
Par Michel Bruley,
[10 octobre 2026]
Après mon «voyage virtuel au Japon», j’ai voulu renouveler l’expérience avec la Russie, mais je n’ai pas pu le faire dans de bonnes conditions, du fait de la période soviétique et de l’actuelle guerre en Ukraine, beaucoup de livres, de documentaires, de vidéos, d’articles… sont pollués par de la propagande masquant les ignominies communistes ou désignant Poutine et la Russie comme le mal absolu.
Dans ce contexte, la vision que l’on peut avoir de l’histoire ou de la Russie d’aujourd’hui en souffre.
La géographie est le décor de l’histoire
La Russie c’est le plus grand pays au monde, il relie l’Europe à l’Asie, sa géographie offre une grande diversité : de vastes plaines (anciennement des fonds de mer), d’immenses plateaux et massifs montagneux, un réseau hydrographique colossal et des climats très contrastés (de la Sibérie à la mer Noire). Pour plus de détails, cliquez ici.
L’histoire de la Russie en sept périodes
Les spécialistes de la Russie structurent l’histoire de la Russie en sept périodes qui vont du Néolithique à la période actuelle :
- Du Néolithique à l’État de Kiev, on a successivement et parfois en parallèle différents peuples nomades.
- L’État de Kiev (840-1240) fondé par des Vikings et des Slaves.
- La Russie des apanages princiers (1240-1533) qui subit la domination mongole pendant 250 ans.
- La Russie Moscovite (1533-1682) qui commence avec Ivan le Terrible.
- La Russie Impériale (1682-1917) qui débute avec Pierre le Grand et finit avec Nicolas II.
- La Russie soviétique (1917-1991) de Lénine à Gorbatchev.
- La Russie actuelle d’Eltsine à Poutine.
Pour survoler en 2000 mots mon résumé des sept périodes de l’histoire de la Russie : cliquez ici.
Les principaux points clés que j’ai retenus de ce voyage dans le passé de la Russie
1. Le premier point est la diversité, ce territoire immense offre une variété de reliefs, de climats, d’écosystèmes et de populations d’une rare ampleur. Il a été de tout temps habité, et a été l’objet de nombreuses invasions par des indo-iraniens, des eurasiatiques des steppes, des turciques, des vikings, des Mongols, des Germains… qui font qu’aujourd’hui la Russie qui compte 143 millions d’habitants offre la plus forte diversité ethnique au monde, avec environ 170 nationalités différentes sur son sol.
2. Le deuxième point est la relation de la Russie avec l’occident. Déjà du temps de l’État de Kiev l’Empire byzantin est à la fois un modèle et un adversaire. Après la domination mongole qui a très fortement retardé l’évolution du pays, beaucoup dirigeants de la Russie (Pierre Le Grand, Catherine II, Alexandre II…) n’ont eu de cesse de copier l’Occident pour combler les retards : économiques, sociaux…
Les Soviétiques avaient comme ambition d’imposer leur modèle communiste au monde entier.
Quant à Poutine, il a fini par rejeter le modèle occidental.
3. Le troisième point est le servage qui existait déjà du temps de l’État de Kiev et qui se généralise au XVIe après la période des apanages et n’est aboli qu’en 1861 par Alexandre II. Plusieurs Tsars ont bien eu conscience du problème et ont tenté des ajustements, mais n’ont surtout pas voulu indisposer les nobles et mettre en péril leur pouvoir ou leurs propres revenus (au XIXe, seuls 40 % des serfs appartiennent à des privés).
Le servage a plombé l’économie russe, le serf illettré, indifférent, pas motivé par son travail produit mal et peu.
4. Le quatrième point est la gouvernance centralisée de cet immense territoire. Ce sont les Mongols qui ont introduit cette pratique d’un pouvoir fort, vertical et centralisé. Ils imposent de la discipline, des recensements et une organisation militaire rigoureuse. Ils accordent peu d’autonomie aux villes. Ils fondent le pouvoir des princes russes des apanages en fonction de leur relation au Khan, mais pas sur des règles institutionnelles. Les princes de Moscou qui leur ont succédé ont suivi ce modèle qui est aussi celui des Tsars, des Soviétiques et de Poutine.
5. Le cinquième point est le caractère typiquement russe de l’expérience communiste des Soviétiques. Lénine a adapté le marxisme à la Russie qui avait une faible tradition de société civile. Il a combiné idéologie marxiste et héritage politique russe.
