« Le réalisme est la bonne conscience des salauds » Georges Bernanos
Jean-Noël Barrot n’est probablement pas le problème. Il est le symptôme.
Le symptôme d’une époque qui confond diplômes et sagesse, expertise et intelligence, procédures et vérité.
Son parcours est connu : HEC, Sciences Po, doctorat, MIT, professorat, cabinets ministériels, Assemblée nationale, gouvernement, Quai d’Orsay. Une trajectoire impeccable.
Trop impeccable peut-être. Car derrière cette accumulation de titres et de références académiques, une question demeure : où se trouve la profondeur ?
Où se trouve cette compréhension du tragique humain sans laquelle la politique étrangère n’est plus qu’une administration des crises ?
Héritier de trois générations d’élites centristes et démocrates-chrétiennes, petit-fils de Noël Barrot, fils de Jacques Barrot, ministre, commissaire européen et membre du Conseil constitutionnel, Jean-Noël Barrot semble avoir traversé les institutions françaises comme un poisson dans l’eau.
La politique ne fut pas pour lui une aventure mais un prolongement naturel. Cette aisance explique sans doute pourquoi l’on cherche en vain dans son parcours la trace d’une rupture, d’une révolte intellectuelle ou d’une vision singulière.
Tout semble s’être déroulé comme prévu.
Chez certains hommes politiques, le regard précède la pensée.
Chez Jean-Noël Barrot, il semble l’accompagner dans la même direction : celle d’une intelligence méthodique, disciplinée, mais dont rien ne laisse deviner qu’elle ait été bouleversée par les tragédies qu’elle prétend juger. Ses yeux « parlent » !
En observant ses interventions publiques, on est frappé par cette cohérence entre l’homme, le parcours et le discours.
Tout paraît ordonné, maîtrisé, rationnel. Mais on cherche en vain cette inquiétude intellectuelle, cette profondeur parfois douloureuse qui caractérise les véritables lecteurs de l’Histoire.
À observer ses prises de position depuis le 7 octobre, une impression s’impose :
Jean-Noël Barrot semble appartenir à cette catégorie d’hommes que le philosophe espagnol Ortega y Gasset décrivait déjà il y a près d’un siècle. Dans La Révolte des masses, il mettait en garde contre l’avènement du « spécialiste », cet individu remarquablement compétent dans son domaine mais incapable d’embrasser la totalité du réel.
« Le spécialiste sait très bien sa minuscule parcelle d’univers ; mais il ignore radicalement tout le reste. »
Cette phrase semble avoir été écrite pour une partie des élites contemporaines.
Elles savent analyser des mécanismes, rédiger des rapports, construire des modèles, gérer des institutions.
Mais lorsque l’Histoire surgit avec sa violence, sa complexité et ses contradictions, elles demeurent démunies.
Le 7 octobre n’était pas un dossier diplomatique. Ce n’était pas une crise régionale parmi d’autres. Ce n’était pas un simple épisode du conflit israélo-palestinien. C’était le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah… UN ÉVÉNEMENT QUI AURAIT DÛ BOULEVERSER DURABLEMENT LES CATÉGORIES INTELLECTUELLES DE L’EUROPE.
Or, à écouter Jean-Noël Barrot,
On a souvent l’impression que ce drame disparaît rapidement derrière les procédures, les résolutions internationales, les communiqués et les rappels à l’ordre adressés à Israël.
Les otages deviennent une variable parmi d’autres.
Le Hamas s’efface progressivement du tableau.
L’agression originelle s’estompe.
La riposte israélienne devient le sujet central. COMME SI L’ÉVÉNEMENT N’AVAIT JAMAIS EXISTÉ.
Le problème n’est pas qu’un ministre français critique Israël. Israël est une démocratie. Toute démocratie est critiquable. Le problème est ailleurs.
Il réside dans cette incapacité apparente à comprendre ce qu’Israël représente réellement.
Israël n’est pas seulement un État. C’est une mémoire.
C’est l’histoire condensée d’un peuple qui a survécu à trois millénaires de persécutions, d’exils, de massacres et d’expulsions.
C’est un pays dont les citoyens savent que certaines défaites ne sont pas simplement militaires mais existentielles.
On peut contester ses gouvernements, ses décisions ou ses stratégies. Mais on ne peut comprendre Israël sans comprendre cette dimension tragique.
Or cette dimension semble absente de la parole de Jean-Noël Barrot.
Cette absence n’est peut-être pas le fruit d’une hostilité.
Elle paraît plutôt résulter d’une formation intellectuelle particulière.
Toute sa vie semble s’être déroulée à l’intérieur des mêmes structures : grandes écoles, universités, institutions, cabinets ministériels, administrations. Toujours les mêmes couloirs. Toujours les mêmes références. Toujours les mêmes mécanismes de validation.
