Iran : sans l’armée point de salut

Moshé Ben David1,
09/03/2026

 Défilé de l’Artsch, l’armée iranienne

L’Histoire montre que lorsque l’armée estime que le régime met le pays en danger, elle peut se rebeller. Les organisations séparatistes sont faibles et divisées, et les manifestants sont impuissants face à une foule fanatique armée. L’armée est la solution.

Les succès significatifs de ces derniers jours dans la campagne contre l’Iran, notamment les graves dommages infligés aux capacités de production et de lancement de missiles balistiques, à l’installation nucléaire secrète de Téhéran, aux hauts responsables des Gardiens de la révolution, aux installations gouvernementales, aux dépôts de carburant, et plus encore, correspondent à l’espoir profond que la poursuite de ces actions mènera à l’effondrement du régime.

Il est communément admis que ce n’est qu’une question de temps : davantage d’éliminations, d’affaiblissement, de dégâts aux infrastructures étatiques et militaires, et alors le régime s’écroulera.

Mais si la situation actuelle se maintient, cela risque d’être insuffisant.

L’expérience acquise ces trente dernières années nous a appris qu’il est impossible de renverser un régime théocratique par des bombardements aériens.

Et ce qui n’a pas fonctionné jusqu’à présent contre le Hezbollah au nord et le Hamas au sud, ni pour les Américains en Afghanistan ou Daech, ne fonctionnera pas, non plus, contre le régime iranien.

Cette affirmation mérite quelques éclaircissements.

Dans un article important intitulé « La fin du Guide suprême n’est pas la fin de la campagne », le Dr Raz Zimet, spécialiste de l’Iran, explique que

« le système gouvernemental iranien, établi depuis 47 ans, est solide et bien rodé, au point que même l’élimination de Khamenei et des hauts responsables des Gardiens de la révolution ne saurait le démanteler. Selon lui, le système politique iranien se compose de deux systèmes gouvernementaux fonctionnant en parallèle et entre lesquels existe des tensions, à la fois complémentaires et contradictoires.

-Le premier, le système civil, comprend le président et le parlement gère les affaires courantes de l’État.

-Le second, le système révolutionnaire, est dirigé par le Guide suprême, assisté du Conseil des gardiens de la Constitution et du Conseil pour la préservation des intérêts de la révolution.

Grâce aux centres de pouvoir qu’il contrôle, principalement l’armée iranienne, les Gardiens de la révolution, les services de renseignement et les forces de sécurité intérieure, le dernier mot appartient au chef religieux. »

Autrement dit, contrairement aux régimes totalitaires où tout converge vers le dirigeant, en Iran, on observe une séparation entre les centres de pouvoir civils et révolutionnaires, ce qui engendre une concurrence féroce pour obtenir des ressources et influencer les décisions.

La structure gouvernementale…

  • armée contre Gardiens de la révolution,
  • système judiciaire contre tribunaux révolutionnaires,
  • parlement contre Conseil des gardiens

… est qualifiée de « duplication institutionnelle » et rappelle d’autres régimes tyranniques, comme celui d’Hitler en Allemagne.

À l’instar du régime nazi, l’ayatollah Khomeini et son successeur Khamenei ont également évité de construire une pyramide gouvernementale ordonnée, préférant un réseau complexe d’institutions et d’organes imbriqués :

Ils ont ainsi créé ainsi une sorte d’« enchevêtrement managérial » qui leur garantissait immunité et survie face aux bouleversements internes et externes, tels que la sanglante guerre Iran-Irak et la « Révolution verte ».

Il va sans dire qu’une structure où la main gauche ignore ce que fait la main droite est inefficace et transforme le système gouvernemental en une hydre à plusieurs têtes, où la suppression d’une tête en fait repousser deux.

La conclusion qui s’impose est qu’il ne sera pas chose aisée, pour le moins, de renverser le régime des ayatollahs, quel qu’en soit le dirigeant…

L’argument généralement admis est que, sans l’intervention de troupes au sol en territoire iranien, des millions d’Iraniens ne descendront pas dans la rue de sitôt.

Le problème est qu’Israël est trop éloigné et que cette tâche est de toute façon bien plus complexe. Trump, bien qu’il n’ait pas catégoriquement exclu cette possibilité, ne semble pas vouloir voir de troupes américaines sur le sol iranien.

Certains affirment que le régime iranien est déjà au bord de l’effondrement et qu’il ne pourra pas poursuivre la guerre actuelle sur les plans économique et social.

