Le deuxième front de l’Iran est en Europe

Par Simone Rodan,
[18 mars 2026]

Dimanche, le groupe terroriste Ashab al-Yamin a fait exploser un engin improvisé devant la Bank of New York Mellon, à deux pas du World Trade Center d’Amsterdam.

Dans une vidéo diffusée sur les canaux Telegram de l’axe chiite, le groupe lance un « avertissement final » aux peuples de l’Union européenne :

« Éloignez-vous de tous les intérêts américains et sionistes. »

En une semaine, ce groupe – qui n’existait pas il y a dix jours – a revendiqué

  • l’attentat contre la synagogue de Liège,
  • l’attaque d’une école juive à Amsterdam,
  • l’incendie d’une synagogue à Rotterdam,
  • et désormais le ciblage d’une banque américaine.

Il est tentant de s’émouvoir de ces faits puis de passer à ce qui semble plus vaste : la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

Ce serait une erreur de lecture. Ces événements ne sont pas parallèles au conflit – ils en sont le prolongement direct.

L’assaillant qui a visé une synagogue dans le Michigan était un citoyen d’origine libanaise agissant, selon les enquêteurs américains, pour venger ses deux frères, membres du Hezbollah au Liban. En Europe, Ashab al-Yamin opère, selon les experts du terrorisme islamiste, avec le soutien des Gardiens de la Révolution, et a été créé pendant la phase actuelle de guerre avec le régime iranien.

La fusillade du 1er mars à Austin – un tireur arborant le drapeau iranien, trois morts, quatorze blessés – et l’attaque contre la salle de sport d’un dissident iranien à Toronto font partie du même phénomène.

Aucune des attaques européennes n’a fait de morts.

Toutes délivrent pourtant le même message aux communautés juives d’Europe et d’Amérique : vous êtes comptables des actes d’Israël, que vous les souteniez ou non…

Rendre les Juifs collectivement responsables de la politique israélienne est un acte antisémite au sens de la définition de l’IHRA, ratifiée par les pays touchés.

Mais ces attentats ne sont que les derniers épisodes d’une campagne bien plus large – des dizaines d’agressions et d’actes antisémites visant à rétrécir l’espace de vie des communautés juives et à dissuader quiconque d’afficher son soutien à Israël.

Les gouvernements ne peuvent pas continuer à traiter ces événements comme des faits divers sans contexte. Ce sont les éléments d’une campagne coordonnée contre les Juifs de la diaspora, qui menace non seulement ces communautés, mais les sociétés démocratiques dans leur ensemble…

Il faut le dire clairement : le terrorisme iranien à l’étranger n’est pas un phénomène nouveau.

C’est une politique d’État vieille de plus de quarante ans.

  • En 1992, un attentat à la bombe contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires fait 29 morts.
  • En 1994, l’attentat contre le centre communautaire juif AMIA, toujours à Buenos Aires, en tue 85 – le plus meurtrier de l’histoire de l’Argentine. La justice argentine a formellement accusé l’Iran et le Hezbollah d’en être les commanditaires.
  • La même année, à Londres, un attentat vise le centre communautaire juif de Balfour House ainsi que l’ambassade d’Israël, faisant une vingtaine de blessés.
  • En 1992, au restaurant Mykonos de Berlin, des agents iraniens assassinent quatre opposants kurdes ; le tribunal allemand qui condamne les exécutants en 1997 établit que l’ordre venait du sommet de l’État iranien – du Guide suprême et du président de la République eux-mêmes.
  • Tout au long des années 1980 et 1990, des dissidents iraniens sont assassinés à Paris, à Vienne, à Genève. L’ancien premier ministre Chapour Bakhtiar est poignardé à son domicile de Suresnes en 1991.
  • En 1989, la fatwa prononcée par l’ayatollah Khomeini contre l’écrivain Salman Rushdie inaugure une forme inédite de terrorisme d’État : la condamnation à mort publique d’un citoyen étranger sur le sol occidental, assortie d’une prime pour son exécution. Cette sentence, jamais levée, a fini par être mise en œuvre trente-trois ans plus tard, en août 2022, lorsque Rushdie a été poignardé lors d’une conférence dans l’État de New York. Il a survécu, en perdant un œil.

La République islamique n’a jamais cessé d’utiliser le terrorisme comme instrument de politique étrangère.

Ce qui se passe aujourd’hui en Europe est la reprise, dans un contexte de guerre ouverte, d’une pratique que le régime n’a jamais abandonnée…

Car l’infrastructure est en place depuis longtemps.