Christopher Lasch décrivait déjà cette nouvelle aristocratie diplômée dans La Révolte des élites :
Une élite convaincue de son ouverture mais qui finit par vivre dans un univers intellectuel séparé des peuples réels. Une élite qui parle beaucoup de l’humanité mais qui connaît de moins en moins les hommes…
Jean-Noël Barrot apparaît comme l’un des représentants les plus accomplis de cette génération.
Il ne donne pas l’impression d’être un homme habité par les grandes questions historiques, philosophiques ou spirituelles.
On cherche chez lui une phrase deChurchill,
une intuition de RaymondAron,
une profondeur de Camus,
une inquiétude de Soljenitsyne
ou une méditation de Malraux.
On cherche en vain.
Ses interventions publiques sont techniques et désincarnées. Elles ressemblent à des notes administratives prononcées à voix haute.
Une question simple mérite alors d’être posée.
Lorsque Jean-Noël Barrot quittera la scène politique,
Que restera-t-il de son passage ?
Quelle réforme majeure portera son nom ?
Quel chantier historique aura-t-il initié ?
Quelle vision nouvelle aura-t-il léguée à la France ?
Les grandes figures politiques sont généralement associées à une œuvre.
Badinter demeure lié à l’abolition de la peine de mort.
Malraux à la politiqueculturelle.
De Gaulle à la Ve République.
Même ceux que l’on combat intellectuellement ont laissé une empreinte identifiable.
Dans le cas de Jean-Noël Barrot, l’exercice devient plus difficile. Son parcours impressionne davantage par l’accumulation des fonctions occupées que par les réalisations qui leur ont survécu.
En revanche, depuis le 7 octobre, ses critiques répétées d’Israël, ses rappels à l’ordre, ses condamnations et ses prises de position diplomatiques constituent désormais l’un des aspects les plus visibles de son action publique. Le contraste est saisissant :
Peu d’œuvres marquantes, mais une remarquable constance lorsqu’il s’agit de mettre l’État juif en accusation.
Max Weber redoutait déjà cette évolution lorsqu’il évoquait la « cage d’acier » de la rationalité bureaucratique. Une société où tout devient mesurable, réglementé, administré, au point que les finalités elles-mêmes disparaissent derrière les procédures.
Cette critique trouve aujourd’hui une résonance particulière.
À force de gérer le monde, certaines élites semblent avoir cessé de le comprendre.
Elles savent parfaitement équilibrer un communiqué diplomatique mais peinent à percevoir les forces profondes qui façonnent les événements.
Hannah Arendt allait encore plus loin lorsqu’elle évoquait la disparition du jugement personnel derrière les mécanismes institutionnels.
Le danger, expliquait-elle, n’est pas toujours la malveillance. Il réside parfois dans l’incapacité à penser en dehors des catégories établies.
Dans la tendance à substituer les procédures au discernement.
Dans la facilité consistant à appliquer des grilles de lecture préexistantes plutôt qu’à affronter la singularité du réel.
Cette réflexion éclaire une partie du comportement des élites occidentales face à Israël.
Elles semblent analyser le 7 octobre à travers des logiciels intellectuels conçus pour d’autres situations…
Elles appliquent des schémas.
Elles récitent des principes.
Elles distribuent des condamnations.
Mais elles paraissent incapables de saisir la nature particulière de l’événement.
C’est peut-être pour cette raison que Jean-Noël Barrot apparaît davantage comme un exécutant que comme un initiateur.
Il ne crée pas une doctrine diplomatique. Il applique celle du macronisme.
Il ne semble jamais précéder le mouvement. Il l’accompagne.
Il ne formule pas une vision nouvelle. Il reproduit les réflexes d’un système dont il est l’un des produits les plus accomplis.
Son talent n’est pas d’inventer mais de décliner.
Son rôle n’est pas d’ouvrir des chemins mais de baliser ceux qui existent déjà.
D’autres rejoignent le pouvoir avec une idée. Jean-Noël Barrot semble l’avoir rejoint avec un curriculum vitae.
À cet égard, il ressemble davantage à un haut fonctionnaire devenu ministre qu’à un homme d’État.
La différence est immense !
Les postes occupés s’effacent. Les fonctions passent. Les communiqués se perdent dans les archives.
À la fin, il ne reste que les œuvres. C’est précisément là que commence l’énigme Jean-Noël Barrot.
Car certaines absences finissent par devenir des bilans. SS♦
C’est probablement ce vide intérieur qui rend les postures de Barrot III aussi creuses que celles d’un Pinocchio manipulé par un marionnettiste débutant.
Finalement, pas un mais deux mots pour définir l’article de Serge Siksik : BRA-VO !
Un seul. mot : BRAVO !
C’est probablement ce vide intérieur qui rend les postures de Barrot III aussi creuses que celles d’un Pinocchio manipulé par un marionnettiste débutant.
Finalement, pas un mais deux mots pour définir l’article de Serge Siksik : BRA-VO !
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