
Par Yves Mamou,
[7 avril 2026]
Les États-Unis et Israël sont seuls face à l’Iran. Avec Dieu à leurs côtés ?
Pas un jour ne passe sans que la guerre que les États-Unis et Israël mènent contre l’Iran fasse jaillir, ici ou là, d’importantes professions de foi.
- Le 3 avril, le pape Léon a critiqué ceux qui invoquent Dieu pour justifier la guerre, et il ne visait pas les dirigeants musulmans.
- Le 4 avril, le ministre de la Guerre de Donald Trump, Pete « Hegseth, a déclaré que les troupes américaines combattaient pour Jésus ».
- Quelques jours auparavant, juste avant son exécution par l’aviation israélienne, Ali Larijani, ex-homme fort de Téhéran, avait appelé l’oumma (la communauté des croyants) « à se soulever » contre l’infidèle qui, en attaquant l’Iran, a attaqué la nation islamique tout entière.
« Même à l’ère des armes sophistiquées et des institutions laïques, nombre des décisions les plus importantes au monde sont encore prises et comprises sous l’influence de Dieu », remarque Ghila Amati, chercheuse au Centre Ma’ayan de l’université Bar-Ilan (Israël).
Et Al Jazeera, média qatari qui soutient habituellement tous les mouvements islamistes de la planète, découvre avec ahurissement que « les États-Unis et Israël présentent le conflit en cours comme une guerre religieuse ».
TROIS RÉGIMES RELIGIEUX DISTINCTS
La guerre contre l’Iran fait vibrer une incontestable corde religieuse. Mais elle fonctionne pour chacun des protagonistes sur un registre particulier :
- un registre identitaire pour Israël,
- un registre de pouvoir pour l’Iran,
- un registre de légitimation pour les États-Unis.
Israël, la religion comme identité
Début mars, à l’approche de Pessah (Pâques), fête qui commémore la sortie d’Égypte des Hébreux, Benjamin Netanyahou, Premier ministre d’Israël, a qualifié l’Iran d’« Amalek1 ». Il faisait référence à cet ennemi biblique qui a tendu une embuscade aux Hébreux tout juste échappés des griffes de Pharaon.
Nombreux ont été les Israéliens qui ont remarqué que la guerre avec l’Iran a coïncidé avec Pourim, une fête juive qui commémore la victoire de la reine Esther sur Aman, ce ministre du roi perse Assuerus qui complotait l’extermination du peuple juif.
Mais sur une terre d’Israël où l’actualité ravive à chaque minute le passé biblique, point n’est besoin d’assommer la population à coups de Torah.
Les Israéliens savent qu’ils ont à se défendre contre les milices génocidaires (Hezbollah, Hamas, Houthis…) financées par l’Iran. Et ils ont compris que le projet de bombe atomique iranien les visait directement.

La Torah fonde le lien des Juifs à leur territoire mais, sauf pour une minorité, elle ne dicte pas la politique ni la guerre…
En revanche, la guerre a conforté l’identité religieuse d’une partie de la population juive. Selon un sondage2 réalisé par le Jewish People Policy Institute (JPPI), la guerre a intensifié les pratiques religieuses d’un nombre croissant d’Israéliens :
- 27 % ont déclaré une pratique accrue de la religion, notamment chez les moins de 25 ans (33 %).
Ce renforcement de l’identité religieuse ne concerne pas l’ensemble de la population juive d’Israël. Il concerne le bloc majoritaire (55 %), ces « juifs-israéliens » qui observent le Shabbat parce qu’ils sont juifs, et servent avec enthousiasme dans l’armée parce qu’ils sont israéliens. Ce groupe dominant des « juifs-israéliens » a été mis en valeur par la publication d’un livre – enquête (2019) qui s’intitulait « #Judaïsme israélien : Portrait d’une révolution culturelle ».

En résumé, en Israël, la religion n’incite pas à la guerre. En revanche, la guerre a renforcé les pratiques religieuses perçues comme protectrices et identitaires…
Iran, la religion comme domination
En 1979, l’Iran est devenu une théocratie chiite consacrée par le velayat-e faqih : la « révolution » doit être sous le contrôle du Guide suprême, un ayatollah choisi par une assemblée de dignitaires du chiisme. Ce leader religieux, associé aux Gardiens de la Révolution et aux milices Bassidj, forme un dispositif qui, depuis presque cinquante ans, a consacré l’essentiel des ressources du pays à un projet de domination du Moyen-Orient.

