« Irving Berlin (1888-1989) » ou le rêve américain

Irving Berlin.jpgLe compositeur Irving Berlin pourrait illustrer à merveille l’incarnation du « rêve américain ».

Il est né le 11 mai 1888 à Tolotchine, une petite ville de Biélorussie, où la population juive avoisinait alors 70%. La bourgade est d’ailleurs fort ancienne, car fondée en 1433, ce qui est attesté par les chroniques médiévales. Les Juifs de Tolotchine étaient considérés comme de bons artisans, certains vivaient du commerce du bois et des céréales, transportés par la route ou la rivière Drout, un affluent du Dniepr, aussi bien vers l’Ouest, jusqu’à Varsovie que vers l’Est, dans la direction de Moscou.

De vrai nom Israël Beïlin, il est né dans la famille nombreuse d’un chantre synagogal Moïse Beïlin. Sa mère portait le prénom Leah. Ils élevaient difficilement leurs huit enfants. Plus tard quand Irving Berlin comprit que sa ville natale était complétement inconnue de l’autre côté de l’Océan Atlantique, il indiquait dans les interviews les noms de villes sibériennes bien plus importantes : Tioumen ou Tobolsk[1]. Néanmoins, on peut affirmer que ces mentions prouvent seulement l’imagination et l’inventivité du compositeur[2], et il nous faudra accepter ce nom modeste : Tolotchine. D’ailleurs en décembre 2015 sa petite fille Carolyn s’y était rendue à la recherche d’anciens documents. Malheureusement toutes les archives juives ont été détruites pendant la guerre.

Souvenir d’un pogrom

À vrai dire, il ne garda pratiquement aucun souvenir de sa vie en Russie, sauf un, de la nuit du pogrome quand il avait quatre ou cinq ans. Ses parents l’ont sorti de la maison qui était déjà en flammes et l’ont déposé sur une couverture, au bord d’une route. Au petit matin, il a vu un amas de cendres à l’endroit de leur foyer familial…

En 1893 les Beïlin émigrent aux États-Unis ; ils embarquent à Antwerpen sur le bateau Rhynland qui reliait, entre 1879 et 1906, l’Europe et New-York. Comme tous les nouveaux émigrants de l’époque, ils sont passés par Ellis Island où ils se sont enregistrés le 14 septembre 1893. Et comme la plupart de leurs coreligionnaires, les Beïlin s’installèrent dans le quartier de Lower East-Side dans un sombre et humide appartement sans fenêtres qui ressemblait plus à une cave. Le père travaillait pendant quelque temps dans une boucherie casher, mais il meurt deux ans après leur arrivée, en laissant la famille pratiquement sans ressources.

Les enfants, qui avaient commencé leur scolarité, doivent quitter l’école pour se prendre en charge. Le bagage scolaire du jeune Israël se limitait à deux ans d’école primaire, sans l’éducation musicale qui ne faisait pas partie des matières enseignées. Mais le garçon avait « l’oreille absolue », une excellente mémoire et un remarquable sens du rythme, par conséquent il n’arrêtait pas de fredonner les chansons entendues çà et là. Lorsqu’à huit ans Israël Beïlin commença à travailler comme vendeur de journaux, il remarqua que quand il chantonnait, ses pourboires étaient un peu plus fournis. Il rêvait alors de travailler dans un café « musical » de Chinatown où le service se faisait en musique. À 16 ans il est embauché dans un tel établissement et il trouve que cette place lui convient très bien.

