De quelle couleur sont les gilets jaunes ?

gueule bois.jpgPar Cécile Attal

QUOI ?
Dimanche 2 décembre 2018, à cinq heures, Paris s’est éveillée avec la gueule de bois : barricades, vitrines brisées, magasins éventrés par les pillages, épaves de véhicules brûlés, bâtiments incendiés, monuments tagués…

En duplex de Buenos Aires, où le Président de la République assistait au G20, il a admonesté les manifestants : « Jamais je n’accepterai la violence. (…) Aucune cause ne justifie que les forces de l’ordre soient attaquées, que des commerces soient pillés, que des passants ou des journalistes soient menacés, que l’Arc du Triomphe soit souillé. » Emmanuel Macron voit des gilets rouges partout.

QUAND ?

Samedi 1er décembre s’est déroulée la troisième journée de mobilisation de ceux que les médias se plaisaient, jusque-là, à qualifier « d’anonymes », montrant, dans cette confusion entre identité et notoriété, leur totale incapacité à comprendre le peuple.

QUI ?

Depuis la parution de son livre La France périphérique, en 2015, Christophe Guilluy a rendu ce concept familier, alors que le Périph continue d’être pour l’élite parisienne auto-proclamée la limite au-delà de laquelle ses membres imaginent nécessaires passeports et vaccinations. Il est donc logique que cette France périphérique des travailleurs pauvres abandonnés et méprisés par le pouvoir (mais qui constitue 60% des Français) voie dans les Gilets jaunes, pour la première fois, l’occasion de se faire entendre.

Quel salarié du privé n’a jamais éprouvé la solitude du désespoir en se trouvant paralysé par une grève des transports publics l’empêchant de rejoindre son lieu de travail ? Quel salarié du privé n’en a jamais tiré comme conclusion que l’État de droit était un leurre qui ne parvient plus à dissimuler la réalité du droit du plus fort ? Quel salarié du privé n’a pas éprouvé, alors, une jalousie vis-à-vis de ceux qui obtenaient presque toujours gain de cause grâce à leur pouvoir de nuisance, dont il était une victime collatérale ?

COMMENT ?

La classe moyenne est la cible privilégiée (si l’on peut dire) des énarques de Bercy, dont la créativité en matière de taxes et d’impôts est illimitée et l’empathie inversement proportionnelle. Cette classe moyenne regroupe essentiellement des salariés dont le pouvoir d’achat s’érode au rythme des inventions confiscatoires du pouvoir.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’amertume sentait le diesel, celui qui allait être surtaxé pour promouvoir le serpent de mer dispendieux de la transition énergétique. Si elle a mobilisé aussi vite et aussi largement, c’est en partie parce que ce ras-le-bol ne se revendiquait d’aucune politique et d’aucun parti, l’une et les autres ayant perdu tout crédit aux yeux du peuple qu’ils méprisent.

POURQUOI ?

Le mépris, il est d’abord descendu des hautes sphères avant de refaire le chemin en sens inverse. Dans un remarquable article publié par Le Figaro, Guillaume Bigot compare la France de 2018 avec celle de 1789. Le roi dans son palais, la noblesse de robe, la noblesse d’épée, le clergé… tout y est, y compris le Tiers-État, ces sans-dents, dont le travail ne suffit plus à assurer la subsistance.

« Les nobles de robes sont les énarques ou les X des grands corps (…). Au sommet (…) l’inspection générale des finances, la crème de la crème de l’énarchie. (…) la noblesse d’épée, (…) les grands patrons du CAC 40, les grandes fortunes … »

Quant au clergé, il vit dans l’entre-soi, au point de n’avoir pas la plus petite idée de ce qui se passe hors les murs de ses réserves protégées. Le clergé ? « Les journalistes et d’abord les gens de télévision, les présentateurs mais aussi les intellectuels (sauf ceux qui sont en rupture de ban et qui sont conspués sous l’appellation de nouveaux réacs pour crime de solidarité avec le Tiers état), les artistes, les «pipoles», les milieux culturels et les cadres sup’ qui manipulent des symboles, travaillent dans le marketing, le luxe, la mode, la publicité… »

Comment ces deux France pourraient-elles s’entendre, au sens littéral et au sens figuré ?

