Drones : pourquoi Tsahal a été prise au dépourvu

Par David Guendelman, MIDA
[4 mai 2026]

L’armée israélienne a bien tiré les leçons de la guerre des drones en Ukraine. Il lui faut maintenant les mettre en pratique.

L’utilisation militaire des drones civils a fait son apparition à l’aune des années 2000.

  • Au début, les drones espions photographiaient les positions ennemies et les mouvements de troupes.
  • Dans un second temps, sont apparus les drones de largage, emportant des lance-roquettes de petite taille, des engins explosifs improvisés, ou des drones lourds transportant des mortiers de 82 mm. Ces types de drones étaient employés déjà dès le début de la guerre civile syrienne, en 2011.

LA GÉNÉRATION SUIVANTE DE DRONES, EST LE DRONE FPV, UTILISÉ AUJOURD’HUI PAR LE HEZBOLLAH, EN TANT QUE DRONE KAMIKAZE.

Sa vitesse varie de 120 à 200 km/h, voire plus. Dans ce type de drone, l’opérateur, équipé de lunettes spéciales, vise la cible à travers une caméra, puis déclenche l’explosion de la charge explosive, généralement une charge lance-roquettes RPG. Ce type de drone est apparu en grand nombre sur les champs de bataille du conflit russo-ukrainien depuis 2022, et son utilisation y a connu une croissance exponentielle, atteignant des millions d’unités par an de chaque côté, remplaçant ainsi l’artillerie et les missiles antichars.

À ce jour, environ 60 % des cibles touchées sur la ligne de front et plus de 80 % des pertes dans ce conflit sont imputables à ces drones.

Comme la plupart des drones, les drones FPV1 étaient initialement pilotés par liaison radio.

Cependant, le brouillage électronique a conduit à l’émergence des drones à fibre optique. Ces drones embarquent une poulie à laquelle est fixée une fibre optique qui se déploie au sol tout au long du vol. Les communications s’effectuent par fibre optique et sont donc insensibles au brouillage électronique.

La connexion entre le drone et l’opérateur ne peut être interrompue qu’en coupant physiquement la fibre, une opération complexe en situation de combat.

Contrairement aux craintes d’arrachement de la fibre lors de vols longue distance, le taux de défaillance de ces drones s’est avéré très faible, même à travers des zones encombrées, boisées ou urbanisées. Aujourd’hui, la portée standard est passée à 15-20 km. Il existe même des modèles, quoique rares, atteignent plus de 50 km.

Depuis début 2024, l’utilisation de ces drones en Ukraine s’est considérablement intensifiée.

  • Cela a créé des zones de destruction, jusqu’à une profondeur d’environ 20 km de part et d’autre des fronts.
  • Dans ces zones, les chances de survie des hommes et du matériel sont infimes et toute progression est quasiment impossible.

L’affirmation selon laquelle Tsahal n’aurait tiré aucune conclusion concernant la « menace des drones » est largement répandue dans les médias israéliens. Cette affirmation est tout simplement fausse…

Bien que les autorités politiques aient décidé de ne pas établir de coopération officielle avec l’armée ukrainienne, Israël n’est pas resté inactif sur ce sujet.

Depuis 2022, Tsahal dispose de centres de recherche dédiés à l’étude de cette question, au sein de l’état-major, de l’Agence de renseignement de la défense et d’autres instances. Tsahal dispose de beaucoup de documents sur les drones en général et les drones à fibre optique en particulier, sur leur utilisation et les idées sur les moyens contre à mettre en œuvre. J’ai consulté ces documents, j’ai travaillé dessus. Sur la base de toutes ces informations, une quantité considérable de conclusions et de documents ont été rédigés par les spécialistes de Tsahal. Ajoutons à cela le fait que les médias n’ont guère évoqué l’utilisation de drones à fibre optique par le Hezbollah en 2024, ce qui a incité les responsables concernés de Tsahal à accélérer les travaux sur les conclusions et l’état de préparation.

  • En 2020, AMAN (Renseignements militaires) a diffusé des informations sur les drones du Hezbollah et du Hamas.
  • Dès 2022, Tsahal publiait une note de service officielle contre les drones (qui n’incluait pas encore les drones FPV), mise à jour ultérieurement suite aux conclusions tirées de la guerre Russie Ukraine. Par ailleurs, des centaines de documents ont été rédigés sur le sujet.
  • En mai 2022 le chef d’AMAN a donné pour instruction de se préparer à la menace des drones FPV à fibre optique, lors du prochain affrontement dans le nord du pays.

ALORS POURQUOI SOMMES-NOUS ARRIVÉS SI MAL PRÉPARÉS ?

Parce qu’il existe un fossé immense entre la formulation de conclusions, de recommandations et la mise en œuvre sur le terrain.

