
Par Michel Bruley,
[2 avril 2026]
De la fable du troc
Les historiens et anthropologues aujourd’hui dénoncent la fable des économistes qui postule qu’avant l’invention de la monnaie en 600 av. J.-C. les échanges étaient fondés sur le troc.
Le troc suppose d’une part une coïncidence des besoins, c’est-à-dire que chaque partie a besoin de ce que l’autre offre et d’autre part que les biens concernés soient en proportion, ce qui peut être problématique pour payer de gros achats (construction d’une maison…).
En fait il y avait :
- des proto monnaies (poids standardisés de métaux qui servaient de référence),
- des contrats juridiques (définissant des engagements liés à une transaction, comme du travail collectif ou des services rendus à long terme),
- des accumulations et des transferts de richesses durables échangeables (lopins de terres, troupeaux, esclaves, pierres rares, armes, outils, récoltes, sel…).
De la création de la première monnaie
– La première monnaie frappée a été créée en Lydie (région d’Anatolie en Turquie) par le roi Gygès qui avait besoin de payer des soldats pour faire face à des envahisseurs. À l’époque, les armées étaient payées avec les tributs ou les biens pillés de l’ennemi vaincu. Alexandre, par exemple, lors de ses conquêtes a amassé une telle quantité d’or et d’argent qu’il a fallu 10 000 mules pour la transporter. Rome a aussi beaucoup pratiqué le pillage ou le tribut, par exemple Carthage après la Première Guerre punique a dû donner en 10 ans 400 tonnes d’argent et César a aussi beaucoup pillé la Gaule. Mais là, la Lydie avait à faire à des guerriers cavaliers nomades cimmériens et il n’y avait aucune perspective de tributs, de pillages de cités ou de régions.
La Lydie ayant une rivière aurifère, le Pactole, Gygès a créé des pièces en électrum (mélange d’or et d’argent) pour payer ses soldats.
Ces premières pièces n’étaient pas de la menue monnaie, mais avaient une valeur individuelle équivalente à 500 € d’aujourd’hui.
La production d’or de la Lydie était importante, son ultime roi, Crésus, est resté célèbre dans l’histoire pour sa richesse. La région a été conquise par les Perses, puis Alexandre et les Romains, la rivière était, d’après l’historien Strabon, épuisée avant le 1er siècle av. J.-C.
Ici on notera que l’origine du terme « monnaie » vient du nom de la déesse romaine Juno Moneta dans le temple de laquelle il y avait une dépendance où on frappait les deniers de l’empire.
De l’importance des mines d’or ou d’argent dans l’histoire des monnaies
– La Drachme, la monnaie d’Athènes, qui fut un temps le dollar de l’époque pour les échanges entre pays grâce à la ligue de Délos, était le fruit des nombreuses mines d’argent exploitées, près de 500 mines, qui produisaient 20 à 25 tonnes d’argent par an. Les Athéniens se servir de cette manne par exemple pour constituer la flotte qui leur permis de battre les Perses à Salamine. Ils constituèrent même à un moment donné une réserve de 156 tonnes d’argent qu’ils utilisèrent complètement pour la guerre du Péloponnèse qu’ils perdirent contre Sparte qui s’était mis à occuper le secteur des mines du Laurion et les privait de rentrées.
– Les Romains exploitaient les mines des pays conquis, par exemple en Espagne ils ont pendant 250 ans produit de l’or à Las Médulas où d’après Pline l’ancien qui a été administrateur de cette mine on en aurait extrait plus de 1600 tonnes. Constantin au début du IVe siècle, alors qu’il rétablit l’unité de l’empire, crée une nouvelle monnaie, le solidus en or, dont le nom a été déformé en « sol » et « sou ». Son émission a été alimentée par la confiscation des considérables stocks d’or thésaurisés depuis plusieurs siècles dans les temples païens et la saisie de trésors de guerre.
Cette pièce de monnaie est la plus célèbre de l’Histoire, la seule dont le titrage de 4,55 g d’or, est resté inchangé dans l’Empire d’Orient durant plus de sept siècles jusqu’au XIe siècle. Dans l’Europe franque, le solidus a été remplacé par le Denier d’argent (1 solidus vaut 12 deniers) qui est, entre autres, le fruit des mines de Melle qui seront exploitées jusqu’au Xe siècle.