Cet impérialisme iranien passe par la constitution de milices chiites partout au Moyen-Orient, par la construction d’un arsenal nucléaire, par l’éradication d’Israël et par la déstabilisation des régimes arabes « mauvais musulmans » qui pactisent avec le grand Satan (États-Unis) et le petit Satan (Israël)…
L’enthousiasme des Iraniens pour ce projet s’est rapidement étiolé. La pauvreté, la mauvaise gestion et la corruption ont creusé un fossé entre ce régime djihadiste et la majorité de la population. Les femmes, les jeunes, les diplômés… ont de moins en moins supporté les persécutions de la dictature religieuse (voile des femmes, absence de liberté d’expression, répression violente de toute tentative d’insubordination).
Depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022,la religion islamique ne semble plus être perçue par la population iranienne que comme un appareil de contrôle et de répression.
Selon la journaliste américano-iranienne Farnaz Fassihi:
« La société iranienne est largement divisée en deux camps : les partisans du régime islamique, qui représentent environ 20 % de la population […] ; et les opposants au régime », soit 80 %.
Le régime tente bien de mobiliser la population musulmane du Moyen-Orient au nom d’Allah… mais l’écho est faible.
États-Unis, la religion comme légitimation
Aux États-Unis, la séparation de l’Église et de l’État est constitutionnelle. Mais une rhétorique religieuse a toujours irrigué le discours politique américain. Le président Bush pointait déjà l’Iran comme un « axe du Mal ».
Aujourd’hui, l’actuel ministre de la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, s’inscrit dans une tradition du christianisme évangélique qui est un marqueur du camp républicain. Il organise des offices chrétiens au Pentagone depuis le début de la guerre contre l’Iran, et prie pour que « chaque balle atteigne sa cible ».
« Nous vivons dans une ère souvent qualifiée de sécularisée, mais la religion demeure profondément ancrée dans la vie politique américaine, notamment en temps de crise », écrit la chercheuse Ghila Amati.
Le 5 mars, un groupe de leaders évangéliques s’est réuni autour de Donald Trump dans le Bureau ovale et tous ont posé une main sur le président et ont prié pour que Donald Trump reçoive « grâce, protection et sagesse ».
Une majorité d’évangéliques soutient la guerre contre l’Iran, mais l’unanimisme ne règne pas dans le camp chrétien américain. Le pape américain Léon XIV a condamné la guerre et plaidé pour la diplomatie comme technique de règlement des conflits.
La parole est aux shérifs
- Les Israéliens n’ont pas besoin de la Torah pour savoir qu’ils mènent une guerre pour leur survie,
- et les dirigeants iraniens ont compris que le Coran n’allait pas les réconcilier avec leur peuple.

La surprise vient des États-Unis. La guerre contre l’Iran baigne dans une ferveur religieuse, comme si le gouvernement cherchait dans la religion une légitimation.
Faute de soutien international, sans doute, faute d’une approbation du Conseil de sécurité de l’ONU, l’administration Trump en est réduite à chercher la légitimité de son action dans la Bible.
Bien que les raisons ne manquent pas de faire la guerre à l’Iran – programme nucléaire clandestin, milices (Hezbollah, Hamas, Houthis…) qui menacent Israël et déstabilisent le Liban, les États du Golfe et l’Irak –, les États-Unis n’ont pour allié qu’Israël.
L’ONU, l’AIEA, l’OTAN, les Européens et les pays arabes sont absents, sans parler du Japon ou de l’Indonésie. En juin 2025, quand les États-Unis ont bombardé les installations nucléaires de l’Iran, la condamnation a été quasi unanime… sauf en Israël.
L’omniprésence de Dieu en Amérique doit donc être prise pour ce qu’elle est : un symptôme. Un symptôme de la crise du langage libéral international.
Face au prédateur iranien, face à ses violations caractérisées de ses engagements internationaux (ONU, AIEA) et des traités qu’il a signés (traité de non-prolifération, accords de type JCPOA),l’ordre libéral n’apparaît plus capable de produire une parole claire et encore moins une action ferme.
Dans ce contexte de déliquescence de l’ordre mondial, la parole est aux shérifs. YM♦

Yves Mamou, Substack
1 Dans le premier livre de Samuel, Dieu ordonne au roi Saül d’exterminer tous les habitants d’Amalek qui ont attaqué Israël à leur sortie d’Égypte. « Voici ce que dit le Seigneur tout-puissant », déclare le prophète Samuel à Saül :
« Je punirai les Amalécites pour ce qu’ils ont fait à Israël lorsqu’ils les ont attaqués à leur sortie d’Égypte. Maintenant, va, attaque les Amalécites et détruis tout ce qui leur appartient. Ne les épargne pas ; fais mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et moutons, chameaux et ânes. »
2 Le sondage a été réalisé en novembre 2025, auprès de 1 257 Israéliens (552 Juifs, 205 Arabes).
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