De Beïlin à Berlin
En 1907 à la commande du propriétaire, il compose sa première chanson qui connaît un certain succès. Elle était intitulée Maria d’Italie ensoleillée et il reçut alors 33 cents d’honoraires. À l’époque il ne connaissait pas le solfège et ne pouvait pas encore noter ses compositions ; il s’adressait alors aux personnes capables de les transcrire sur les portées. Plus tard, il prendra des cours pour devenir plus autonome. Pendant quelques années il continuait d’écrire à la commande, devenant un auteur en vogue, un song plugger. Ses chansons étaient réellement très populaires, les partitions se vendaient bien, et lui rapportaient un revenu régulier. Au début il les signait de son nom, mais un jour l’imprimeur a commis une faute en écrivant « Berlin » au lieu de « Beïlin » et le jeune compositeur adopta ce pseudonyme, en changeant aussi son prénom pour devenir « Irving ».

Son succès était basé aussi bien sur ses capacités innées que sur sa remarquable ténacité. Quand il était encore serveur, il s’obligeait à écrire une chanson chaque soir après le travail. À vingt ans il put enfin se consacrer entièrement à la composition, en rejoignant, en 1909, la maison d’édition musicale Ted Snyder Company. Quelques années plus tard il deviendra le copropriétaire de cette entreprise qui joua pendant des décennies un rôle très important dans la production musicale américaine. Quelques années plus tard, en 1919, il fonde sa propre maison d’édition, en devenant tout à fait indépendant et encore plus riche.

Au début du XXème siècle un nouveau genre devenait très populaire aux États-Unis : le ragtime qui présageait un énorme succès du jazz qui viendra quelques années plus tard. En 1911 Irving Berlin composa une chanson intitulée Alexander’s Ragtime Band. Elle aura un succès incroyable. Dès la première année, sa partition, éditée et distribuée par la maison The Ted Snyder Company, sera vendue à plus d’un million d’exemplaires. De plus, ce succès allait être durable, car les plus grands artistes ne cesseront de reprendre cet air : Louis Armstrong en 1937, Bing Crosby en 1938 et en 1947, Ella Fitzgerald en 1958 et bien d’autres plus près de nous.

God bless America

L’étape suivante passait par Broadway où les comédies musicales devenaient un genre à la mode. Dans les premières années du XXème siècle, Irving Berlin était souvent invité dans les différents théâtres de la célèbre avenue, y compris aux Ziegfeld Follies, sa scène la plus connue. Ces revues somptueuses étaient surtout réputées pour leurs magnifiques danseuses, connues sous le nom de Ziegfeld girls, mais, dans les spectacles, jouaient aussi les meilleurs acteurs de l’époque. Évidemment leurs noms sont moins connus en Europe, mais on peut signaler que Paulette Goddard, Louise Brooks, Barbara Stanwyck ou Cyd Charisse ont dansé dans ces revues. Irving Berlin avait écrit les chansons d’une vingtaine de ces spectacles qui ensuite ne quittaient pas l’affiche pendant des années. Il savait écrire des mélodies simples en utilisant les thèmes musicaux propres aux Américains, originaires de différents pays de l’Europe, avec un rythme bien syncopé et des textes simples qui plaisaient aux gens qui les retenaient facilement, ce qui garantissait leur succès.

En 1912 Irving Berlin épouse la jeune chanteuse Dorothy Goetz qu’il a connue grâce à son frère, le compositeur Edward Ray Goetz. Malheureusement, pendant leur lune de miel à Havane, Dorothy contracte la fièvre typhoïde et décède six mois après leur mariage. Irving écrit alors sa première ballade « When I Lost you ». Il en existe plusieurs enregistrements, les plus connus sont de Bing Crosby et de Franck Sinatra.

En 1917 Berlin est mobilisé ; il n’est pas envoyé sur le front, on lui demanda d’écrire des chansons, de monter des spectacles pour les soldats. La revue « Yip, Yip, Yaphank » à laquelle Irving Berlin participa aussi en tant qu’acteur, est un très grand succès. Dans ce spectacle au rythme rapide, la chanson « Oh, How I Hate to Get Up in the Morning » était le point de départ de l’action. D’autre part, les danseuses étaient remplacées par les danseurs habillés comme les fameuses Ziegfeld girls. À cette occasion il avait écrit une ballade, intitulée « God bless America », qui devait être chantée en finale. Mais il ne la garde pas, jugeant cet air trop lent, et met à sa place la chanson « We’re On Our Way to France ».