L’AFFRONTEMENT

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos » a prétendu le Président de la république. On ne pouvait pas être plus loin de la vérité ni plus méprisant.

Ce chaos, à qui profite-t-il si ce n’est précisément à celui qui veut discréditer le mouvement des gilets jaunes sans écouter le fond de leurs revendications ?

La première manifestation, samedi 17 novembre, avait vu descendre dans la rue plus de 100 000 citoyens pacifiques revendiquant de pouvoir vivre du produit de leur travail sans être écrasés de taxes et de contraintes. Ils furent encadrés par 5000 policiers. Malgré les homélies du clergé médiatique, qui les présentait comme de violents révolutionnaires, seuls quelques casseurs avaient réussi à s’incruster dans les manifestations. Résultat, des dégâts bien inférieurs à ceux observés à chaque manifestation organisée par des syndicats aux services d’ordre rôdés lors des décennies de propriété exclusive du pavé parisien. Des dégâts trop mineurs pour convaincre les Français, dont 80% soutenaient le mouvement, que les gilets jaunes étaient des chemises brunes.

La troisième manifestation, le 1er décembre, a vu 75 000 manifestants encadrés par un appareil de 6600 policiers : 25% de manifestants en moins, 25% de policiers en plus. Et c’est là qu’ont eu lieu les scènes d’émeute, de guerre civile, des images potentiellement susceptibles d’effrayer les Français-qui-votent et de les détourner de leur soutien des Français-qui-travaillent-et-qui-n’en-vivent-pas.

La conclusion logique que l’on peut tirer de ce rapport de cause à effet est que les casseurs cherchent à déconsidérer les gilets jaunes.

Le clergé va délégitimer la logique d’un seul mot : complotisme

Cela évitera de s’intéresser au fond. Lequel fond n’en disparaîtra pas pour autant. Zohra Bitan le résume à juste titre : « le travail paye moins que l’aide sociale. Il faut relever les plafonds, augmenter les salaires ou baisser les loyers » et de comparer les situations de deux personnes seules avec chacune un enfant, payant 800€ de loyer, l’une qui travaille et l’autre pas.

Celui qui ne travaille pas reçoit le RSA (943,28€), une APL (421€ / mois), un chèque énergie et il bénéficie de la CMU + cantine et garderie gratuites. Celui qui travaille au SMIC gagne 1150€ net et peut revendiquer une APL de 229€. Pas de CMU, à la place, des dépenses : cotisation Sécurité Sociale sur le salaire + mutuelle complémentaire. Pas de chèque énergie et paiement de la cantine et de la garderie …

Soit 1364€ net et la gratuité pour la plupart des dépenses liées à l’enfant et à la santé chez un bénéficiaire d’aides sociales alors que chez un cotisant, 1379€ net dont il faut déduire toutes les dépenses gratuites pour l’autre.

Cette injustice majeure, ce deux poids deux mesures créé et instrumentalisé par tous nos gouvernants depuis 1981 ne serait, aux yeux du Président, qu’une recherche de chaos ?

Comme le remarque Zohra Bitan, il suffirait de presque rien pour apaiser les désespérés de Billancourt en rendant au travail sa dignité et sa raison d’être. Mais pour mettre en place cette solution, le pouvoir devrait envisager de renoncer à un réservoir de suffrages en apprenant à pêcher à ceux qu’il maintient dans sa dépendance. Il a fait un mauvais calcul, car il y a encore dans notre pays (pour combien de temps ?) des gens qui préfèrent pêcher leur poisson. Des gens qui voient bien que sans la fourniture gratuite aux autres, leur pêche serait moins rare et les poissons plus gras. C’est ceux-là qui sont dans la rue. Vêtus d’un gilet fluorescent pour qu’on les voie… en attendant qu’on les entende.