Pour lui, le peuple n’est pas capable de se guider, seule une élite le peut.
C’était tout sauf une doctrine démocratique : centralisation extrême du pouvoir, culture politique autoritaire, bureaucratie massive, tradition de mobilisation forcée, vision impériale du territoire, dimension quasi religieuse du pouvoir.
6. Le sixième point est le ratage de la révolution par le haut, menée par Gorbatchev avec la Perestroïka (réformes économiques, sociales, éthiques) et la Glasnost (démocratisation et transparence) ou libre discussion qui ont déstabilisé le système au lieu de le renforcer comme prévu.
L’effondrement de l’URSS a pour causes :
- son incapacité à moderniser son économie en crise profonde ;
- le poids de la catastrophe de Tchernobyl et de la guerre en Afghanistan ;
- la montée du nationalisme dans les républiques et dans les pays satellites qui choisissent d’être indépendants ;
- l’échec du coup d’État des conservateurs en août 1991 qui a discrédité définitivement le parti communiste.
7. Le septième point est l’apport considérable des Russes à la culture mondiale,aux sports et à la science : peinture (les icônes… Kandinsky…), architecture (la cathédrale St-Basile, le Bienheureux… les palais…), musique (Tchaïkovski… Rachmaninov…), danse (le Bolchoï… Nijinski…), littérature (Tolstoï… Gorki…), théâtre (Tchekhov… Gogol…), cinéma (Eisenstein… Bondartchouk…), sports (athlétisme… tennis… hockey sur glace… un cumul de 520 médailles aux jeux olympiques), sciences (Mendeleïev… Pavlov…), aventure spatiale d’hier et d’aujourd’hui…
La Russie contemporaine vue à travers les documentaires non touristiques
La Russie actuellement oscille entre résilience économique et tensions sociopolitiques liées au conflit en Ukraine.
La société est marquée par un patriotisme omniprésent et une propagande active. La population s’adapte malgré les restrictions de liberté et le coût humain des combats.
Les sanctions internationales modifient le paysage commercial
Mais le pays maintient des échanges par des circuits détournés et se tourne progressivement vers le marché asiatique.
Parallèlement, il y a des défis démographiques majeurs et une pauvreté persistante dans les zones rurales, contrastant avec la vie urbaine.
L’État semble en pleine mutation idéologique et au fatalisme des citoyens se mêle parfois une nostalgie de l’ère soviétique.
Société et mentalités
La population russe se répartit en 170 ethnies, c’est la plus diversifiée au monde.
– La religion tient une grande place (orthodoxes, bouddhistes, juifs… animistes) particulièrement dans les campagnes et marque les services funéraires (on laisse longtemps le cercueil ouvert pour rendre hommage et la crémation est peu fréquente, il n’y a que 36 centres contre 214 en France).
– Patriotisme (sincère, machinal ou de façade, mais quand même bien ancré), fatalisme, résilience, résignation semblent les mots clés les plus appropriés pour caractériser les Russes. Beaucoup sont ouverts, mais sur les marchés on n’accepte pas trop de parler, prisonniers d’un système qu’ils ne peuvent facilement dénoncer. Il a aussi de l’insouciance, un déni du conflit ukrainien qui bien que lointain est présent partout notamment du fait de la fréquence des enterrements militaires, même si le nombre de morts de cette guerre est tabou. Il y a aussi des groupes qui aident les Ukrainiens réfugiés malgré eux en Russie.
Impact de la guerre
- De 600 000 personnes à 1,2 million sont parties à l’étranger ;
- Les aides aux pauvres ont été supprimées ;
- Les nouveaux manuels d’histoire parlent des Ukrainiens nazis et de la responsabilité de l’occident dans les problèmes de la Russie.
Il y a partout des affiches de recrutement. Le recrutement est facilité par le patriotisme, la solde proposée équivalant à environ 55 000 € (5 fois le salaire moyen) et l’occultation de la violence habituelle des armées russes.
La plupart ne pensent pas que les Russes sont les agresseurs, alors que via internet ils ont accès aux informations du monde entier. Les innombrables crimes de guerre dénoncés à l’étranger sont pour les Russes en balance avec les 8 ans de bombardement par Kiev de civils dans le Donbass.
Finalement, ils pensent qu’il faudra une génération pour redevenir ami avec l’Occident.
