
Par Klod Frydman,
[21 juin 2026]
Irène et Frédéric Joliot-Curie ont obtenu le Prix Nobel pour la découverte de la radioactivité artificielle en 1935. Frédéric devint directeur en France de la recherche scientifique, Irène fut nommée dans le gouvernement de Léon Blum en 1936, sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique.
À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les Joliot-Curie ont aidé les savants juifs qui se réfugiaient en France. Frédéric Joliot-Curie cosigna avec les réfugiés Hans Halban et Lew Kowarski les premiers brevets nucléaires français. Avec le gouvernement de Pétain et l’invasion de la France par les nazis, la majorité des scientifiques juifs a dû s’expatrier en Amérique.
États-Unis, Projet Manhattan
Pendant la 2e guerre mondiale se déroulait une course contre la montre pour l’armement nucléaire entre les États-Unis et l’Allemagne nazie. Si les Américains ont réalisé la bombe les premiers, c’est grâce au développement du projet Manhattan auquel ont participé de nombreux savants juifs de premier plan. Beaucoup d’entre eux qui avaient été formés dans les universités allemandes avaient dû fuir l’Allemagne nazie et ses alliés à cause de l’antisémitisme.
Voici une liste non exhaustive de ces savants juifs impliqués dans le projet Manhattan1 :
- États-Unis : Otto Stern (nobel), Breit Gregory, Courant Ernest, Maurice Goldhaber, Max Born (nobel), Vladimir Veksler, Leo Szilard, Edward Teller, Elizabeth Rona, Victor Weisskopf (nobel), Eugene Wigner (nobel), Zinn Walter, Theodore von Kármán, John von Neumann, Isidor Isaac Rabi, Albert Einstein (nobel), Hans Bethe (nobel), Otto Frisch, Rudolf Peierls, Robert Oppenheimer, George Gamow, Samuel Goudsmit, Laszlo Tisza, Fritz London, Felix Bloch, Salomon Rosenblum, John W. Cahn, George de Hevesy, Michael et John Polanyi (nobel)
- Grande-Bretagne : Herbert Freundlich, Otto Frisch, Nicholas Kemmer, Rudolf Peierls, Georges Placzek, Henry Seligman (nobel), Sir Francis Simon, Hans Halban, Jules Guéron, Moses Blackman.
- France2: Felix Adler, Étienne Bauer, Bertrand Goldschmidt, Michel Magat, Sébastien Balibar, Hermann Minkowski, Wolfgang Ernst Pauli, Fritz Haber (nobel), James Franck (nobel), Richard Willstätter (nobel), Louis Rapkine, Raphaël Salem, André Weil, Nine Choucroun, Jacques et Jacqueline Hadamard, Lew Kowalski.
- Canada : Leo Yaffe, Boris Pregel, Gerhard Herzberg (nobel).
- Italie : Pontecorvo Bruno, Giulio Racah, Enrico Fermi3 (nobel).
- Pays-Bas : Leon Rozenfeld.
- Suède : Niels Bohr (nobel), Lise Meitner4.
Se rendant compte du danger pour le monde de leur découverte, beaucoup d’entre eux ont regretté leur participation, la fédération des scientifiques a publié des analyses critiques soutenues par 67 lauréats du prix Nobel.
Recommandant le film de Christopher Nolan sur Oppenheimer qu’il qualifie de remarquable, Richard Prasquier est l’auteur d’un article passionnant sur la contribution des scientifiques juifs à cette épopée. Tous les scientifiques n’étaient pas juifs, bien sûr, mais ils l’étaient dans une proportion telle qu’on a pu se demander si ce projet n’était pas une histoire juive5.
En URSS, pour ne pas laisser la supériorité nucléaire aux États-Unis, le gouvernement avait lancé un projet atomique mené principalement par les savants juifs :
- URSS : Abram Ioffé, Yakov Frenkel, Vitali Guinzbourg (nobel), Leonid Mandelstam, Grigory Landsberg, Igor Tamm (nobel), Lev Landau (nobel), Evgueni Lifchits.
En France
Si on a pu qualifier l’atome américain d’histoire juive, que dire de la recherche nucléaire française ?
La 2e mondiale s’achevait. L’atome était dans l’air du temps. Le 11 juillet 1944, Après des rencontres avec Pierre Auger et les physiciens juifs, Lew Kowarski, Jules Guéron et Bertrand Goldschmidt, le général de Gaulle décida la création du Commissariat à l’Énergie atomique.
