Le Temps, rien ne peut s’y cacher. L’Autre et la brisure du 7 octobre

Par Serge Siksik,
[Tel-Aviv 25 février 2026]

Le temps est la condition même de la responsabilité »
Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, PUF, 1947

Le 7 octobre n’a pas ajouté une tragédie de plus au calendrier. Il a perforé la continuité. Il a fait éclater l’illusion que le temps protège.

En quelques heures, le présent s’est effondré sous le poids d’une volonté de destruction totale, celle d’une autre qui nie jusqu’à la possibilité d’un monde commun….

Ce n’est pas seulement la violence qui a sidéré. C’est la fracture du devenir. Le futur, soudain, n’allait plus de soi. Et c’est là que tout commence.

Car le temps n’est pas un décor : il est une exigence. Lorsqu’il se brise, il ne laisse qu’une alternative nue : sombrer dans la répétition ou réinventer la promesse

Depuis ce jour, chaque minute en Israël est plus qu’une durée : c’est une décision. Le temps ne coule plus. Il regarde.

Le temps est ce que nous croyons le plus familier et ce que nous comprenons le moins.

  • Nous le comptons,
  • nous le mesurons,
  • nous l’échangeons,
  • nous le vendons,
  • nous le gaspillons,

… comme s’il était une monnaie neutre, un simple support de nos existences.

Et pourtant nous ne savons pas ce qu’il est. Nous vivons en lui comme dans un élément invisible, sans jamais en percevoir la profondeur. Il n’est pas seulement ce dans quoi nous avançons :

Il est ce qui nous traverse, ce qui nous façonne, ce qui nous expose, ce qui nous juge silencieusement.

Il est la première loi avant toutes les lois, la première frontière avant toutes les frontières, le premier voile entre le visible et l’invisible.

La modernité l’a réduit à une dimension physique, à une variable dans des équations, à un paramètre du mouvement. Le temps est devenu une donnée technique.

La Torah, elle, ose une affirmation vertigineuse : le temps est une création...

Lorsque la Genèse dit Bereshit bara Elohim« Dans un commencement Dieu créa »elle ne décrit pas un instant zéro, mais l’apparition du devenir lui-même. Avant la création, il n’y a ni passé ni futur.

Dieu ne crée pas le monde dans le temps : Il crée le temps avec le monde. Il fait surgir simultanément l’espace, la matière, la durée et la possibilité du récit…

– Le Midrash l’énonce explicitement :

« Le monde fut créé avec le temps, et le temps avec le monde » (Bereshit Rabba 3:7).

– La Kabbale approfondit cette intuition en enseignant que le Tsimtsoum, le retrait divin, n’a pas seulement produit un vide spatial, mais une distance ontologique, une fracture volontaire dans l’infini, condition même de la durée.

Le temps est la trace laissée par l’Infini lorsqu’il accepte de ne plus être seul. Il est la cicatrice métaphysique de la Création.

Sans distance, rien ne peut advenir ; sans durée, rien ne peut être raconté ; sans récit, aucune responsabilité ne peut naître. Le temps est l’architecture invisible du sens...

C’est pourquoi la révélation biblique ne commence pas par « Je suis », mais par « Je serai ». Ehyeh asher ehyeh (Exode 3,14) n’est pas un nom, c’est une promesse.

Dieu ne se donne pas comme essence figée, mais comme présence à venir.

La vérité n’est pas ce qui repose derrière nous, elle est ce qui se cherche devant nous. L’avenir n’est pas un prolongement mécanique du présent : il est ce qui appelle, ce qui exige, ce qui convoque la conscience.

Le temps parle, il interroge, il avertit. Chaque instant est une parole non prononcée, chaque minute une question adressée à l’âme.

– Emmanuel Levinas a formulé cette rupture dans un langage philosophique d’une rigueur extrême lorsqu’il écrit que

« le temps est l’événement de l’Autre » (Levinas, Le Temps et l’Autre, PUF, 1947).

Le futur n’est pas ce qui arrive par inertie : il est l’irruption d’un visage qui me réclame. Autrui fissure mon présent, me retire la possibilité de me suffire à moi-même. Le temps n’est donc jamais une durée neutre : il est la structure même de l’éthique.

C’est ce que la Torah exprime lorsqu’elle proclame :

« Aujourd’hui, si vous écoutez Sa voix… » (Psaumes 95,7).

Aujourd’hui n’est pas un point sur un calendrier, mais un appel qui traverse l’instant et le transforme en décision.

– C’est ici que Marcel Proust rejoint, de manière souterraine mais décisive, cette sensibilité. Juif par sa mère, Jeanne Weil, issu d’une grande famille juive alsacienne, il porte dans son œuvre cette intuition de la stratification du temps.

Dans À la recherche du temps perdu (Gallimard, 1913–1927), la mémoire involontaire n’est pas une nostalgie psychologique : elle est une résurrection.

La madeleine ne rappelle pas Combray, elle le fait revenir. Le passé n’est pas mort. Il veille. Il respire sous les couches du présent. Il attend d’être réactivé.

Le souvenir n’est pas un regard en arrière, mais un réveil d’âmes endormies.

– Le Talmud avait formulé cela bien avant Marcel :

« Il n’y a ni avant ni après dans la Torah » (Pessahim 6b). Le temps n’est pas linéaire, il est stratifié. Le présent est traversé de couches anciennes comme une terre est traversée de strates.

