
Par Yves Mamou,
[26 mai 2026]
COMMENT DISSUADER AVEC UNE ARME DONT ON NE PEUT FAIRE ÉTALAGE ?
Il y a deux types de bombes atomiques. Celles que l’on montre dans les défilés militaires et qui effraient la planète. Et celles que l’on cache, et qui ne font peur à personne.
Tout le monde craint l’Iran, parce qu’il veut LA bombe, celle que l’on choisit d’exhiber sur les boulevards de Téhéran… pour l’utiliser contre Israël.

Personne ne craint Israël, qui a LA bombe… mais ne la brandit jamais contre quiconque, même ses pires ennemis…
LES BOMBES CACHÉES D’ISRAËL
L’arsenal nucléaire israélien est un secret de polichinelle. À la fin des années 1950, la France et Israël ont uni leurs efforts contre un ennemi commun, le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ce dernier armait et finançait le FLN algérien en guerre contre la France.
En réaction, la France a décidé d’armer Israël contre l’Égypte. En 1957, la France et Israël ont signé un accord secret et des centaines d’ingénieurs et de techniciens français ont été envoyés dans le désert du Néguev pour construire le complexe nucléaire de Dimona : un réacteur de recherche ainsi qu’une usine de séparation du plutonium, l’élément indispensable à la fabrication d’une bombe.
Le stock nucléaire israélien est estimé à 80 ou 90 têtes nucléaires. D’autres parlent de 200 têtes nucléaires.
POURQUOI LA DISSUASION ISRAÉLIENNE EST-ELLE SECRÈTE ?
Dans Israël et la bombe, le professeur Avner Cohen révèle qu’en 1970, des accords verbaux secrets ont été conclus entre Jérusalem et l’administration Nixon.
Le « deal » était le suivant :
- Les États-Unis cessent de faire pression sur Israël pour qu’il mette fin à son programme d’armement nucléaire et intègre le traité de non-prolifération récemment promu.
- En échange, Israël a promis de garder le silence sur l’existence de ses armes.
L’accord demeure en vigueur à ce jour, parce que le risque est le même qu’il y a cinquante ans :
Qu’Israël affiche sa puissance nucléaire, et tous les États du Moyen-Orient réclameront le droit d’en faire autant.
En décembre 1999, le journal égyptien Al Ahram a demandé à Shimon Peres :
« Comment Israël pouvait dire qu’“il ne serait pas le premier pays à introduire l’arme nucléaire au Moyen-Orient” alors qu’il était de notoriété publique “qu’Israël possède l’arme nucléaire” ».
La réponse de Shimon Peres a été stupéfiante :
« Israël n’a procédé à aucun essai nucléaire, et sans essai, il est impossible d’introduire. […] Non seulement nous n’avons pas effectué d’essai nucléaire, mais nous n’en effectuerons aucun. Ce sont des garanties qu’Israël n’introduira pas d’armes nucléaires au Moyen-Orient. »
« Introduire » et « posséder » l’arme nucléaire pouvaient, à l’époque, passer pour deux choses différentes. Les armes nucléaires devaient être testées. Sans test, pas de certitude de fiabilité, donc pas d’« armes » au sens opérationnel.
Israël n’aurait jamais testé la moindre bombinette ?
En réalité, le 22 septembre 1979, un satellite américain a enregistré un double éclair en provenance d’une des régions les plus reculées d’Afrique du Sud.

Ce double éclair a été considéré comme la signature caractéristique d’un essai nucléaire clandestin. Même si les États-Unis, Israël et l’Afrique du Sud n’ont jamais commenté les images satellitaires, un large consensus s’est dégagé au fil du temps : Israël a été considéré comme étant à l’origine de l’explosion…
Autrement dit, en 1999, quand Shimon Peres affirme au journal Al Ahram qu’Israël n’introduit pas le nucléaire au Proche-Orient, il arrange un peu la vérité. Mais le message qu’il assène est le suivant :
« Nous ne menaçons personne. Nous avons peut-être la bombe, mais personne ne doit se sentir formellement menacé. »
UNE DISSUASION SECRÈTE EST-ELLE EFFECTIVE ?
À quoi sert une bombe qu’on ne montre pas et qui ne menace personne ?
À pas grand-chose.
En règle générale, la dissuasion repose sur l’effectivité de la menace :
« J’ai la bombe, je l’exhibe donc je peux l’utiliser ».