En 1954, dans le plus grand secret, Pierre Mendès-France, président du conseil6, mit en place les bases de ce qui deviendra la « force de dissuasion nucléaire française ». Sous son gouvernement furent créés :
- La Commission supérieure des applications militaires de l’énergie atomique pour étudier l’utilisation militaire de l’atome.
- Le Comité des explosifs nucléaires pour piloter la recherche.
- Bureau d’études générales (BEG) : l’ancêtre de la Direction des applications militaires (DAM) du CEA.
Pour la première fois en France, les scientifiques et les militaires ont pu coordonner leurs visions et enclencher la démarche qui mènera la France à la possession de l’arme nucléaire.
En 1955, Boris Vian chantait la java des bombes atomiques :
« Mon oncle, un fameux bricoleur
Faisait en amateur des bombes atomiques »
Le nouveau président du conseil : Bourgès-Maunoury était convaincu que la France avait tout à gagner au développement de la force d’Israël en science pure et théorique :
« Presque tous les savants atomistes dans le monde, disait-il, sont israélites, au plan théorique, ils sont bien en avance sur les autres »7.
La contribution de scientifiques juifs au développement du programme nucléaire (civil et militaire) français a été majeure dès l’origine, tant à travers l’équipe pionnière du Collège de France que par des figures clés de l’après-guerre.
On peut citer :
- Lew Kowarski, Gabriel Lippmann (nobel), Hans Halban, Jules Guéron, Jules Horowicz, Claude Bloch, Albert Messiah, Robert Dautray (Kouchelevitz), Bertrand Goldschmidt, Paul Levy, Guy Deutscher, mais aussi ceux qui ont travaillé plus récemment : Georges Charpak (nobel), Léon Lederman (nobel), Alexandre Grothendick, Claude Cohen-Tannoudji (nobel), Serge Haroche (nobel). Claude Fréjacques, Gaspard Dreyfus.
- Marcoule : La création de la première centrale nucléaire dans les années 1950 est le résultat d’une collaboration secrète entre les savants français et israéliens qui travaillaient ensemble. Pour développer le réacteur expérimental à l’eau lourde et la station de traitement, les ingénieurs français ont bénéficié de brevets israéliens.Selon Pierre Péan, Guy Mollet aurait déclaré « je leur dois la bombe »8.
- Le centre CEA de Cadarache inauguré en 1963 est le plus grand centre de recherche et développement en Europe sur l’énergie nucléaire. Ce Centre doit beaucoup à deux physiciens juifs :
- Jules Horowitz Juif polonais qui a fui le nazisme, l’un des plus grands physiciens atomistes français. Il a formé la plupart des scientifiques français du nucléaire. Le réacteur de Cadarache porte son nom. Il a joué un rôle clé dans les relations et la coopération scientifique entre la France et Israël dans les années 1950.
- Robert Dautray est un autre très grand physicien français issu d’une famille juive. Enfant caché pendant la Seconde Guerre mondiale, il a par la suite mené une carrière scientifique exceptionnelle devenant directeur scientifique du CEA. On lui attribue la paternité de la bombe française.
Israël
Dès la création de l’État d’Israël, Ben Gourion a décidé de doter le jeune pays d’une force de dissuasion stratégique pour prévenir la nouvelle Shoah que promettaient ses voisins arabes. L’option Samson envisagée par le gouvernement israélien menaçait d’une riposte dévastatrice au cas où Israël venait à être détruit par ses ennemis.
Malgré la probable réalisation de l’arme atomique par Israël, cette option ne fut pas prise au sérieux par les pays arabes, ceux-ci la jugeant inadaptée au conflit.
- Trois hommes étaient à l’origine du projet nucléaire israélien : le premier ministre David Ben Gourion, Shimon Peres et Ernst Bergmann, conseiller scientifique du ministre de la Défense puis directeur de la Division de la Recherche et des Infrastructures.
- Au début des années 1950 de nombreux scientifiques israéliens ont participé à la conception et la construction de la centrale de Marcoule.
- Ce fut un échange, car la France a acquis auprès d’Israël des brevets indispensables et exclusifs sur la fabrication de l’eau lourde et l’extraction de l’uranium, développés par le physicien Ernst Bergmann.
- Le réacteur de Dimona en Israël fut construit dans le plus grand secret sur le modèle de Marcoule. Plus de 300 ingénieurs et techniciens français ont collaboré à sa construction. C’est pourquoi la France a déclaré qu’elle a donné l’arme atomique à Israël, ce que les Israéliens n’ont jamais démenti puisqu’ils ont maintenu une politique d’ambiguïté nucléaire et n’ont jamais admis posséder cette arme.