Autrement dit,

  • la grave pénurie de produits alimentaires de base, qui s’aggravera encore du fait du blocus américain,
  • l’inflation galopante,
  • la pauvreté qui touche près de 40 % de la population,
  • le chômage de masse,
  • les inégalités au sein même du pouvoir,
  • et tous les autres facteurs, les échecs retentissants subis par le régime dans cette campagne,

… sont autant d’éléments qui, selon eux, finiront par pousser des millions de personnes à manifester.

Cela paraît logique, à moins de prendre en compte deux facteurs supplémentaires :

  • la durée de la guerre
  • et une idéologie meurtrière..

– Durée de la guerre

La durée dont disposent nos partenaires américains est limitée. L’intervention militaire menée par Trump va à l’encontre de l’opinion publique américaine, et il sait qu’il doit obtenir l’approbation du Congrès dans un délai maximal de 60 jours, ce qui paraît improbable dans la situation actuelle et pourrait le contraindre à retirer la flotte américaine.

Ce délai pourrait également être raccourci si le nombre de pertes américaines explose, si le prix du pétrole grimpe ou si la Chine riposte au blocus du détroit d’Ormuz en assiégeant Taïwan.

– Idéologie meurtrière

Le second facteur à prendre en compte est le million de fanatiques armés, membres des Gardiens de la révolution et de la Sécurité intérieure. Compte tenu du profond endoctrinement qu’ils ont subi, ils ne laisseront aucun parti prendre le contrôle des centres du pouvoir sans une lutte acharnée.

L’hypothèse selon laquelle la situation économique mènera inévitablement à un soulèvement populaire renversant le régime ne prend pas en compte la possibilité inverse : que les manifestations dégénèrent en un bain de sang plutôt qu’en une révolution.

L’Histoire nous enseigne que la question de la survie d’un régime dictatorial ne se décide pas par le nombre de manifestants dans les rues, mais plutôt par la détermination de ceux qui portent les armes à soutenir un camp ou l’autre.

Certains pensent que la géographie ethnique de l’Iran pourrait expliquer ce phénomène.

La majorité perse est concentrée au centre du pays,

– tandis que les minorités sont dispersées le long de ses frontières.

  • La minorité kurde est particulièrement importante : elle compte environ 6 millions de personnes au Kurdistan irakien (GRK) et environ 10 millions dans le nord-ouest de l’Iran, de part et d’autre des monts Zagros. La frontière de 220 kilomètres entre le Kurdistan et l’Iran serpente à travers des chaînes de montagnes escarpées, rendant son contrôle sécuritaire très difficile.
  • Cette situation permet aux organisations de guérilla kurdes iraniennes d’opérer en territoire iranien, puis de se replier au Kurdistan où elles trouvent refuge.

En 1946, les Kurdes iraniens, avec l’aide de l’URSS, sont parvenus à établir un petit État dans le nord-ouest de l’Iran : la « République de Mahabad ». Bien que cet État n’ait survécu qu’un an, il a laissé un profond traumatisme au sein du gouvernement central, l’amenant à renforcer le contrôle militaire et la supervision « révolutionnaire » sur la région kurde, notamment dans les régions de Marivan-Sanandaj, Kermanshah et Piranshahr-Mahababad, ainsi que sur les cols montagneux, et à lancer des opérations à partir de là contre les bases de guérilla, afin d’empêcher que les troubles ne se propagent à d’autres minorités.

Ces derniers jours, les médias ont fait état d’une escalade du conflit armé dans la région, notamment des attaques de guérilla kurde contre des avant-postes des gouvernementaux, menées avec l’appui des forces aériennes israéliennes et américaines, ainsi que d’importants bombardements d’artillerie et l’utilisation de drones iraniens en représailles, en particulier vers Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Mais quiconque s’attend à voir des centaines de pick-ups Toyota foncer vers Téhéran pour renverser le régime risque d’être déçu.

Le Kurdistan irakien (GRK) dispose certes d’une importante armée terrestre, les « Peshmergas » (ceux qui regardent la mort), forte d’environ 150 000 combattants aguerris. Cependant, malgré la proximité ethnique entre les dirigeants du Kurdistan et les organisations kurdes opérant en Iran, aucune véritable solidarité n’existe entre eux. Il est donc difficile de croire que Massoud Barzani, figure influente de la politique kurde, accepterait d’utiliser les Peshmergas pour aider ses frères à traverser les montagnes, et encore moins pour les pousser vers Téhéran.

