« Le père Patrick Desbois : un mensch ! »

« Daech, ou Le nouveau génocide.
Des meurtres du passé aux meurtres au présent »

Mensch : « être humain complet, personne d’honneur et intègre »
(Rabbi Nachman de Braslav, La chaise vide)

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Père Patrick Desbois

Par Elzbieta Amsler*

Après avoir travaillé à la documentation de « la Shoah par balles »[1] — ces crimes nazis perpétrés durant seconde Guerre Mondiale sur la population juive des pays de l’Europe de l’Est (Ukraine et Biélorussie en particulier) —, le père Patrick Desbois a été appelé par l’organisation Yahad In Unum à accomplir une mission placée au cœur de notre réalité : rassembler l’information disponible sur les massacres contemporains commis par Daech en Kurdistan irakien sur la population Yazidis.

L’homme de foi qu’est le Père Desbois a reçu cet appel comme une évidence, en écho de la phrase qui lui a été adressée il y a quarante ans déjà, et qui depuis le guide dans toute sa vie : « Si Dieu vous appelle, il ne vous lâchera jamais ». Dans le livre écrit en collaboration avec Nastasie Costel, issu de cette mission et intitulé : La fabrique des terroristes. Dans le secret de Daech (Fayard, 2016, 288 p.), l’auteur déclare : « je ne veux plus, je ne peux plus m’occuper seulement des génocides terminés. Je veux, je dois prendre la route et la plume, consacrer mon cœur et ma pensée à ces Yazidis (jamais auparavant je n’avais entendu ce nom) qui meurent aujourd’hui, si près. […] cruelle ironie que d’apprendre l’existence d’un peuple au moment où il est menacé de disparaître. » (p. 11 et 12). En effet, rares sont les habitants de pays européens qui avaient déjà entendu le nom de Yazidis… une minorité confessionnelle au sein de l’ethnie kurde, elle-même minoritaire et persécutée.

logo-europe-1Interview du Père Desbois – Septembre 2016

Le contenu de ce livre-témoignage est réparti en trois « espaces » qui se croisent simultanément tout au long des pages :

  • le premier est documentaire — la description de faits et des lieux ; des extraits de cinq entretiens avec les personnes rencontrées, victimes du système meurtrier du Daech ;
  • le deuxième est théorique — réflexions, analyses et synthèses de la documentation rassemblée, qui mène à la conclusion qu’il s’agit bien d’un génocide contemporain, comparable à celui de nazis ;
  • le troisième espace offre au lecteur le témoignage, livré avec une authenticité bouleversante, du vécu personnel de l’auteur et aussi, parfois, de ces collaborateurs.

Ces trois « espaces » créent le document-choc, dont le sérieux et la profondeur ne laisseront aucun lecteur indifférent.

Qui est Patrick Desbois ?
Mathématicien de formation, originaire de Chalon-sur-Saône, il a été ordonné prêtre de l’Église catholique en 1986. C’est Mgr Decourtray, dont le père Patrick était le secrétaire, qui l’a introduit au contact du monde juif, pour travailler à la reconstruction du dialogue yahad-in-unum-logoentre l’Église et Israël. Le père Patrick met toute son énergie à cette tâche en devenant, en 1999, le secrétaire du Comité épiscopal de la conférence des évêques de France pour les relations avec le judaïsme — devenu par la suite le Service National de Relations avec le Judaïsme (S.N.R.J.)[2]. Chaque année, il organise des sessions de formations pour les représentants des diocèses de France engagés dans le processus de dialogue avec les communautés israélites locales. Il est entré aussi au Comité Directeur d’Amitié Judéo-chrétienne de France. Ayant appris l’hébreu moderne, il a organisé de nombreux voyages et séminaires en Israël où il emmenait des groupes de chrétiens pour leur faire connaître non seulement l’Israël historique et religieux mais aussi l’Israël moderne, avec toute sa multiplicité culturelle et identitaire. Son charisme d’initiateur et sa fonction de président de Yahad-In-Unum a aussi fait de lui « une passerelle » entre la représentation des évêques de France et les Yeschivot de New York, où ces évêques ont été reçus par les rabbins qui les introduisaient dans le monde de l’étude de la Tora. Mais c’est l’amitié, qui constituait le ciment de toute cette activité : dans ses fonctions officielles, l’homme d’action et le décisionnaire faisait place à l’homme de cœur et du contact personnel…

patrick-desbois-shoah-par-ballesDébusquer la Shoah par balles
La recherche à Rawa Ruska, des traces de la déportation de son grand-père, durant la seconde guerre mondiale, dans le cadre de l’opération Reinhardt, a conduit le père Patrick en Europe de l’Est. Il y a découvert beaucoup plus que les faits concernant sa propre famille : les preuves dramatiques de l’extermination des Juifs sous l’action des Einsatzgruppen. Le père Patrick a alors constitué une équipe de travail (traducteurs, historiens, caméramans) qui est allée sur le terrain pour mettre au jour la documentation sur la « Shoah par balles ». C’est l’un des objectifs de l’organisation Yahad-In-Unum : « répondre aux grands besoins du monde aujourd’hui par des projets communs fondés sur une éthique inspirée de la Loi reçue au Mont Sinaï »[3].