C’est la notion juive de zikaron, ce souvenir qui agit, qui transforme, qui convoque les morts pour interroger les vivants.

– Vladimir Jankélévitch, dans L’Irréversible et la nostalgie (Flammarion, 1974), a saisi l’autre versant de cette vérité lorsqu’il écrit :

« L’instant est à la fois ce qui s’enfuit et ce qui décide » Chaque moment est irréversible. Ce que l’on n’a pas fait maintenant ne pourra jamais être refait de la même manière.

Le judaïsme nomme cela sha‘at ratzon, l’instant de grâce, la faille fragile où le ciel s’entrouvre, où une parole peut réparer un monde, où un silence peut le perdre...

– Rav Eliyahu Dessler développe dans Mikhtav MeEliyahu l’idée que l’homme n’est jamais immobile spirituellement : à chaque instant, il s’élève ou il décline. Le temps n’est pas un simple écoulement neutre ; il révèle la direction réelle du mouvement intérieur de l’âme.

Pour reprendre son esprit, ce n’est pas le temps qui passe sur l’homme, mais l’homme qui passe à travers le temps. Le temps ne nous emporte pas comme un fleuve indifférent : il nous met à l’épreuve. Il ne fait rien, il révèle tout.

À chaque seconde, nous nous engageons, nous nous élevons ou nous nous altérons et le temps, impassible, enregistre la vérité de notre trajectoire morale.

– Abraham Joshua Heschel a formulé cette intuition avec une clarté lumineuse :

« Le judaïsme est une religion du temps visant à la sanctification du temps » (The Sabbath, 1951).

Dans Les Bâtisseurs du temps (Seuil), il décrit Israël comme un peuple appelé à ériger, jour après jour, une architecture spirituelle dans la durée. Les Juifs n’ont pas sacralisé l’espace mais les jours.

Le Shabbat est un palais dans le temps, un fragment d’éternité inséré dans l’Histoire ; chaque fête devient une structure temporelle où l’homme apprend à habiter le sens.

Heschel a montré que le judaïsme ne sacralise pas l’espace mais le temps. Mais sanctifier le temps suppose qu’il ne retombe pas dans l’informe. Le Talmud (Haguiga 12b)évoque les strates primitives du monde, les régions du Tohu et du Bohu, là où la forme n’est pas encore stabilisée, où la création menace de se dissoudre.

Ce chaos n’appartient pas seulement au commencement : il guette toute Histoire. Le temps devient signifiant lorsqu’il reçoit une structure…

  • Sans fidélité, il se fracture ;
  • sans loi, il se désagrège ;
  • sans Torah, il se répète.

Construire le temps, c’est empêcher le Tohu de redevenir souverain.

Et puis il y a eu le 7 octobre. Non comme une date, mais comme une déchirure du temps.

Comme si la continuité avait été frappée. Comme si l’Histoire avait cessé de respirer. Il y eut un avant et un après qui ne se raccordent plus.

Le choc ne fut pas seulement celui du massacre, mais celui de la rupture du futur.

Mais Israël connaît ce vertige depuis des siècles. Il sait ce que signifie marcher dans un monde dont les fondations viennent d’être ébranlées, vivre lorsque le temps semble brisé, lorsque l’avenir paraît confisqué, lorsque le sens vacille.

Et pourtant, et c’est là son secret le plus profond, le temps a repris. Non par oubli. Non par déni. Non par anesthésie. Mais par fidélité.

  • Les soldats sont retournés au combat.
  • Les enfants à l’école.
  • Des femmes ont accouché.
  • Des mariages ont eu lieu.
  • Des prières ont été murmurées.
  • Des livres ont été ouverts.
  • Des noms ont été transmis.

La vie n’a pas seulement continué : elle a été réaffirmée, choisie, sanctifiée.

La résilience juive n’est pas psychologique. Elle n’est pas une technique de survie. Elle est ontologique. Elle procède d’un pacte avec le futur, d’une alliance silencieuse avec ce qui n’existe pas encore.

Le peuple juif ne survit pas dans le temps : il le relance. Il le remet en marche lorsque tout semble figé. Il le rouvre lorsque tout paraît fermé…

C’est pourquoi le temps est notre allié et l’ennemi structurel de ceux qui veulent nous détruire.

Nos adversaires vivent dans un temps mort. Ils répètent. Ils recyclent la haine. Ils mythifient leurs défaites. Ils sacralisent leurs échecs. Ils n’engendrent rien : ils rejouent…

Israël, lui, attend. Et attendre n’est pas passif : c’est maintenir l’avenir ouvert, refuser la clôture, empêcher la nuit de devenir définitive.

Le temps de ceux qui veulent l’anéantissement des Juifs est compté, non par vengeance, mais par structure parce qu’ils sont enfermés dans la répétition, tandis qu’Israël demeure fidèle au devenir…

Israël vit dans l’intervalle, entre la promesse et l’accomplissement, entre la blessure et la réparation, entre le déjà-là et le pas-encore.

Et depuis Abraham, il sait dire, contre toutes les fatalités : pas encore, mais bientôt.

Le temps finira toujours par choisir le camp de ceux qui engendrent l’avenir. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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