Les mots « God bless America », la mère d’Irving Berlin les répétait souvent, comme la plupart des émigrés de l’époque. Bien qu’écrit en 1918, ce chant devient vraiment très populaire seulement en1938 quand il en écrit une seconde version, plus adaptée à la situation politique du moment. Il ne pouvait pas alors prévoir qu’il allait devenir une sorte de second hymne national, joué peut-être plus souvent que « The Star-Spangled Banner », adopté par le Congrès seulement en 1931. Le 11 novembre 1938, au moment de la commémoration officielle du 20ème anniversaire de l’armistice de 1918, le « God bless America », interprété par Kate Smith, a clos le concert retransmis par la radio au pays tout entier. Pendant la seconde guerre mondiale, Irving Berlin l’avait inclus dans le music-hall « This is the Army » avec lequel il faisait des tournées sur tous les fronts où les soldats américains combattaient. En 1943 le metteur en scène Michael Curtiz en a fait une version cinématographique où l’on peut voir le futur président Ronald Reagan. À partir de 2001 ce chant devient encore plus populaire, car il est souvent repris lors des cérémonies à la mémoire des victimes des Twin Tower.

En 1921, Irving Berlin a les moyens d’ouvrir son propre théâtre qui portait le joli nom de « Boîte à musique ». Dans ses spectacles, il ciselait chaque détail : la musique, les textes, les costumes, les décors. Mais parallèlement à ce travail à New-York, il commença une nouvelle carrière sur la côte ouest, à Hollywood.

Mariage et premier enfant

C’était encore la période du cinéma muet et il écrivait la musique d’accompagnement. Son premier film était « Madame Butterfly », une version très librement adaptée du fameux opéra de Puccini. Mais son travail devint plus important avec l’arrivée du cinéma parlant. Ainsi en 1927 il écrit la chanson The Blue Skies, chantée par Al Jolson dans Jazz Singer (Le chanteur de jazz), considéré comme le premier film sonore. Au fil des années Joséphine Baker, Ella Fitzgerald et Frank Sinatra interpréteront aussi The Blue Skies.

Les années 1920 correspondent à une période plus heureuse dans sa vie privée, même s’il a dû affronter plusieurs drames. En 1926 il épouse une jeune journaliste, déjà assez connue Ellin MacKay, fille d’un richissime homme d’affaires, Clarence Mackay, propriétaire de la grande multinationale ITT et de mines d’argent. Or le futur beau-père, fervent catholique, refusait absolument de donner son accord au mariage de sa fille avec un Juif, surtout qu’Irving, déjà veuf, avait 15 ans de plus que la fiancée. Il envoie la jeune femme en Europe pour un an, espérant qu’elle trouvera là-bas un meilleur parti. Le couple a patienté grâce à la multitude de lettres, de télégrammes et de conversations téléphoniques échangés. Irving écrit pendant cette période encore deux chansons : Remember et Always qui seront des succès immenses et durables ! Comme le père restait toujours inflexible, le jeune couple passa outre et ils se marient très discrètement dès le retour de la jeune femme à New York. Apprenant le mariage, Clarence Mackay a déshérité Ellin. Irving a alors transmis à sa femme les droits complets pour ses chansons les plus populaires ce qui la mettait à l’abri du besoin, même en cas de divorce. Cette histoire a alimenté la presse à scandale pendant de longs mois, elle démontre aussi qu’au début du XXème siècle il y avait encore une grande distance sociale entre les Juifs et les descendants des premiers colons, qu’ils soient protestants ou catholiques. En 1927 Irving Berlin a la joie de voir naître son premier enfant, une petite fille, pour qui il écrit Russian Lullaby (La berceuse russe), reconnue comme la meilleure chanson de l’année. Parmi ses nombreux titres, il s’agit d’une rare évocation de ses racines slaves.