Politique et contrôle
- Les livres des opposants sont marqués avec la mention « influence étrangère », mais sont en vente.
- Internet est accessible librement.
- Les artistes ne se donnent aucun interdit cependant, ils reconnaissent peser leurs mots, et les journalistes disent craindre pour eux.
La propagande est douce et médiatique, dans les talk-shows, les vedettes ont été remplacées par des soldats. Poutine a beaucoup investi dans les universités et il y a un endoctrinement de la jeunesse via une armée des jeunes de 1,2 million d’adolescents. Au-delà des nouveaux manuels d’histoire, il y a une réhabilitation de Staline malgré les millions de morts de son régime. Les professeurs qui sont critiques sont dénoncés et il ne faut pas oublier les 19 500 arrestations après des manifestations en mars 2023, les 1700 prisonniers politiques, les bourrages d’urnes, les élites qui volent.
Ce contexte amène certains à dire qu’ils sont dans une démocratie Potemkine.
33 % des jeunes envisagent de quitter le pays pour eux, c’est un régime où l’on ne peut pas vivre, mais juste survivre.
Économie et commerce
Des marques ont quitté la Russie (Coca Cola, Uniclo…), mais beaucoup sont toujours là, y compris des marques américaines (Mars… Always…).
- – L’économie est stagnante, mais ne semble pas vraiment impactée, elle se tourne vers l’Asie (cf. les nombreuses voitures chinoises).
- – Des entreprises de l’UE exportent vers la Russie, le pays qui vend le plus est l’Allemagne, les importations et les exportations se font par des pays intermédiaires ;
- – La flotte fantôme assure les revenus du pétrole.
- – La Turquie a accueilli de nombreux Russes, par exemple 200 000 à Antalya, où avec un investissement de 400 000 € dans l’immobilier on peut y acquérir la nationalité.
Démographie et exil
L’État se veut bienfaiteur, mais les conditions de vie sont précaires pour beaucoup (¼ des enfants sont dans la pauvreté).
– Comme en France, la population russe est vieillissante (35 % de vieux) et la natalité est en baisse malgré une aide de 8 000 € pour le premier enfant, et des IVG ou des poses de stérilets rendues récemment plus difficiles.
– Les nombreux exilés représentent une fuite des cerveaux et si beaucoup rêvent de partir, d’autres pensent que ceux qui sont partis ont des vies de lapin en fuite.
Tourisme et environnement
La Russie est un pays au potentiel touristique important du fait de son histoire, de sa géographie… et avant la guerre en Ukraine Saint-Pétersbourg était plébiscité par les touristes et Moscou qui s’est beaucoup transformé enregistrait 17 millions de visiteurs.
Il faut aussi ne pas oublier l’attrait des bords de la mer Noire, de la Sibérie, de l’extrême orient russe…
Depuis la guerre en Ukraine les touristes étrangers sont plus rares.
Cependant, le russe moderne est la langue officielle en Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, soit 258 millions de locuteurs et cela les unit.
Les Russes eux-mêmes font du tourisme dans la fédération, ce qui leur donne l’occasion de constater l’immense écart (abyssal) entre Moscou et la campagne, même si j’ai vu dans un documentaire des gardiens de rennes en skidoo.
Le réchauffement climatique en Russie a un aspect très inquiétant avec le dégel du permafrost qui peut générer de graves affaissements de terrain, mais a aussi un aspect économique bénéfique avec l’ouverture prochaine d’une voie maritime par l’Arctique.
Pour finir
Indépendamment des livres, on peut trouver sur internet de très nombreuses informations sur la géographie, l’histoire, le tourisme… qui permettent de compléter ce voyage virtuel de façon très agréable, mais il y a peu de choses sur la vie quotidienne en Russie et beaucoup de propagande antirusse et de contre-propagande.
Tout cela dit, j’ai bien conscience qu’un voyage virtuel a des limites pour découvrir l’âme russe aux mille visages, et comme Jean Giono a dit :
« On ne peut pas connaître un pays par la simple science géographique… On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science. C’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme ».
Enfin, deux blagues russes :
- En Sibérie, il y a douze mois d’hiver et le reste c’est l’été.
- La vérité est comme une femme, certains l’aiment nue, d’autres l’aiment habillée…
Спасибо (prononcez : spasibo). MB♦

Michel Bruley, MABATIM.INFO
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