Par ailleurs, il y a des blocages administratifs. La plupart de ces documents ont été acceptés avec des réserves, pour des raisons telles que :

« Il y a des choses plus urgentes pour le moment,

nous y réfléchirons plus tard,

cela ne fonctionnera pas,

ce n’est pas approprié,

nous sommes plus compétents. »

Un exemple parmi tant d’autres est l’utilisation de fusils semi-automatiques de type « fusil de chasse » :

  • Durant la guerre russo-ukrainienne, ces fusils ont constitué l’arme principale de la lutte anti-drones sur l’ensemble du front. Il s’agit généralement de fusils de calibre 12 utilisant des munitions à plombs de chasse très performantes, et la formation d’un soldat à leur maniement est censée être très courte, généralement d’une journée seulement.
  • L’utilisation de ce fusil a été recommandée au sein de Tsahal dès 2023, puis à nouveau en 2024, mais à chaque fois, les instances décisionnelles ont donné la même réponse : « Non, ça ne marchera pas, ce n’est pas nécessaire. »
  • Et voilà qu’en mai 2026, il a finalement été décidé de mener une expérimentation et, miracle : ça marche ! Des décisions ont déjà été prises concernant l’achat d’un certain type de fusil en quantité déterminée, ainsi que concernant une formation et l’affectation des soldats. Espérons que personne ne vienne tout remettre en cause.

Les exemples de tels lourdeurs administratives sont innombrables : tout ce qui avait été préconisé avec soin et méthode au sein même de Tsahal à l’époque par des personnes chargées de tirer des conclusions de la situation en Ukraine et ailleurs et de formuler des recommandations, est désormais mis en œuvre à la hâte et de façon improvisée, car la situation est devenue explosive…

Des années de recommandations et de préparatifs ont été gaspillées. Je le souligne :

Rien de ce qui est fait aujourd’hui ne relève de la simple recommandation d’il y a des années.

Cette histoire présente certaines similitudes avec celle des missiles Sager (missiles antichar russes, qui ont infligé des dommages énormes aux blindés israéliens) de la guerre du Kippour.

  • Tsahal disposait d’informations sur ces missiles antichars, et les Syriens avaient même réussi à les utiliser brièvement avant le conflit.
  • Cependant, pendant les hostilités, il est apparu clairement que la plupart des tankistes et des officiers n’en avaient jamais entendu parler.
  • Le grand nombre de missiles ennemis, notamment sur le front égyptien, a provoqué des pertes humaines et matérielles imprévues, et les unités ont été contraintes d’adapter leurs tactiques défensives durant les combats.
  • L’INFORMATION ÉTAIT PRÉSENTE DANS LES BUREAUX, MAIS N’ÉTAIT PAS PARVENUE SUR LE TERRAIN.

EXISTE-T-IL UNE SOLUTION CONTRE LES DRONES FPV ?

  • Quiconque est impliqué dans ce domaine sait que ni les Ukrainiens ni les Russes ne possèdent d’arme miracle contre les drones FPV, en particulier ceux fonctionnant à fibre optique ;
  • Ces deux armées se sont longtemps considérées comme des « championnes du monde » dans ce domaine, et dans les deux camps ;
  • Des dizaines de soldats sont tués chaque jour par ces drones, car il n’existe pas de solution infaillible ;
  • En revanche, il existe un ensemble de solutions dont l’efficacité est partielle.

C’est pourquoi il est cocasse de lire dans les médias les déclarations de certains officiers de Tsahal :

« On ne nous donne pas de solutions, on nous dit seulement de nous disperser, de nous camoufler et de déployer des filets. »

En Ukraine, la solution réside dans le savoir-faire : se disperser, éviter les regroupements, creuser des tranchées et des tunnels et s’y réfugier, installer des cibles factices, des filets de camouflage et de protection.

Voilà les fondamentaux de la lutte contre les drones en Ukraine.

Tout le reste, comme les radars, les détecteurs de drones optiques ou acoustiques, les fusils à pompe, les lance-filets, etc., n’est qu’un complément.

Malheureusement, l’armée israélienne s’est depuis longtemps habituée à l’idée qu’une « solution » devrait être un système de défense magique, un « Dôme de fer », qui agit de manière autonome, dispensant ainsi le soldat sur le terrain de toute intervention…

Des éléments tels que l’entraînement de base, les exercices et le comportement approprié sur le champ de bataille et en territoire menacé ne sont pas considérés comme une solution.

Suite à la guerre civile en Syrie, Tsahal a reconnu que l’ère de notre contrôle absolu du ciel était révolue.

  • L’une des premières conclusions de Tsahal après le début de la guerre en Ukraine, début 2022, fut la nécessité de lever la tête et de regarder vers le ciel.
  • Des montagnes de documents et d’innombrables articles ont été écrits sur le thème « le ciel est proche du sol », mais, curieusement, les médias répètent des affirmations telles que « en attendant, le dispositif de détection est un soldat dont le travail consiste à observer les drones », comme si c’était une aberration et non une évidence dans toute armée normale.

Malheureusement, il s’agit d’une vieille tradition au sein de Tsahal. Dans le rapport du service de renseignement et de sécurité intitulé « Manœuvres de Tsahal aux yeux des étrangers », publié en 1955, l’observateur suédois constatait qu’au sein de Tsahal, « toutes les unités se comportent comme si leur armée bénéficiait d’une supériorité aérienne permanente ».