- Les découvertes des nombreux physiciens et chimistes israéliens tels Amos de-Shalit, Haim Harari, Yosseph Imri, Harry Zvi Lipkin, Franz Ollendorff, Yakir Aharonov, Yakir Aharonov, Jacob Bekenstein, Israël Dostrovsky, Emanuel Goldberg, Sulamith Goldhaber, Max Jammer, Yehuda Levi, Giulio Racah, Markus Reiner, Nathan Rosen, Gerald Schroeder, Dan Shechtman ont fait considérablement progresser la science du 20e siècle.
L’âge d’or
Les relations entre la France et Israël ont connu leur âge d’or entre 1948 et 1958. La coopération militaire, nucléaire, stratégique et diplomatique, la proximité entre Guy Mollet, Bourgès-Maunoury avec Ben Gourion et Shimon Peres a succédé à la reconnaissance à reculons de l’État d’Israël par la France9.
La rupture
En 1958, les essais nucléaires français ayant été concluants, le général de Gaulle revenu au pouvoir ordonne la cessation de la coopération nucléaire avec Israël :
- Il estime qu’il n’a plus besoin des Israéliens pour faire progresser la recherche10
- et surtout il veut réorienter la politique étrangère française dans un sens désormais favorable aux pays arabes.
Lasituation se dégrade jusqu’à la veille de la guerre des six jours. L’armement d’Israël était exclusivement français.
La semaine qui précède la guerre, de Gaulle décrète un embargo total sur les armes, refusant même de livrer les avions qui avaient été payés.
Israël prit alors la décision de créer une industrie de défense. La France aujourd’hui est la 5e puissance militaire et le deuxième vendeur d’armes du monde, talonnée par Israël11. L’embargo sur les armes françaises vers Israël existe toujours et Israël a suspendu ses achats militaires à la France, pays considéré hostile.
Cependant, de grandes entreprises françaises comme Dassault, Thalès ou EDF ont des filiales en Israël12, la plupart des autres, comme Airbus, Safran, MBDA, le CEA, Framatome ;, etc. ont développé des partenariats stratégiques en recherche et développement et acquis des startups israéliennes.
N’est-ce pas étonnant pour un pays hostile ?
Dissuasion nucléaire avancée
« Pour être libre, il faut être craint, et, pour être craint, il faut être puissant. »
La dissuasion nucléaire « est et doit demeurer un intangible français ». Cette phrase assénée plusieurs fois, depuis juillet 2025, dans les discours du président Macron marque un changement dans les principes fondamentaux de la politique française.
La France a abandonné tout concept d’emploi tactique des armes nucléaires pour se concentrer sur un arsenal stratégique.
Comme Israël.
Et ce, bien que l’existence de la France ne semble pas menacée. Emmanuel Macron a décidé d’augmenter le nombre de têtes nucléaires. Il a également décidé de cesser toutes les communications sur ce sujet.
Pourquoi les juifs étaient-ils surreprésentés ?
Le développement de la bombe atomique, science de mort, n’est pas le seul objectif du nucléaire.
De nombreuses applications en découlent, notamment dans les technologies de la santé, science de vie, ou la production d’électricité.
Si certaines sciences ont été qualifiées de « sciences juives », c’est sans doute parce qu’elles concernaient des domaines où il y avait moins de barrières institutionnelles.
- C’est le cas de la physique théorique. Les physiciens juifs célèbres des années 1920 et 1930 étaient avant tout des théoriciens.
- La physique théorique, au début du XXe siècle, n’était pas la forme de physique la plus prestigieuse, surtout dans les pays germaniques, où la physique expérimentale était considérée comme supérieure.
- Les physiciens juifs ont réussi à être admis dans ce domaine et ont fini par y exercer une grande influence.
- Ce succès peut être en partie attribué à la culture d’étude et de débat enracinée dans la tradition juive, tradition d’exploration intellectuelle. Les Juifs sont encouragés à poser des questions, à débattre et à chercher des réponses, non seulement dans le domaine religieux mais dans tous les aspects de la vie.
- Cette formation a cultivé des compétences en pensée critique, en innovation et en résilience. Le potentiel d’innovation des juifs est considérable comparé à sa population
Le dynamisme et la capacité d’innovation du peuple juif sont particulièrement soulignés par l’écosystème d’Israël, Start-up Nation.
