La vie des Glouk, de Nelly Wolf

Vie des GloukPar Alexandra Berghino*

Une femme écrit

J’ai voulu donner ce sous-titre non pas pour définir une écriture au féminin, mais plutôt pour réfléchir sur le regard qu’une femme pose à travers l’écriture. J’ai trouvé ce titre extrêmement musical. Curieusement, je n’ai pas entendu « Glouk », mais « Glik ». La lecture du titre a produit en moi une sorte de jeu musical entre « Glik » et « Glouk », va-et-vient d’un son guttural à un son pariétal.

Le titre désigne la vie de ceux qui ont de la chance. Le livre s’ouvre sur un rêve, un rêve unique, celui d’Ety et Victor, les deux personnages principaux, qui semblent rêver simultanément. Le rêve de Victor, bien qu’en sourdine, se fait entendre. Lorsqu’ils se réveillent, Ety et Victor s’aperçoivent avoir rêvé en même temps. Auraient-ils rêvé des mêmes questions ? Et quelles sont ces questions ? Nelly Wolf nous introduit, à travers son rêve, à la société AA qui se traduit par la société des « ashkénazes anonymes ». Les ashkénazes sont malades ? De quoi souffrent-ils ? Se soignent-ils vraiment entre eux ? Le rêve d’Ety ouvre une perspective sociologique. Ety nous explique à travers quel récit sa mémoire s’est construite : « un jour, un gendarme, ou un employé de la mairie frappe à la porte : demain, monsieur Lazare, les Allemands viennent vous chercher… Monsieur Lazare se cache dans l’armoire. Toute sa famille est amenée, déportée à Auschwitz et gazée, sauf le petit François, mort pendant le transport. Voilà le genre d’histoire que ma grand-mère me racontait, les contes d’autrefois qui ont bercé mon enfance. »[1]

Nelly Wolf
Nelly Wolf

Comment la génération d’Ety née après la guerre s’est-elle construite ? Et dans quelle génération sommes-nous ? Dans la génération d’après, mais laquelle, puisque plusieurs générations sont absentes ? Comment imagine-t-on cette génération dans la pensée du collectif ? La question que Nelly Wolf nous propose s’ouvre sur la représentation des Juifs dans l’imaginaire du collectif : « Hier, au lycée, ses copains ont dit à mon fils : ce qui vous est arrivé, le génocide et tout ça, c’est bien triste, mais il faudrait bien que vous compreniez, vous les juifs, que maintenant c’est fini… »[2].

Si les Juifs, comme nous l’annonce si subtilement Nelly Wolf, ne sont plus à la mode, où se sont-ils déplacés dans la mémoire du collectif ? Où sont-ils ? Quelqu’un a-t-il pris leur place ?

Les événements récents nous ont montré que tout le monde pouvait être touché sou-dai-ne-ment par l’inhumain. Cette question s’ouvre sur une autre réflexion : si les Ashkénazes portent en eux un signifiant d’amputation, les non juifs ne peuvent pas non plus soigner par eux-mêmes leur propre amputation, car ils ont besoin des juifs. C’est bien là un des points les plus intenses de ce livre. On est comme suspendu les uns aux lèvres des autres dans le livre de N. Wolf.

En se remémorant sa généalogie à travers le rêve, Ety (N.Wolf) pointe une question fondamentale, non pas sur l’indicible mais sur l’inaudible. Il y a de l’inaudible dans l’histoire de chacun, cet inaudible de l’histoire juive permet à d’autres cultures de réfléchir sur leur propre inaudible. Pour vivre, quelle que soit la tradition à laquelle nous appartenions, il faut du « Glick », de la chance.

Dans les différents récits des membres des A.A. , celui de Jean-Claude comporte un « witz » qui nous relance sur la question très présente dans ce texte : que reste-il de la transmission d’une langue (le yiddish) ?

« Hier je me suis plaint de ma santé à mes enfants. Arthrite, constipation…Quand je me suis rappelé de ce que disait mon père : si tu ne te plains pas, alors il risque vraiment de t’arriver quelque chose ».[3]

Il faut un autre pour pouvoir se raconter. Sans l’autre, on ne peut ni vivre ni se soigner, si cet autre est absent et que notre parole n’est pas accueillie, il peut vraiment nous arriver quelque chose.

Ce livre parle des rêves des générations futures ; c’est ainsi qu’il se termine, à travers le rêve de Jeremy

Glouk, par une nouvelle association : celles des Y.A.A., la génération à venir, qui doit se rêver autrement. Il y’a du nouveau chez les A.A., il y’a des jeunes. AB♦

Alexandra Berghino[1] p 7
[2] p 10
[3] p 15

Voir aussi :
La Croix (13/7/2017)
Ouvrage disponible ici

* Psychanalyste, docteur en histoire, traductrice

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