L’Action Yazidis
À partir du 24 juillet 2014, le nouveau maillon vient s’accrocher à la longue et solide chaine des missions de vie du père Patrick : c’est le temps de l’Action Yazidis contre les meurtres commis par Daech, que Yahad-In-Unum décide de soutenir. Zaher, un jeune homme iraquien yazidi, rencontré « par hasard » à Bruxelles, sera le guide et l’éclaireur de l’expédition entreprise par l’équipe de Patrick Desbois à travers les camps de réfugiés yazidis en Iraq. Après la conquête par les djihadistes de Daech de la ville de Sinjar, située au nord-ouest de l’Iraq, lieu principal pour les adeptes de la religion yazidie, la majorité de cette population a été enlevée ou massacrée. Les rescapés se sont réfugiés dans les camps du Kurdistan irakien. Le but de cette expédition de Yahad-In-Unum a alors été de « Recueillir autant de témoignages que possible, afin de faire entendre la voix d’un peuple persécuté et massacré au XXIème siècle, en raison de ses croyances religieuses, et de prouver qu’il s’agit bien d’un génocide au présent » (p. 26).

Prouver et démontrer par les témoignages de victimes qu’il s’agit d’un génocide qui se déroule aujourd’hui devant les yeux du monde entier est un défi lancé par une réalité cruelle et inadmissible. La seule réponse à ce défi, c’est la prise du risque de la responsabilité d’aller sur place, de se mêler à la vie quotidienne d’un camp de réfugiés et de se mettre à l’écoute des récits de souffrances humains.

Les victimes rencontrées et interviewées par Patrick Desbois et son équipe sont des enfants voués à devenir des islamistes de Daech, des femmes-esclaves sexuelles destinées aux bordels de Mossoul, et des hommes sortis vivants de fosses communes, de tristes héros du drame humanitaire toujours d’actualité, présenté et commenté avec un réalisme cru dans ce livre. Son contenu place le lecteur devant un paradoxe existentiel : pour nous en Europe, ces héros « bornes d’humanité » — nommé ainsi, pour certains, par le père Patrick — se trouvent suffisamment loin de chez nous pour qu’on ne pense même pas à eux ; et pourtant, ils se révèlent tellement proches en humanité que l’on ressent leur existence au plus profond de nous-mêmes, comme le dit l’expression en hébreu : ba betendans nos tripes

Zaher amène l’équipe de Patrick Desbois au camp d’Essian, où ils rencontrent les garçons yazidis évadés des camps de Daech. Ils avaient entre huit et quatorze ans au moment où ils ont été vendus. Drogués pour oublier leur identité yazidie, abrutis par le martellement perpétuel des versets du Coran, ils adoptent une nouvelle personnalité en tant que membres à part entière de Daech. En cas de révolte ou de la moindre désobéissance, les garçons sont torturés ou battus à mort, en présence de tous les autres, pour leur faire peur. Une fois broyés, ils deviennent Les lionceaux du califat, les futurs jeunes terroristes, prêts à combattre pour leurs bourreaux, à la vie à la mort.

patrick-desbois-fabrique-des-terroristesMéthodes nazies
Les méthodes sont les mêmes que celles utilisées dans les camps nazis : en plus de règles très sévères de la vie quotidienne dans les camps et les punitions suite aux moindres désobéissances, les prisonniers sont forcés à participer personnellement aux supplices de leurs compagnons (p. 63 et 68-69), certains étant nommés « émirs du camp » – un prisonnier chargé de mieux contrôler les autres. Dans ce contexte, l’« Émir » correspond à la fonction du « Kapo » dans le système concentrationnaire nazi. Celui-ci encadrait les autres, leur faisant effectuer les basses besognes — dont la participation aux tortures et à l’extermination de leurs semblables.

Ce n’est pas par hasard que les auteurs du livre ont mis en titre le mot : la fabrique. La définition de ce mot dans un dictionnaire donne, entre autres : « établissement ayant pour objet la transformation industrielle de matière première en produits manufacturés. ». Et « manufacturer » signifie : « faire subir à une matière première des procédés mécaniques afin d’obtenir de modèles en grande série ». Les auteurs de ce livre-témoignage ont choisi pour titre la notion de « fabrique » afin de mettre en évidence la mécanique du génocide : les êtres humains sont utilisés par une organisation — Daech (la fabrique) — comme « matière première » pour leur faire subir une « transformation industrielle » et en faire des objets de l’industrie de la conquête islamiste.

Dans ce contexte, la question suivante est posée : « Comment fonctionne la fabrique des terroristes ? Quelle est la matière première qui subit la transformation industrielle ? » Ce sont des êtres humains, en occurrence les yazidis.

