est de savoir ce que nous en faisons.

Dans Netivot Olam, le Maharal de Prague enseigne que l’unité ne naît pas de l’uniformité, mais du juste ordre des différences : la diversité n’est jamais le problème en soi ; elle ne devient destructrice que lorsque l’ordre disparaît

Nous vivons une époque où la confrontation des idées est devenue un réflexe. Elle structure nos débats publics, façonne nos appartenances politiques, nourrit nos engagements et parfois nos ressentiments.

En Israël plus qu’ailleurs, cette confrontation semble constitutive de la vie collective :

  • religieux et laïcs,
  • droite et gauche,
  • centre et périphérie,
  • élites et peuple,
  • Israël souverain et Israël soucieux de son image.

Cette conflictualité n’est pas en soi un mal. Elle est le signe d’une société vivante, traversée par des visions du monde fortes, parfois inconciliables, souvent passionnées…

Mais lorsque la confrontation cesse d’être un moyen de clarification pour devenir une fin en soi, elle se transforme en facteur de désagrégation.

Toute controverse n’est pas confrontation :

– la controverse cherche la vérité ;

– la confrontation cherche un vainqueur

Il faut ici opérer un distinguo fondamental, trop souvent escamoté : confronter des idées n’est pas nécessairement compléter nos regards.

La confrontation, lorsqu’elle est guidée par le désir de vaincre, vise à disqualifier l’autre.

Le complément de regard suppose autre chose : l’acceptation que l’autre détient une part du réel qui m’échappe.

Cette différence est décisive. La première logique produit des camps ; la seconde peut produire un peuple

Psychologiquement, la radicalisation des désaccords obéit à une mécanique bien connue.

– Lorsque l’angoisse monte – sécuritaire, identitaire, existentielle, l’homme cherche des récits simples, des responsables clairement identifiés, des lignes de fracture lisibles. Israël, ces dernières années, n’a pas échappé à ce phénomène.

Les débats autour de la réforme de la Cour suprême ont cristallisé bien davantage qu’un désaccord juridique : ils ont révélé une crise de confiance profonde entre différentes conceptions de l’État :

  • État de droit contre souveraineté populaire,
  • primauté du judiciaire contre primauté du politique,
  • tradition contre modernité libérale.

Mais ce qui aurait pu rester une controverse structurante s’est progressivement transformé, chez certains, en logique de délégitimation

On n’y débattait plus de principes, on y distribuait des certificats de moralité :

  • Non plus « je pense autrement », mais « tu mets la démocratie en danger ».
  • Non plus « nous divergeons sur les moyens », mais « tu incarnes une menace existentielle ».

À partir de là, le désaccord cesse d’être fécond : il devient toxique.

Le 7 octobre aurait dû imposer une rupture.

Face à l’irruption du réel le plus brutal, face à la violence nue, un réflexe d’humilité collective était attendu. Un temps de suspension, de silence relatif, de recentrage sur l’essentiel.

Or très vite, les anciens réflexes ont refait surface. La guerre elle-même est devenue un nouveau terrain de confrontation idéologique :

  • gestion militaire contestée en temps réel,
  • failles sécuritaires instrumentalisées,
  • soupçons martelés – « ils savaient », « ils n’ont rien fait », « tout est calcul politique ».

Comme si l’urgence n’était plus la survie du corps collectif, mais la validation rétroactive de récits partisans antérieurs.

Il faut ici avoir le courage de le dire clairement :

Il existe un camp – politique, médiatique, intellectuel – qui doit impérativement faire son vidouï. Non pas un aveu humiliant, mais un examen de conscience lucide.

Reconnaître que la radicalité de certaines postures, l’obsession à vouloir renverser un homme plutôt qu’à préserver une cohésion nationale minimale, a contribué à fragiliser le tissu israélien.

Reconnaître que tout ne se réduit pas à une figure honnie, que tout n’est pas « Bibi »,

Et que l’acharnement peut parfois aveugler autant que l’idéologie.

Dans la tradition juive, le vidouï n’est jamais un acte de destruction. Il est un préalable à la réparation.

– Sans reconnaissance des erreurs, il n’y a ni teshouva, ni tikkoun. Et surtout, sans vidouï, le désaccord devient pathologique : il s’auto-alimente, se radicalise, et finit par préférer la chute de l’autre à la solidité du collectif. Cela ne signifie pas que les responsabilités sont symétriques, ni que toute critique serait illégitime. Cela signifie que la lucidité commence toujours par soi.