Aucun F-35 ne sera efficace contre un drone ; nous devons revenir aux fondamentaux du métier de soldat…

Nous ne sommes évidemment pas contre la technologie.

La guerre électronique est particulièrement efficace contre les drones radioguidés. Les Forces de défense israéliennes (FDI) ont lancé un appel d’offres aux entreprises de défense pour trouver des solutions.

  • Parallèlement, elles travaillent sur un système à micro-ondes censé neutraliser l’électronique des drones en vol.
  • D’autres pistes sont également explorées : un câble barbelé pour détruire les fibres optiques des drones au sol, des positions de tir automatiques, l’extension du système « Trophy »2, des réseaux de détection optique, acoustique et radar, et bien d’autres encore.
  • Des produits initialement conçus pour d’autres applications se révèlent également efficaces contre les drones : les viseurs « SMASH Handheld »3 pour armes individuelles ont démontré leur efficacité (et certains travaillent désormais sur des munitions à plombs de 5,56 mm), le système « Dôme de fer» a déjà abattu plusieurs drones, et il est possible que le laser atteigne lui aussi sa maturité opérationnelle et contribue à cet effort.

Mais après tout cela, il est important de revenir aux fondamentaux :

Armes, soldats, camouflage ne sont pas des termes péjoratifs, mais bien la base de toute armée compétente et efficace.

Il est indéniable que la meilleure défense est l’attaque, et les opérateurs de drones, leurs composants et les trafiquants doivent être localisés et neutralisés, mais cela vaut pour tout type d’arme.

Désormais, c’est sur la défense élémentaire qui fait défaut, qu’il convient de se concentrer.

« La vaccination sauvera de la mort »

Un mois après le 7 octobre 2023, j’écrivais dans un groupe fermé à des amis qui s’efforcent d’intégrer les leçons de l’Ukraine auprès des plus intransigeants au sein de Tsahal :

« Concernant la protection contre les drones et tous les autres enseignements tirés d’Ukraine, malgré toute la tristesse que cela implique, il me semble que Dieu nous a été favorable en ce que, pour l’instant, la grande guerre se déroule contre le Hamas. Peut-être que Tsahal tirera les leçons avec moins de pertes. Si le conflit avait éclaté contre le Hezbollah, nous aurions vu ces choses des dizaines de fois plus souvent. »

Malheureusement, la mise en œuvre des leçons a été bien plus lente que leur apprentissage.

« Dieu est miséricordieux et clément, surtout en matière de drones. Il travaille selon une méthode médicale scientifique et tente à chaque fois de nous administrer un vaccin, c’est-à-dire un virus atténué à faible dose, afin que nous développions des anticorps à temps »

  • Les drones du Hezbollah ne constituent pas encore une menace stratégique, car une menace stratégique se définit par le nombre, et ce nombre reste faible.
  • Le nombre de drones lancés par le Hezbollah chaque jour équivaut à un lancement par minute en Ukraine.
  • Littéralement. Le Hezbollah ne pourra pas atteindre les chiffres ukrainiens, faute de ressources, mais il tentera d’accroître son nombre autant que possible.

Partout ailleurs dans le monde, même les pays les plus démunis utilisent déjà des drones FPV (Flying FPV). Au Soudan, au Mali et au Myanmar. Ces moyens sont accessibles même aux « soldats en sandales » et leur nombre ne cesse de croître.

Nous avons encore le temps de développer des « anticorps » avant que la menace ne prenne une ampleur considérable.

Cela ne permettra pas d’éliminer complètement le nombre de victimes, car il n’existe pas de solution miracle, mais cela le réduira. Tsahal était informée à l’avance de cette menace et des moyens de la contrer.

Il est temps maintenant d’exploiter ces connaissances et d’agir plus rapidement, car le signal d’alarme a déjà été tiré. DG♦

David Guendelman, MIDA
Commentateur militaire

Traduction et adaptation : Édouard Gris


1 Un quadrirotor FPV est un aéronef miniature à quatre hélices pilotable à distance et équipé d’un système de diffusion vidéo.

2 Le Trophy (désignation de l’armée de défense d’Israël מעיל רוח, Meïl Ruah, lit. « coupe-vent » [1]) est un système de protection active (APS) conçu pour protéger les véhicules contre les missiles antichars, les roquettes et les obus[2]. Des projectiles sont lancés sur les menaces pour les détruire avant qu’elles ne touchent le véhicule

3 Le SMASH Handheld (פגיון, Pigyon en hébreu) est un système de contrôle de tir de haute technologie développé par la société israélienne SMARTSHOOTER. Ce dispositif externe s’adapte à la plupart des armes à feu existantes. Après son utilisation réussie lors du conflit de Gaza, l’armée israélienne a salué cette technologie et qualifié le dispositif de « révolutionnaire », affirmant qu’il quadruple les chances d’atteindre la cible.


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