Daech entreprise industrielle
Quelles sont les méthodes du processus de « la transformation industrielle » de la matière première pour qu’elle devienne « un produit manufacturé » c’est-à-dire utilisable dans un but précis, fixé par la fabrique de Daech ? Ces « industriels » de Daech mettent toute leur ingéniosité pour réussir leur « commerce ». Ils procèdent par élimination , ne gardant que le bon « produit industriel » — les êtres humains transformé en islamistes — et détruisant systématiquement ceux qui ne leur serviront à rien : « Daech, entreprise en plein essor, qui fabrique en série des petits terroristes pour inonder le marché international. Terrifiante hypothèse… » (p. 66).

« Nous ne savions pas »
Les réponses complètes à ces questions se trouvent dans ce livre, formulées avec précision et grande clarté. Abondamment documenté, avec les commentaires à l’appui, il oblige le lecteur à une prise de conscience du danger qui nous menace. Grace à ce livre, qui n’est pas unique dans son genre, la situation des années trente et celles de 1939-1945 ne se répètera peut être pas quand, face aux horreurs des chambres à gaz et à toute la découverte du génocide nazi, on entendait des voix qui disaient : « nous ne savions pas »… En 1942, il était peut-être possible de ne pas savoir. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Il ne s’agit pas d’une étude universitaire sur la problématique du génocide ; il en existe sûrement. Ce livre est un témoignage et un cri d’alerte. Un documentaire soutenu et bien appuyé par une réflexion sérieuse et juste, le récit d’un vécu tellement réaliste dont le lecteur ressent presque la chaleur d’un mois d’août en Irak et les secousses de la jeep passant sur les routes non-goudronnées. On touche à l’abîme de perplexité en lisant l’entretien avec une femme vendue, battue et violée des centaines de fois… Assis au creux de son fauteuil dans son appartement parisien, le lecteur se demande dans quel monde il vit et éprouve alors le besoin de reprendre son souffle entre les pages de sa lecture… suite à une prise de conscience de l’immensité d’horreur que ces pages étalent devant lui. EA♦

Notes :

elzbieta-amsler* Elzbieta Amsler est Présidente de l’Amitié Judéo Chrétienne de Versailles

[1] Porteur de mémoires. Sur les traces de la Shoah par balles, Michel Lafon, 2007.

[2] En juin 1969, le “Comité Épiscopal pour les Relations avec le Judaïsme” (CERJ) fut érigé par le Conseil permanent de l’épiscopat français. Cette instance nouvelle de l’Église de France vit le jour quelques années après la publication par le concile Vatican II de la déclaration Nostra Ætate dont le numéro 4 concerne les relations avec le monde juif. La naissance du CERJ ne s’est pas faite sans encombre. Dans le contexte de la guerre des Six Jours, des catholiques ont voulu créer une instance de dialogue avec la communauté juive française. Dès l’origine, des préoccupations théologiques animèrent ces personnes qui souhaitaient approfondir la réflexion entamée lors du concile. Le résultat des négociations avec la communauté juive et avec l’Église de France aboutirent à la naissance de ce Comité Épiscopal, connu aujourd’hui sous le nom de “Service National pour les Relations avec le Judaïsme” (SNRJ).

[3] L’organisation Yahad-In-Unum a été mise en place en janvier 2004 pour soutenir cette initiative. Yahad et In unum signifient « ensemble » en hébreu et en latin. Cette organisation a été fondée à l’initiative d’une part des archevêques Lustiger, Barbarin et Ricard et d’autre part d’Israël Singer et de son adjoint au Congrès juif Mondial, Serge Cwajgenbaum. Elle est présidée par le P. Desbois.
L’objectif de Yahad-In-Unum est double : « soutenir les initiatives du dialogue entre autorités religieuses catholiques et juives » et « répondre aux grands besoins du monde aujourd’hui par des projets communs fondés sur une éthique inspirée de la Loi reçue au Mont Sinaï ».
Chaque année, depuis 2004, une dizaine ou une quinzaine d’évêques français (cardinaux, archevêques et évêques) font le voyage de New York. L’archevêque de Paris — le cardinal Lustiger les premières années, le cardinal Vingt-Trois désormais — conduit la délégation. Certains sont des habitués (Ricard, Barbarin, par exemple), mais à chaque fois il y a de nouveaux venus. En 2006, par exemple, Mgr Legrez, évêque de Saint-Claude depuis quelques mois, était du voyage.
Un voyage d’initiation en quelque sorte. Ces « rencontres interreligieuses, judéo-catholiques de New York » comportent un détour obligé, la visite de l’Holocaust Memorial Museum de Washington, et des rencontres plus confidentielles, notamment des rencontres et des discussions dans les yeshivot (écoles talmudiques), qui parfois se terminent par une prière.

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3 commentaires

  1. Cet article bien documenté et qui appuie sur le travail qu’a entrepris le Père Desbois sur la conséquence du génocide des Yazidis est plus que remarquable. Cet homme que j’ai eu la chance de connaître à Jérusalem dans les années 75, avait instauré la prière chrétienne en hébreu dans une église dépouillée de ses ors. A l’époque cela m’avait frappée, mais la suite confirme ce qu’il est aujourd’hui : « un Mensch ».

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