La Torah, pourtant, nous enseigne une autre grammaire du désaccord. Elle ne redoute ni la tension ni la pluralité. Elle les structure.

– Le Talmud érige la mahloket en méthode, mais jamais en absolu. Le désaccord n’y est fécond que parce qu’il est orienté leshem shamayim, pour l’élévation du sens. Dès qu’il vise la domination ou la destruction de l’autre, il cesse d’être porteur de vérité.

La Kabbale radicalise encore cette intuition. Elle enseigne que l’unité ne précède pas la diversité : elle en est le fruit.

Le monde n’est pas harmonieux parce que tout s’y ressemble, mais parce que des forces opposées acceptent de ne pas s’annihiler.

  • La bonté sans rigueur devient chaos ;
  • la rigueur sans bonté devient cruauté.

Leur interaction, parfois conflictuelle mais ordonnée, permet l’émergence d’un monde vivable.

Appliqué à la société israélienne, ce principe est décisif.

  • Le religieux perçoit ce que le laïc néglige parfois : la profondeur du temps long, la fidélité à une vocation, la dimension transcendante du projet national.
  • Le laïc voit ce que le religieux peut sous-estimer : la complexité du monde contemporain, la nécessité du compromis civique, le langage universel.
  • La droite rappelle la réalité implacable de la sécurité et de la souveraineté.
  • La gauche alerte sur l’éthique, la responsabilité morale, le regard du monde.

Aucun de ces regards n’est illégitime. Chacun devient dangereux lorsqu’il prétend être exclusif.

Un peuple ne se fracture pas d’abord par ses ennemis, mais par son incapacité à ordonner ses désaccords…

Cette phrase devrait nous servir de boussole.

Ordonnancer ne signifie ni censurer ni aligner. Cela signifie hiérarchiser. Tout ne se vaut pas, tout ne se dit pas au même moment, tout ne se traite pas dans les mêmes conditions. Une société adulte sait différencier le temps de la controverse du temps de la survie, le temps du débat du temps du rassemblement.

Israël a parfois confondu la vigilance démocratique avec une fébrilité permanente, incapable de suspendre ses querelles lorsque l’essentiel est en jeu.

Il ne s’agit pas de demander le silence, encore moins l’unanimité. Il s’agit de retrouver un sens du quand et du comment.

La Torah elle-même connaît des temps distincts :

  • temps de la guerre et temps du débat,
  • temps de la rigueur et temps de la miséricorde.

La sagesse n’est pas dans la neutralisation des différences, mais dans leur orchestration. Un orchestre n’élimine pas les instruments dissonants ; il les fait entrer au bon moment, dans la bonne mesure…

C’est à cette maturité que nous sommes appelés.

Une maturité qui exige de chaque camp non pas de renoncer à ses convictions, mais d’assumer sa part de responsabilité dans la fragmentation du collectif.

Une maturité qui accepte que l’erreur ne soit pas toujours chez l’autre.

Une maturité qui comprend que la force d’Israël ne réside pas dans la pureté idéologique, mais dans sa capacité à transformer la tension en énergie créatrice.

Le peuple juif n’a jamais survécu par unanimité :

  • Il a survécu par responsabilité.
  • Par la capacité de tenir ensemble des différences profondes sans les transformer en armes.
  • Par le refus de préférer la justesse idéologique à la survie collective.

Ce que nous avons à construire dépasse largement les querelles d’hommes et de mandats. C’est une architecture du regard. Une capacité à dire : je ne pense pas comme toi, mais ton regard m’est nécessaire.

Sans lui, je suis incomplet. Sans cette complémentarité, nous nous affaiblissons nous-mêmes...

Israël ne manque ni d’opinions ni de débats. Il manque parfois du courage qu’exige l’unité quand elle coûte plus cher que la division. Compléter nos regards n’est pas un luxe intellectuel. C’est aujourd’hui une exigence morale, politique et spirituelle.

Tant que nous confondrons divergence et trahison, nous affaiblirons le destin commun.

« L’identité d’Israël n’est pas une identité d’opinion, mais une identité de destin » Manitou

Le judaïsme ne conçoit pas le destin comme une résignation à laquelle on se soumet, mais comme une responsabilité : rien n’est écrit sans l’homme !

Le reste n’est qu’agitation. L’essentiel est de savoir si nous voulons encore porter ce destin ensemble.

Le jour où nous saurons ordonner nos différences, la pluralité redeviendra une force et peut-être même une promesse. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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