De la monnaie papier
En Chine, lors de l’effondrement de la dynastie des Tang, plusieurs régions prirent leur indépendance, dont le Sichuan.
- Lorsque la dynastie des Song s’imposa, elle punit cette région en lui imposant une monnaie de fer peu pratique ;
- en réaction a été créée une monnaie de papier que des boutiques émettaient comme reçus de dépôts, mais au bout de vingt il y a eu des malversations des boutiques qui faisaient ces reçus et le système a été remplacé en 1024 par le premier billet garanti par l’État du Sichuan. Marco Polo parlera dans son livre de cette monnaie papier, mais personne ne le prendra au sérieux.
En Europe au Moyen Âge, on a inventé la lettre de change comme moyen de paiement dans un pays étranger par l’intermédiaire de banques, elle permettait de payer dans la monnaie du pays (d’où l’expression de « change ») ; mais la monnaie d’argent restait le principal instrument de paiement dans les pays. D’autant plus, que les Espagnols en Amérique du Sud avaient mis la main sur de nombreuses mines et par exemple entre 1550 et 1660, la quantité d’argent introduite en Europe par le canal officiel est estimée à 18 000 tonnes. Cet afflux d’argent a même eu un impact sur les prix aux XVIe et XVIIe siècle en Europe de l’Ouest, en Inde, en Chine, où le Réal d’argent espagnol est même devenu une monnaie de référence.
Il faudra attendre le XVIIe siècle pour qu’en Angleterre des orfèvres se mettent à faire des reçus pour des valeurs qu’on leur avait confiées, que ces reçus soient échangés et que ces orfèvres se transforment en banquiers. En 1698, la banque d’Angleterre est créée, elle sera une banque privée jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.
Des assignats aux bitcoins
En France, la dette du pays en 1789 était égale à 80 % du PIB, mais comme le patrimoine du clergé s’élevait à trois milliards de livres, après la nationalisation des biens de l’Église, on a créé une monnaie de papier, les assignats en 1791, gagés sur les biens confisqués. Les assignats ont alors permis de financer la guerre, mais pour répondre aux besoins d’argent de la Révolution, on en a imprimé de plus en plus (pour quarante-cinq milliards de livres), la valeur s’est perdue. Les assignats ont bien eu un cours forcé, mais au moment de la terreur leur valeur s’était tellement effondrée qu’ils ont été remplacés par une autre monnaie, les mandats territoriaux, qui furent arrêtés en 1797.
Historiquement, on a toujours gagé les monnaies sur quelque chose en particulier sur des métaux (or, argent), cela a toujours conditionné la reconnaissance de leur valeur et au début des monnaies de papier elles étaient convertibles, comme le dollar qui a été convertible jusqu’en 1971, où à l’époque la réserve de Fort Knox contenait 20 000 tonnes d’or. Depuis le marché détermine la valeur du dollar au quotidien, même si elle dépend aussi de décisions politiques, institutionnelles, notamment de la Réserve fédérale, et de son statut international qui amplifie sa valeur.
Aujourd’hui, il existe de nouvelles monnaies, les cryptomonnaies qui sont des actifs virtuels créés électroniquement au moyen d’un protocole informatique d’émission qui simule le travail d’une mine et génère une production réglementée, décroissante, limitée en volume et dans le temps comme une vraie mine.
La plus connue est le Bitcoin qui a été créé en 2009 ; comme l’or, il tire sa valeur de sa rareté programmée, il sert de réserve de valeur, mais contrairement à l’or, il reste un actif spéculatif très sujet à des variations brutales et importantes.
Le Bitcoin relève d’une mine virtuelle, et si, comme l’or, il a un rôle économique, il n’est pas comme l’or indestructible, il est immatériel, il dépend de l’existence d’un réseau informatique et n’a pas un statut monétaire officiel dans le monde, à l’exception d’un seul pays, le Salvador.
En conséquence, beaucoup de personnes ont une vision négative des cryptomonnaies. MB♦

Michel Bruley, MABATIM.INFO
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