Le mariage d’Ellin et d’Irving a duré 62 ans, « jusqu’à ce que la mort les sépare ». Elle continuait d’écrire ses nouvelles et ses récits étaient très appréciés. Ellin était souvent publiée par le très réputé magazine The New Yorker. Le couple eut trois filles et un petit garçon. Malheureusement cet enfant, âgé de trois semaines à peine, est mort brusquement en décembre 1928. Cette tragédie a réconcilié la famille et Clarence Mackay jusqu’à sa mort en 1938, qui rendait visite à sa fille et à ses petites-filles. Lorsque l’année suivante, la Grande Dépression ruine pratiquement son empire, le gendre, très riche et qui connaissait des gens influents, est d’une aide bienvenue pour remonter la pente.

Hollywood : 1922-1954

Irving Berlin travailla pour Hollywood durant plusieurs décennies : son premier film datait donc de 1922 et le dernier a été réalisé en 1954. Ses succès les plus nombreux se trouvent dans des comédies musicales, tournées surtout dans les années 1930-1950. On peut citer la fameuse chanson Cheek to Cheek, chanté par Fred Astaire dans Le Danseur du dessus et surtout le White Christmas qui figurait dans le film L’amour chante et danse, devenu le single le plus vendu avec plus de 50 millions d’exemplaires écoulés. De plus grâce à cette chanson il a remporté en 1943 l’Oscar, le prix le plus convoité par les artistes du cinéma. Il faut aussi mentionner la chanson, jamais démodée, Puttin’on the Ritz, écrite en 1929 et reprise par Fred Astaire dans le film Blue Skies (1946) et qui est considérée depuis comme un hymne de Hollywood.

En plus de 60 ans de carrière Irving Berlin a écrit plus de 1000 chansons, il réalisa une vingtaine comédies musicales sur le Broadway et participa aussi à la réalisation d’une vingtaine de films. Malgré son palmarès éblouissant et des nombreuses distinctions officielles[3], il a mené une vie tranquille à New-York auprès de sa femme et ses enfants. Un autre trait de son caractère est signalé par ses filles : son patriotisme farouche. Il disait qu’il devait tous ses succès à l’Amérique et qu’il était reconnaissant à ses parents pour leur décision d’émigrer aux États-Unis.

Irving Berlin est mort dans son sommeil le 22 septembre 1989 à l’âge de 101 ans, quelques mois à peine après la mort de sa femme Ellin.

Un hommage national lui est alors rendu à l’initiative du président en exercice Georges Bush et du président Ronald Reagan qui venait de quitter la Maison Blanche. Dans son discours, Georges Bush a qualifié Irving Berlin d’homme au destin légendaire dont les chansons aideront à tout jamais à la compréhension du peuple américain et de l’histoire des États-Unis. AS♦

Ada Shlaen, mabatim.info

[1] Tioumen est une ville importante de Sibérie, fondée en 1589. Elle possède de gros gisements pétrolifères et probablement pour cette raison est jumelée avec Houston. La grande ville sibérienne Tobolsk fut fondée en 1587. Sous régime tsariste elle est devenue un lieu d’exil pour des opposants politiques. L’écrivain F. Dostoïevski y fut exilé en 1850.
[2] Dans les années 1980 lors d’une rencontre avec Steven Spielberg qui voulait lui consacrer un film, Irving Berlin a mentionné précisément la ville sibérienne de Tobolsk.
Ada Shlaen[3] Irving Berlin a reçu la Médaille Présidentielle de la Liberté, la Médaille d’Or du Congrès, La Médaille de Liberté, Oscar de la meilleure chanson, Grammy pour l’ensemble de sa carrière (1968) Il a aussi son étoile dans l’allée de la Gloire à Hollywood. En 1988 pour son centenaire, un grand hommage lui a été rendu par un concert au Carnegie Hall.

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