La tragédie des Kurdes réside dans leur incapacité à surmonter leurs divisions et à parler d’une seule voix.

Les Kurdes d’Iran sont également profondément divisés. La plupart sont sunnites, mais une importante minorité est composée de soufis et de yarsanis (proche du chiisme). Malgré les tendances irrédentistes, le Majlis (parlement) iranien compte une vingtaine de députés kurdes, parmi lesquels des Kurdes communistes, mais aussi des nationalistes fidèles au régime, servant dans l’armée régulière iranienne (Artesh), certains atteignant les grades de lieutenant-colonel, colonel, voire général de brigade.

Les organisations de guérilla kurdes iraniennes sont elles aussi divisées. Selon les spécialistes, il y a quatre organisations kurdes iraniennes, chacune avec ses propres objectifs, capacités militaires et liens extérieurs, et ne coopèrent pas nécessairement entre elles. Parmi ces organisations, la plus active militairement est le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan), idéologiquement lié au PKK communiste. On compte au maximum 6 000 combattants, principalement basés dans les zones frontalières avec l’Iran. Face à l’immense supériorité numérique des forces armées gouvernementales, qui comptent des dizaines de milliers de soldats de l’armée régulière, des Gardiens de la révolution et des milices Bassidj, et en l’absence d’un soutien territorial important ou d’une aide significative du Kurdistan, ces organisations ne peuvent mener, au mieux, que des raids limités, sans pouvoir prendre le contrôle de territoire ni menacer le régime.

Bien qu’un scénario d’actions conjointes, d’autres ethnies contre le gouvernement ne puisse pas être totalement exclu,…

…il est difficile de croire que ces actions de guérilla menées par les Kurdes, les Baloutches et d’autres minorités opprimées puissent conduire à la désintégration de l’Iran.

Selon un récent article du Washington Post, Trump a promis aux dirigeants kurdes d’Iran et du Kurdistan d’accroître la couverture aérienne et de leur apporter une aide supplémentaire, s’ils tentent de prendre le contrôle de territoires dans l’ouest de l’Iran.

Cependant, compte tenu de leur expérience au Moyen-Orient, il est difficile de croire que les Américains souhaitent réellement la désintégration de l’Iran.

Il est plus probable qu’il s’agisse d’une brillante opération d’influence psychologique, visant l’armée iranienne. Cette armée régulière, qui puise sa force dans toutes les couches de la société et a pour mission de défendre l’État, constitue un contrepoids efficace aux combattants fanatiques des Gardiens de la révolution, qui, comme mentionné précédemment, sont prêts à tout pour protéger le régime.

Depuis des décennies, les ayatollahs s’efforcent de minimiser l’histoire et les traditions du peuple perse, mais nombreux sont ceux qui, en Iran, continuent de considérer le passé perse – et notamment l’époque de Cyrus le Grand et de ses successeurs comme une source essentielle de fierté nationale. Partant du principe que l’armée régulière iranienne se distingue, par son statut et son identité, des Gardiens de la révolution endoctrinés, et qu’elle considère sa mission comme la défense de l’État et non du régime, il est possible qu’un sens des responsabilités envers l’unité de l’Iran pousse certains de ses membres à œuvrer pour le renversement d’un régime qu’ils perçoivent comme menant le pays au bord de la désintégration.

Lorsque leur pays est perçu comme étant en danger, les armées fidèles à la tradition nationale ont tendance à se considérer comme les défenseurs de la nation et non nécessairement comme les défenseurs du régime.

Il existe de nombreux précédents historiques à cela. Par exemple :

  • le complot du 20 juillet 1944 en Allemagne (qui a échoué),
  • la révolution du 26 mai 1960 en Turquie,
  • la révolution des œillets au Portugal en 1974,
  • et d’autres encore…

L’opposition iranienne, publie actuellement des informations sur la défection d’unités militaires iraniennes entières vers le Pakistan et l’Afghanistan voisins, et il pourrait s’agir d’une « hirondelle annonçant le printemps ».

Moshé Ben David, Mida


Traduction et adaptation : Édouard Gris

1 Le colonel (de réserve) Moshe (Banda) Ben-David est docteur en histoire et philosophie, expert en hautes technologies. Il a occupé divers postes de commandement et d’état-major au sein de la division d’infanterie et a fondé le centre de formation « Afek » pour l’entraînement interarmées au sein de Tsahal.


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