Dans le cas israélien, la menace est ambiguë. Le monde entier sait, mais personne, même l’Iran, ne peut se sentir officiellement menacé…
Ce refus de proférer une menace a un grave inconvénient :
- Il oblige à garder secrets les critères d’usage d’une arme atomique.
- Dans quelles circonstances Israël utiliserait-il la bombe ?
- Quelle est sa ligne rouge ? Une flopée de missiles du Hezbollah sur Haïfa ? Une offensive terrestre ? L’encerclement de Tel-Aviv ?
Nul ne sait. Ces questions ont-elles même été élaborées par un quelconque cabinet de guerre ? Nul ne le sait non plus.
LA DISSUASION NUCLÉAIRE APRÈS LE 7 OCTOBRE
Benjamin Netanyahou a répété à partir du 7 octobre 2023 qu’Israël était engagé dans « une guerre existentielle ». Le mot « existentiel » a été répété à plusieurs reprises, notamment ici et ici. « Existentiel » signifie survie. L’ennemi iranien veut nous « exterminer », a dit le président israélien Herzog.

Si, depuis le 7 octobre 2023, Israël mène une guerre « existentielle », pourquoi n’utilise-t-il pas LA bombe ? Ou, au moins, pourquoi ne la sort-il pas de la clandestinité ?
Mais personne ne dépoussière la question nucléaire en Israël. Le sujet est tabou. Le débat existe, mais il demeure académique et surtout largement extérieur (États-Unis, Europe…).
Les principales thèses en présence sont les suivantes :
– Louis René Beres, professeur émérite de droit international à l’université Purdue, est le défenseur le plus constant de la disclosure partielle.
La posture traditionnelle de « la bombe au sous-sol » n’est plus tenable, affirme-t-il en octobre 2024 dans Jurist. Il postule qu’Israël devrait passer d’une ambiguïté délibérée à une divulgation nucléaire sélective– y compris envisager des options de guerre nucléaire limitée –pour renforcer sa dissuasion stratégique face à l’Iran.
Beres a notamment coprésidé le Project Daniel, un groupe consultatif israélo-américain qui a remis ses recommandations en 2003 :
L’un de ses points clés était qu’une dissuasion bien communiquée est essentielle à la sécurité nationale israélienne.
– En face, le professeur Avner Cohen représente une position également favorable à une évolution de l’amimut (opacité). Il est temps que le nucléaire israélien fasse partie du débat public, assure-t-il, mais dans une optique pacifiste, où les pays de la région s’accordent sur une position commune de non-prolifération.
– Pour Zeev Maoz, professeur de science politique à l’université de Tel-Aviv,
L’opacité a été déstabilisatrice. Le secret a coûté stratégiquement plus qu’il n’a rapporté, affirme-t-il :
- La bombe israélienne n’a pas dissuadé les attaques arabes.
- Elle a fourni une justification aux programmes d’armement adverses.
- Elle a contribué à la prolifération non conventionnelle (armes chimiques et biologiques) dans la région.
Malgré leurs avis divergents, Beres, Maoz et Cohen estiment qu’Israël devrait repenser sa politique du secret et envisager de transformer son atout nucléaire en levier pour des accords régionaux de désarmement, et faire du Moyen-Orient une zone exempte d’armes de destruction massive.
SORTIR DE L’AMBIGUÏTÉ ?
Le 7 octobre 2023 n’a donc pas changé les termes du débat sur le nucléaire israélien.
L’État hébreu continue de fonder sa stratégie de défense sur une arme qu’il ne peut pas montrer, et dont l’absence officielle l’empêche d’expliquer dans quelles conditions il envisagerait de l’utiliser.
Israël semble donc condamné à gérer indéfiniment la contradiction structurelle d’une dissuasion qui n’en est pas une.
Sortir de l’ambiguïté ne s’effectuerait qu’à son détriment. YM♦

Yves Mamou, Décryptages
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