Les Pasternak, quelle famille…!

Les enfants de Leonid Pasternak
Les enfants de Leonid Pasternak

Dans l’histoire des arts et des sciences, il est toujours intéressant d’étudier les familles célèbres qui s’étendent sur plusieurs générations : les Bach, les Renoir, les Curie, les Dumas… Leurs talents s’expliquent-ils par la génétique ou plutôt par l’éducation ? Pour étoffer mon propos, je vais présenter l’exemple d’une telle dynastie qui mérite d’être connue : les Pasternak.

Supposons donc que vous entendez ce nom de famille. A qui penserez-vous en premier ? Quel prénom accolerez-vous à ce nom ? Quelles images, quelle musique évoque-t-il ? Je parie que de nombreux lecteurs penseront à « Boris », en se souvenant de son célèbre roman, Le Docteur Jivago, et son prix Nobel en 1958, ce qui a provoqué un regain de tension entre l’Union Soviétique et l’Occident. Certaines personnes se mettront peut-être à fredonner la Chanson de Lara, rendue si populaire par le film éponyme, tourné par David Lean en 1965, et qui fait partie des plus prisés dans l’histoire de la cinématographie mondiale[1]. Mais cette fois-ci, un autre Pasternak va nous occuper ; il s’agit de Léonid (1862-1945) qui n’est autre que le père du poète et romancier Boris. D’ailleurs quand on parle des Pasternak, il faudrait aussi évoquer Rosalia (la femme de Léonid) qui fut une remarquable pianiste, et on pourrait même signaler les trois autres enfants du couple, Alexandre, Lydia et Joséphine, bien brillants dans leurs domaines.

Léonid Pasternak était un éminent peintre et dessinateur dont les œuvres sont présentes dans des grands musées, et pourtant son nom est souvent ignoré du grand public ; il est surtout très apprécié des spécialistes et des amateurs de la peinture russe. Il faut aussi indiquer que ses tableaux, et particulièrement ses dessins, abordent fréquemment la thématique juive. Mais dans son cas, la gloire du fils a probablement joué en défaveur du père.

Il est né le 22 mars 1862 à Odessa dans une famille juive, où de génération en génération, on répétait, sans trop y croire, qu’elle descendait de la célèbre lignée des Abrabanel[2], illustrée par plusieurs savants et penseurs dès le XVe siècle. Mais il s’agit probablement d’une légende familiale, car le nom « Pasternak », comme ceux de nombreux Juifs d’Europe centrale et orientale, atteste une origine fort modeste : il désigne un légume, le panais. A la naissance, on lui donna trois prénoms : Aaron-Yitskhok-Leïb, ce dernier fut rapidement russifié en « Léonid » pour être utilisé aussi bien dans la vie privée que publique.

Le père de Léonid, Joseph, tenait une auberge, située avantageusement aux portes d’Odessa[3] qui était alors une grande cité cosmopolite au bord de la Mer Noire, et où les Juifs avaient une meilleure situation que leurs coreligionnaires de la zone de résidence. Avec ses six enfants, la famille était nombreuse, et pendant plusieurs années leurs conditions de vie étaient assez précaires. Mais avec le temps, Joseph put consolider ses revenus, et les deux cadets, Léonid et Anna en profitèrent pour faire leurs études secondaires et universitaires. Joseph voyait déjà son fils cadet se lancer dans une brillante carrière d’avocat ou de médecin.

Mais Leonid, dès son plus jeune âge, voulait être peintre. Enfant, il dessinait déjà avec des morceaux de charbon sur du carton ou des panneaux de contre-plaqué. A six ans il obtient sa première commande de la part du gardien, qui souhaitait avoir chez lui quelques scènes de chasse. « Le commanditaire » a payé cinq kopecks pour chaque tableau, et il les a accrochés sur les murs de sa loge. Dans ses mémoires, Leonid, par gratitude, l’a appelé « mon Lorenzo Medici ». Plus tard il exécutera volontiers des enseignes pour des clients de son père. Étudiant, il travaillait comme illustrateur pour la presse locale, riche de plusieurs titres, et arrivait ainsi à assurer une certaine indépendance financière.