  • Depuis 2015, selon les services de renseignement français, les services iraniens ont repris leurs opérations terroristes en Europe après une accalmie de façade, en sous-traitant à des criminels de droit commun.
  • En 2023, un complot ciblant des intérêts israéliens dans le sud de la France et des membres de la communauté juive en France et en Allemagne a été déjoué : huit personnes mises en examen, dont des figures du crime organisé qui ignoraient probablement agir pour le compte d’un État étranger.

La République islamique achète des capacités partout où elle peut en trouver, et elle a transformé le milieu criminel européen en un atout opérationnel...

Comme l’a noté la DGSI, les services iraniens privilégient désormais systématiquement le recours à des proxies criminels – un changement qui rend la détection infiniment plus difficile.

L’Allemagne a révélé en 2023 que la Force Qods – le bras opérationnel extérieur des Gardiens de la Révolution – était active sur son sol depuis plus d’une décennie, avec 160 individus identifiés. La Cour d’appel de Berlin a établi que cette force dispose de capacités de renseignement autonomes, indépendantes de l’appareil central. Les réseaux européens de la Force Qods ont été construits pour fonctionner sans dépendre d’un commandement centralisé.

La décapitation de la direction de Téhéran ne désactive pas ces cellules – elle pourrait les libérer de leurs dernières entraves.

Le schéma est continental.

  • Les Pays-Bas ont documenté des assassinats de dissidents attribués à Téhéran.
  • Le Danemark a déjoué un complot.
  • En Suède, une grenade non explosée a été retrouvée dans l’enceinte de l’ambassade d’Israël à Stockholm en janvier 2024.
  • En 2018, un diplomate iranien a été arrêté pour un projet d’attentat contre un rassemblement d’opposants près de Paris ; condamné à Anvers en 2021, il a été échangé deux ans plus tard contre un otage belge détenu en Iran.

Ce cas est emblématique d’un problème que l’Europe refuse de regarder en face :

Les représentations diplomatiques iraniennes servent de couverture opérationnelle aux Gardiens de la Révolution.

L’agent condamné à Anvers n’était pas un franc-tireur – c’était un diplomate accrédité qui utilisait le réseau diplomatique iranien pour organiser un attentat sur le sol européen. Les services de renseignement européens savent que nombre de soi-disant diplomates iraniens ne sont rien d’autre que des agents des Gardiens de la Révolution sous couvert diplomatique.

Désigner les Gardiens comme organisation terroriste sans expulser ceux de leurs agents qui se dissimulent dans les ambassades et consulats, c’est interdire une organisation tout en laissant ses opérateurs travailler en toute impunité…

Téhéran détient toujours les Français Cécile Kohler et Jacques Paris. Pour le régime, propagande, terreur et prises d’otages servent une seule et même stratégie.

En juillet 2025, quatorze gouvernements – dont la France, les États-Unis, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et le Canada – ont publié une déclaration conjointe condamnant les services iraniens pour avoir planifié des assassinats et des enlèvements à travers l’Europe et l’Amérique du Nord.

Les réseaux qu’ils ont publiquement décrits restent largement intacts.

L’Europe a franchi une étape le 19 février 2026 en désignant unanimement les Gardiens de la Révolution comme organisation terroriste.

Qu’il ait fallu une guerre pour accomplir ce que les preuves auraient dû imposer depuis des années est en soi un acte d’accusation. Mais une désignation sans mise en œuvre est sans valeur. Les services de renseignement européens doivent passer d’une coopération épisodique à des opérations conjointes permanentes.

Et l’Europe doit avoir le courage d’expulser les faux diplomates et, si nécessaire, de fermer les représentations qui servent de bases opérationnelles au terrorisme d’État.

La République islamique a déjà frappé le territoire européen dans cette guerre :

Des drones ont touché la base britannique d’Akrotiri, à Chypre. L’OTAN a déclaré qu’elle défendrait chaque centimètre de territoire allié. Les gouvernements européens doivent traiter la menace intérieure avec le même sérieux.

Les réseaux clandestins opérant au sein de l’Europe ne sont pas un problème distinct du conflit. Ils en sont le deuxième front.

La prudence continue n’est plus de la sagesse. C’est une forme de complaisance…

Si les agents de l’Iran sont déjà implantés dans les villes européennes – dans les milieux criminels, dans les réseaux sociaux, et jusque dans les ambassades –, leur démantèlement n’est pas une question de diplomatie.

C’est une question de sécurité nationale. SR♦

Simone Rodan, What keeps us at night


Simone Rodan-Benzaquen est Senior Envoy for Europe à la Foundation for Defense of Democracies (FDD).


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