Le cimetière de Versailles, d’après G. Ben Lévi

(Extrait de « Contes et légendes d’Israël », de A. Weil)

C’était en 1788 ; ce jour-là le roi Louis XVI était d’une humeur charmante en partant de Versailles pour la chasse. Sa voiture roulait rapidement vers le rendez-vous, lorsqu’au détour d’une allée du bois qui avoisine Rocquencourt, une certaine confusion se mit parmi les gardes du corps de l’escorte, et la voiture royale s’arrêta brusquement. Louis XVI mit la tête à la portière et vit avec étonnement quatre vieillards à figures étrangères, ornées de longues barbes blanches, vêtus d’une grosse étoffe grise et portant sur l’épaule un brancard sur lequel reposait une bière d’un bois grossier, à peine recouverte par un drap mortuaire presque en lambeaux. Derrière le funèbre cortège marchaient deux jeunes gens pleurant à chaudes larmes et dont les vêtements étaient déchirés, en signe de deuil ; la marche était fermée par une douzaine d’individus de mise et de tournure bizarres, portant sur leurs traits le type oriental. Ils marchaient gravement et d’un pas mesuré, en psalmodiant dans une langue étrangère, sur un air inconnu.

Cette apparition singulière troubla le roi. Son premier mouvement fut de se découvrir devant cette bière modeste et de faire dévotement un signe de croix ; puis, se tournant vers M. de Besenval, qui se trouvait auprès de lui dans la voiture :

— Qu’est-ce ceci ? lui dit-il.

Mais le capitaine des gardes, qui chevauchait à la portière et avait entendu la question du roi, s’approcha avec respect et dit :

— Pardonnez, Sire, le retard que ces malotrus viennent de faire éprouver à la voiture de Votre Majesté ; je viens de tancer vertement vos piqueurs pour n’avoir pas passé sur le ventre de ces Juifs.

— Comment ! des Juifs ! reprit le roi étonné.

— Oui, Sire, depuis quelques années déjà, une colonie de ces mécréants, venus du pays messin et de l’Alsace, a osé s’établir dans votre bonne ville de Versailles ; ils y trafiquent de matières d’or et d’argent, de vieux habits et d’objets de parfumerie.

— Mais que font-ils dans ce bois ?

— C’est ce que je viens de demander, et tout ce que j’ai compris dans leur jargon indécis, c’est que, n’enterrant pas leurs morts dans le cimetière des chrétiens, et n’ayant pas le moyen d’avoir un champ de repos à eux à Versailles, ils sont obligés de porter leurs morts à Paris, où ils les enterrent dans le cimetière que les Juifs possèdent en la paroisse de Montrouge.

— Pauvres gens ! dit le roi d’un air pensif, cinq lieues à faire ainsi !…

À ce moment, sa voiture fut rapidement entraînée vers Saint-Germain, où la cour chassait ce jour-là, et le cortège funèbre s’en alla lentement du côté de Paris, plus occupé de son deuil que de la rencontre du roi de France. Vers le soir, le roi revenait à Versailles, et déjà le château de Louis XIV se dressait à l’horizon avec ses statues majestueuses, ses bassins mythologiques et ses apothéoses de marbre, lorsque la foule qui encombrait l’avenue, s’ouvrant devant le cortège royal, laissa apercevoir un cercueil richement orné, accompagné d’une procession nombreuse de prêtres.

— C’est, dit Besenval au roi, l’enterrement d’un riche marchand de drap de la rue de la Paroisse…

Le roi ne répondit rien, mais il garda, une fois rentré au château, un air préoccupé, que ni les douces paroles de la reine ni les caresses du jeune dauphin ne purent entièrement dissiper.

Toute la nuit, des songes funèbres agitèrent le sommeil du monarque et, dès son petit lever, il fit demander son ministre Malesherbes, auquel il raconta les pénibles réflexions qu’il avait faites la veille en assistant, comme conduit par la Providence, à deux enterrements dont le contraste était si frappant ; puis il ajouta :

— Tous les Français ne sont-ils pas mes enfants, et faut-il que la religion poursuive une partie de mes sujets de ses tristes exclusions ?

C’est dans cette conversation qu’il fit, pour la première fois, question d’une enquête à faire sur les moyens d’améliorer la position des Juifs en France, et que le roi dit à son ministre ces belles paroles, que l’histoire a conservées :

— Monsieur de Malesherbes, vous vous êtes fait protestant, et moi je vous fais Juif.

De Malesherbes, qui avait, en toutes circonstances, défendu, dans les conseils du roi, les droits de la justice et de l’humanité, remercia le roi, comme d’une faveur, de ce qu’il voulait bien l’associer au grand acte de réparation qu’il méditait en faveur des Juifs français. Comme il quittait le roi, Louis XVI le rappela et lui dit :

— À propos, monsieur de Malesherbes, écrivez, je vous prie, à l’intendant de la province qu’il ait à donner, sans délai, aux Juifs de notre bonne ville de Versailles, un coin de terre pour y enterrer leurs morts ; si la ville n’a pas de terrain libre, qu’il en prenne un dans notre propre domaine, et même au besoin dans notre parc royal.

Cet acte de magnificence s’est accompli, et quand les Israélites du monde entier visiteront ce beau château de Versailles, ils voudront y donner un pieux souvenir à Louis XVI et à son vertueux ministre de Malesherbes, qui, les premiers, ont fait luire pour les fils d’Israël l’ère d’une égalité que l’Assemblée constituante de 1789, puis Louis-Philippe, ont rendue complète et définitive en France, d’où ce grand bienfait s’est répandu ou se répand dans tous les autres pays. ♦