En voulant concilier le souhait de ses parents et ses propres désirs, Léonid commença par suivre des formations parallèles. Encore lycéen, il fréquentait les cours d’une école de dessin, puis, après l’obtention du baccalauréat en 1881, il s’inscrit à la Faculté de Médecine de Moscou. Mais rebuté par l’obligation d’effectuer des dissections, il bifurqua vers la faculté de droit d’Odessa où il obtint sa licence en 1885.

Une telle démarche dut satisfaire son père qui ne protesta nullement lorsque Leonid décida d’approfondir sa formation de peintre. Déjà en 1882, il souhaitait d’entrer à l’École des Beaux-Arts de Moscou, mais la seule place vacante de la promotion fut attribuée à la fille aînée de Léon Tolstoï, Tatiana. N’ayant pas de moyens suffisants pour aller à Paris, il décide alors de partir pour Munich où pendant deux ans il suit des cours à l’Académie royale de Bavière, ne revenant à Odessa que pour passer ses examens de droit. Il termina ses études à Munich la même année, 1885, en obtenant la médaille d’or.

Droit ou peinture ?

Ainsi il avait en poche sa licence de droit, mais penchait de plus en plus pour une carrière, bien précaire, de peintre. Heureusement, plusieurs événements favorables lui firent définitivement abandonner l’idée de s’engager dans une carrière juridique.

En 1889 sa première grande toile fut retenue pour le salon annuel des Ambulants[4]. En Russie c’était une vraie consécration pour un artiste de vingt-sept ans ! Ce tableau, intitulé Une lettre du pays, était inspiré par l’année du service militaire obligatoire qu’il venait d’accomplir. Pasternak y peint une chambrée dans une caserne. Nous voyons trois jeunes soldats, l’un d’eux lit à ses camarades une lettre qu’il vient de recevoir. Leurs visages sont nostalgiques : visiblement ils se sentent mal à l’aise, arrachés à leur sol natal et leur existence naturelle. Le jeune peintre, discrètement, mais sans ambiguïté, nous fait sentir la contrainte que l’État exerce sur ces paysans. Cette œuvre fut immédiatement achetée par le collectionneur Pavel Tretiakov pour sa fameuse galerie. Le choix du sujet et sa présentation s’inscrivent bien dans l’esthétique des Ambulants. Mais ce tableau, même s’il a rencontré un franc succès, était pour le peintre comme un adieu à ses maîtres, car il était déjà en train d’évoluer et se sentait séduit par d’autres formes, notamment celles des impressionnistes français. Contrairement aux Ambulants qui affectionnaient des scènes historiques, des représentations des serfs peinant dans des champs et des artisans modestes, Pasternak va privilégier les images d’intérieur et les portraits, où, grâce à l’éclairage artificiel, il crée une atmosphère d’intimité. De cette manière il affrontera les problèmes de la technique picturale, d’où sa préférence pour le pastel et l’utilisation d’un colorant fluide mêlé à la gouache[5]. Très rapidement il s’attacha aux dessins d’après nature, ce qui fait de lui un maître du portrait.

Souvent il peignait ses propres enfants ; ces tableaux témoignent de l’atmosphère de tendresse et de cordialité qui régnait dans son foyer. De plus, ces portraits trouvaient toujours des acquéreurs, et les confrères, un peu jaloux, disaient que « Les enfants de Leonid faisaient vivre toute la famille ». Avec le temps il eut des modèles bien plus célèbres et laissa toute une galerie de ses contemporains illustres : Anton Rubinstein, Alexandre Skriabine, Maxime Gorki, Alfred Einstein, Rainer Maria Rilke et surtout Léon Tolstoï dont il deviendra très proche avec le temps.

