Quand la peine de mort prononcée contre Adolf Eichmann faisait débat en Israël

Par Pierre Lurçat,
[14 avril 2026]

Yom Hashoah, qui est commémoré aujourd’hui en Israël et dans le monde juif, est l’occasion de revenir sur un épisode largement oublié :l’opposition à la peine de mort prononcée contre Adolf Eichmann, principal architecte de l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie.

Elle fut le fait de plusieurs intellectuels éminents, dont la plupart gravitaient dans le cercle de Buber et de Scholem et appartenaient au corps professoral de l’Université hébraïque, mais aussi de poètes et d’écrivains.

Gershom Scholem, spécialiste reconnu de la Kabbale, écrivait ainsi :

« Il ne fait pas de doute qu’Eichmann méritait la peine de mort », tout en ajoutant : « la mise à exécution de la peine de mort d’Eichmann fut un dénouement inadéquat. Elle a faussé la signification historique du procès… Cette pendaison fut une retombée, une pièce burlesque succédant à une tragédie sans précédent »1.

Martin Buber, philosophe et traducteur de la Bible, écrivait de son côté, dans une lettre adressée au président de l’État d’Israël :

« Aucun homme (ne) mérite moins de miséricorde que lui… Mais nous ne voulons pas que cette personne détestable fasse de nous les bourreaux… Les antisémites du monde entier souhaitent que nous tombions dans ce piège. Car appliquer la peine de mort leur permettrait de prétendre que le peuple juif a été payé avec du sang pour le sang qui a été versé [par les nazis]. »

Paradoxalement, dans le débat virulent qui avait opposé Hannah Arendt et Gershom Scholem à l’occasion du procès d’Eichmann et du compte-rendu controversé qu’elle en avait fait dans la presse américaine,

  • ce fut le second qui s’opposa à la peine de mort pour le bourreau nazi,
  • Tandis qu’Arendt, plus lucide et réaliste, considéra qu’il n’y avait pas d’autre issue possible au procès, qu’elle avait critiqué sur bien d’autres aspects.

Dans les dernières pages de son compte-rendu du procès, elle ironise sur l’attitude de Buber et des autres intellectuels qui s’étaient opposés à la peine de mort2.

Quant à la poétesse Nelly Sachs, survivante de la Shoah (dont l’œuvre fut récompensée par le Prix Nobel en 1966, conjointement avec S. J. Agnon), elle s’adressa au Premier ministre David Ben Gourion dans ces termes :

« Israël est béni par les paroles d’Abraham : Peut-être y trouvera-t-on dix justes [à Sodome] ? Et moi-même je connais de tels justes, qui ont risqué leur vie et ont souvent même payé de leur vie pour sauver [les autres]… S’il vous plaît, ne permettez pas que soit exécutée la peine de mort pour Eichmann. Les justes ont également été présents en Allemagne, et ne serait-ce que pour eux, il devrait y avoir une mesure de grâce3 »

Ces arguments peuvent être regroupés en trois catégories :

  • l’argument moral (opposition à la peine de mort par principe, demande de grâce, etc.) ;
  • l’argument fondé sur la tradition juive (invocation de l’exemple d’Abraham dans le récit de la destruction de Sodome) ;
  • et l’argument d’efficacité (la peine de mort aboutissant à des effets pervers).

Il est frappant de constater que ce sont grosso modo les mêmes arguments qui sont aujourd’hui invoqués pour s’opposer à la récente Loi sur la peine de mort pour les terroristes palestiniens…

Pour conclure (provisoirement) ce débat, les arguments des opposants à la peine de mort concernant Adolf Eichmann semblent aujourd’hui dérisoires et peu de gens contestent aujourd’hui en Israël que sa pendaison était justifiée.

Comme l’observe Yoram Hazony dans son livre consacré au post-sionisme4,

Le procès Eichmann était aux yeux de Martin Buber et des autres professeurs opposés à la sentence capitale (qu’on pourrait qualifier aujourd’hui de « Juifs sublimes ») l’apothéose de tout ce que le judaïsme ne devait pas être…

En effet, explique Hazony,

« Rien n’était pire pour Buber que l’exercice de la puissance juive ».

En marge d’une des demandes de grâce, le président Itshak Ben Zvi écrivit à la main le verset de la Bible :

« De même que ton épée a désolé les mères, qu’ainsi ta mère soit désolée entre les femmes ! ».

Ce débat largement oublié aujourd’hui est une pièce à verser au débat virulent concernant la peine de mort pour les terroristes arabes palestiniens, dont la haine des Juifs n’a rien à envier à celle d’Eichmann. PL

Pierre Lurçat, Substack de Pierre


1 Texte repris dans Fidélité et utopie, Calmann-Lévy 1978, p. 214).

2 Cf Eichmann à Jérusalem, édition Quarto Gallimard 2002, p. 1260.

3 Cette citation et celle de Buber sont publiées sur le site de la Bibliothèque nationale d’Israël, Who Opposed Eichmann’s Execution ?

4 Y. Hazony, L’État juif. Sionisme, post-sionisme et destin d’Israël. Editions de l’éclat 2007, p. 38.


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