« Ce que veulent les gilets jaunes, c’est l’abolition des privilèges des nouveaux aristocrates, la fin d’une inégalité de fait, le droit d’y croire comme les autres », insiste Charles Rojzman, qui emploie le mot « privilèges »au sens propre : « poudres, toilettes et fêtes des monarques et de leur Cour, salaires exorbitants des patrons du CAC 40 et parachutes dorés, placards confortables de la République, fonctions et prébendes accordés par la faveur des princes, privilèges des corps constitués de la politique, de la haute administration et de l’université (Causeur) ».

La réponse politique est de noyer le poisson, pas d’apprendre à pêcher

Le pouvoir en place a pour excuse d’avoir hérité d’une situation créée par la crédulité de ses prédécesseurs vis-à-vis de l’idéologie du changement climatique. La responsabilité d’un autre que le mâle blanc occidental dans cette itération historique relève de l’impensable. Pourtant, des scientifiques sérieux s’époumonent à répéter dans le vide sidéral infra-médiatique que ce changement se produit cycliquement sur la Terre depuis la préhistoire.

Qu’il adhère ou non à cette idéologie, le locataire de l’Élysée y trouve trop de bénéfices pour la remettre en question. En effet, la fameuse taxe qui a mis le feu aux poudres vise à participer à limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Les transports et le chauffage des foyers représentent les deux tiers de nos émissions de CO2. L’objectif est de les réduire. Pourquoi, alors, en faire porter tout le poids aux particuliers, tout en exemptant de cet effort les compagnies aériennes et les transporteurs routiers (80% des émissions représentées par les transports), si ce n’est parce qu’ils ont un pouvoir de nuisance que les salariés pauvres n’ont pas ? Au lieu de rétablir la justice en faisant payer les Goliath à proportion de leur production de CO2, le gouvernement choisit de discréditer la révolte des David. La preuve en chiffres : à partir de janvier prochain, le gain pour l’État de la taxe carbone pourrait se monter à 2,8 milliards d’euros de plus qu’en 2018 et en 2022, 15 milliards d’euros de plus qu’en 2017. Si le blanc-seing accordé aux ultra-polluants était levé, le gain en serait multiplié. Cela ne bénéficiera qu’anecdotiquement à l’objectif désigné de sa mise en place, puisque seuls 20% iront à l’écologie. Les Gilets jaunes sont-ils verts ?

Mais Macron a choisi d’écraser le petit peuple français plutôt que de passer pour un populiste aux yeux de ses pairs : les membres l’élite qui mondialise heureuse, ceux que feu Philippe Muray décrivait déjà en 1998 dans Les mutins de Panurge.

La jeunesse n’est pas un vaccin contre les erreurs des vieilles lunes

Emmanuel Macron n’est pas méchant, il est jeune, il manque d’expérience, il se croit investi d’une mission qui ne recouvre pas exactement celle pour laquelle il a été élu, mais il est persuadé d’être invincible, donc il passe et la France casse.

Droitedelhommiste par paresse intellectuelle, il met dans le même panier les sans-papier et les artistes qui les soutiennent bruyamment, l’islam et la laïcité, les partisans de la méritocratie et les jihadistes retour d’Irak, les Gilets jaunes et les casseurs, le patriotisme et le nationalisme, le désespoir et la délinquance.

Malheureusement, la réalité a des raisons que la déraison du chef de l’État actuel ne connaît pas. Du coup, la question n’est plus « arrivera-t-il à vivoter politiquement jusqu’à la fin de son mandat », mais plutôt « quel individu hors nomenklatura politique lui succèdera ? »

stylo-plume attalL’hiver qui nous attend sera rude. Espérons qu’il durera moins longtemps que celui de Game of ThronesCA♦

mabatim.info 3 décembre 2018

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