Avec Tolstoï

Leonid Pasternak
Leonid Pasternak

Dans l’histoire de l’art russe, Leonid Pasternak a une place incontestable et originale d’illustrateur des romans du grand écrivain. Tout d’abord il travailla à une édition de Guerre et Paix et en 1900. Il avait assuré, en collaboration étroite avec l’écrivain, la présentation graphique de la première édition de Résurrection. Leur association eut lieu dans des circonstances très particulières ; Tolstoï écrivait ce roman depuis plusieurs années et n’arrivait pas à l’achever. Or en 1900 il décida de le terminer très rapidement pour financer le déménagement au Canada de la secte de Doukhobors[6], persécutés par le pouvoir tsariste. Tolstoï se sentait alors proche d’eux, prônait le même refus des structures étatiques, ce qui d’ailleurs provoquera son excommunication en 1901. Le peintre fut invité dans l’ancestral domaine d’Iasnaïa Poliana pour prendre connaissance de l’œuvre encore en chantier. Il prépara et retoucha ses illustrations selon les indications de Tolstoï qui souvent exprimait des regrets d’avoir connu Leonid si tard. Cette œuvre graphique, inséparable du texte de la Résurrection, fit rejaillir sur le peintre la gloire de l’écrivain. Les dessins furent présentés en 1900 dans le pavillon russe de l’Exposition universelle de Paris où Leonid reçut la médaille d’or. À partir de cette période, il devient un familier des Tolstoï, dessine souvent l’écrivain ainsi que les membres de sa famille et de son entourage. Au musée Tolstoï de Moscou on peut voir plus de 200 de ses œuvres, y compris l’ultime portrait, dessiné juste après la mort de l’écrivain. Lorsque dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, Tolstoï, âgé de 82 ans, s’était enfui de sa propriété à la recherche de la vie plus paisible et loin des honneurs, il tomba malade et on le fit descendre du train dans la petite gare d’Astapovo. Il y mourra une semaine plus tard ; la femme de Tolstoï demanda alors à Leonid de venir pour le dessiner sur son lit de mort.

L’année 1889 qui apporta au jeune peintre cette première consécration, fut aussi essentielle dans sa vie personnelle. Le 14 février, quelques jours avant l’ouverture du Salon des Ambulants où son tableau sera exposé, il épouse une jeune pianiste Rosalia Kaufman qu’il avait connue chez un ami cinq ans auparavant. Les deux jeunes gens se sont plu dès cette première rencontre, mais ils semblaient effrayés à l’idée d’avoir à sacrifier leurs carrières à la vie familiale. Or, la bonne réception de son premier tableau aida Leonid à surmonter ses hésitations et ainsi le couple décida de se marier après cinq ans de fiançailles. Plus tard Leonid disait d’ailleurs que Rosalia était comme sa bonne étoile qui lui portait la chance dans tout ce qu’il entreprenait.

Rosalia, née en 1867, venait d’avoir vingt-deux ans. Elle aussi était originaire d’Odessa où son père dirigeait une fabrique d’eau gazeuse, très prospère dans cette région plutôt aride. Elle était pianiste, une vraie wunderkind[7]; à douze ans son jeu émerveilla le grand virtuose Anton Rubinstein qui, après un concert, la donna en exemple aux musiciens de son orchestre, si réputé. Adolescente, elle faisait déjà des tournées en Russie et en Europe, à dix-neuf ans elle enseignait à l’École impériale de musique d’Odessa, filiale du Conservatoire de Saint-Pétersbourg.

Pour dire la vérité, le mariage exigeait davantage de sacrifices à Rosalia qu’à Leonid. Sa carrière, si brillamment commencée, fut interrompue pour de longues années. Elle continuait à donner des concerts privés qui avaient toujours énormément de succès, mais il n’était plus question pour elle de faire des tournées, surtout après la naissance de leurs quatre enfants.

Le jeune couple s’installa à Moscou en louant un modeste appartement dans un quartier périphérique[8]. Leurs premières années n’étaient pas faciles, les problèmes d’argent étaient fréquents, et Rosalia revenait souvent à Odessa avec leur premier-né Boris[9] pour oublier un peu les soucis de la vie quotidienne auxquels elle n’était pas très bien préparée, venant d’une famille aisée.