Ils se manifestent à travers plusieurs indicateurs :
- Les Prix Nobel : Bien que la population juive mondiale ne représente qu’environ 0,2 % de la population mondiale, les lauréats d’origine juive représentent près de 20 % des Prix Nobel décernés depuis leur création. En mathématiques, 40 % des lauréats du prix Wolf et 30 % des prix Abel et Médaille Fields sont juifs.
- La Start-up Nation : Israël possède le plus grand nombre de start-ups et de « licornes » (entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars) par habitant au monde.
- Recherche et Développement : Le pays affiche l’un des taux les plus élevés au monde en matière de dépenses en recherche et développement et compte une proportion exceptionnelle de sa population active diplômée de l’enseignement supérieur.
Lors d’une conversation avec le docteur Rossin, chirurgien réputé et ex-secrétaire général de Médecins sans frontières, celui-ci m’a affirmé l’importance accordée dans le judaïsme aux sciences de la vie tels la physique, la chimie ou la biologie.
EuroSatory…
La France boycotte Israël à EuroSatory13 pour exclure et dissimuler la technologie israélienne de cette exposition internationale de la défense et sécurité. Seules des armes défensives pourraient être présentées par Israël, mais elles sont quand même interdites sur le salon.
Les étudiants juifs font face à un antisémitisme grandissant dans les universités françaises14
Beaucoup sont incités à poursuivre leurs études et leur carrière à l’étranger, surtout en Israël où les universités sont souvent distinguées au classement mondial. Deux universités israéliennes sont classées parmi les 10 meilleures du monde.
« Sionistes hors de notre ville » : ainsi est accueilli l’écrivain, philosophe et dessinateur Johan Sfar, parce que juif, à un festival qui l’a invité.
- Les expulsions successives des Juifs de France du 12e au 18e siècle ont bénéficié aux pays qui les ont accueillis
- L’expulsion des Juifs d’Espagne au 15e siècle a profité aux Pays-Bas.
- Au 20e siècle, la persécution des Juifs d’Allemagne nazie a aidé les États-Unis à gagner la 2e guerre mondiale.
- L’exclusion des pays arabes a renforcé Israël
- L’antisémitisme russe a fait d’Israël une puissance scientifique mondiale.
- Tous ces pays s’en sont trouvés affaiblis.
On peut sans risque prédire qu’il en sera de même pour la France
- Si elle poursuit sa politique alimentée par des « petites phrases » du ministre des Affaires étrangères
- et par des partis qui délégitiment Israël « du fleuve à la mer » et qui sont hostiles aux Juifs. KF♦

Klod Frydman, MABATIM.INFO
1 Sauf erreur, les personnes citées sont décédées.
2 Thèse de Hervé Delime : Les chercheurs français dans les projets Manhattan et Tube Alloys, 1939-1945. Histoire, Philosophie et Sociologie des sciences. Université de Strasbourg, 2022. Français. ⟨NNT : 2022STRAB006⟩. ⟨tel-04095692⟩
3 Enrico Fermi est le seul de cette liste qui n’était pas juif. Il a cependant fui l’Italie avec son épouse qui était juive, il était franc-maçon. Il était un des plus grands génies de la physique. C’est lui qui a découvert la fission nucléaire.
4 Lise Meitner qui travaillait avec Otto Hahn est co-découvreuse de la fission nucléaire dont elle fournit avec son neveu Otto Frisch la première explication théorique. Elle a été exclue du prix Nobel qu’Otto Hahn a obtenu seul, parce que juive. Lise Meitner est souvent citée comme l’un des cas les plus flagrants de scientifique injustement ignorée par le comité attribuant le prix Nobel
5 https://www.crif.org/articles/contributions/2023-09-11/le-billet-de-richard-prasquier-oppenheimer-et-les-autres/
6 Le premier ministre de l’époque qui dirigeait la France. Le président de la République avait un rôle uniquement représentatif sous la 4e république.
7 Pierre Péan, les deux bombes, p. 98
8 Ibid p. 84
9 Le 24 janvier 1949, la France reconnaissait l’État d’Israël. Par Times of Israel Staff
10 Pierre Razoux – Comment la France a aidé Israël à avoir la bombe – Le Figaro (7 mai 2008)
11 Israël est considérée comme la 9e puissance.
12 Dassault à Ra’anana, Thalès à Tel Aviv et Rehovot, EDF à Herzliya.
13 C’est le seul pays visé par ce règlement discriminatoire.
14 Un harceleur antisémite à la Sorbonne n’écope que d’un an avec sursis, sans être exclu.
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