Pendant que sa femme était à Odessa, Leonid travaillait d’arrache-pied à Moscou. Il était un collaborateur régulier des périodiques illustrés de Moscou et il avait fondé avec un collègue une école privée d’arts graphiques. À son retour Rosalia avait décidé de donner des leçons de piano pour améliorer le budget familial. Son fils Boris devint aussi son élève, il faillit d’ailleurs devenir compositeur et d’après tous les témoignages il était très doué ! Pendant son adolescence et sa prime jeunesse sa vocation ne faisait aucun doute ![10]

Leonid Parternak Pins et Mer
Leonid Parternak Pins et Mer

Mais à partir de 1894, grâce à la notoriété apportée à Leonid par ses premiers tableaux, et surtout grâce à sa réputation d’excellent dessinateur, il put obtenir la stabilité d’un emploi régulier en tant que professeur de dessin à l’École de peinture de Moscou ; son salaire était encore modeste, mais le poste comportait un avantage appréciable : un logement de fonction au centre même de Moscou. Cette nomination fut d’autant plus inattendue que, dans l’Empire russe, les Juifs n’avaient pas le droit d’occuper des emplois dans la Fonction publique, notamment dans l’enseignement. On leur demandait alors une conversion, même formelle. Or le prince Lvov, directeur de l’École, n’avait jamais exigé de Leonid une telle démarche. Dans ses Mémoires Leonid revient sur cet épisode: Je me hâtai d’exprimer au prince Lvov ma joie sincère et ma reconnaissance pour cette invitation flatteuse. Cependant je lui fis remarquer que mes origines juives seraient sans doute un obstacle insurmontable. Je n’étais pas lié au rituel juif traditionnel mais, croyant profondément en Dieu, je ne me serais jamais permis de songer à un baptême à des fins intéressés.

On peut considérer que l’obtention de ce poste inaugura une période heureuse pour Leonid Pasternak. Il put enfin se consacrer entièrement à son art, tout en offrant aux siens une vie aisée : l’emploi permanent d’une nourrice, d’une bonne d’enfant, d’une cuisinière et d’une femme de ménage était alors considéré comme une chose allant de soi.

Il partageait son temps entre ses cours à l’École, sa peinture et les commandes, apportées par sa réputation croissante de portraitiste et de dessinateur. Rosalia donnait, à la grande joie de ses admirateurs, des concerts privés, que Léon Tolstoï, au sommet de sa gloire et qui n’aimait pas se montrer en public, venait volontiers écouter. Quand Leonid se rendait à Iasnaïa Poliana, Tolstoï tenait beaucoup à la présence de Rosalia qui interprétait pour l’écrivain ses compositeurs favoris : Bach, Haendel, Chopin. Leonid, qui se sentait toujours un peu fautif par rapport à sa femme, était ravi de cet accueil et il lui rendit justice dans ses Mémoires : Tolstoï aimait son jeu et souvent son exécution l’avait ému aux larmes. La musique et la peinture imprégnaient l’atmosphère de la maison des Pasternak !

En été ils avaient l’habitude de retourner à Odessa, surtout pour se plonger dans l’atmosphère accueillante, propre à cette grande cité du Sud ; à cette occasion les enfants du couple se rapprochaient de leurs cousins, ils découvraient aussi la mer et avaient même l’occasion d’entendre leurs grands-parents parler le yiddish. Malheureusement, ces vacances s’espacèrent (sans s’interrompre toutefois) avec la mort des anciens. Le dernier à partir fut Isidore, le père de Rosalia qui mourut en 1903.

En 1905 toute la famille est témoin des troubles qui présageaient déjà les événements tragiques de l’année 1917. C’était une longue année de désordres, déclenchés par la cuisante défaite de Port-Arthur face à la puissance japonaise naissante. À la fin de l’année, le pays fut paralysé par une grève générale. Le pouvoir finit par céder en accordant, par le manifeste du 30 octobre, une Constitution et la garantie des libertés publiques. Mais il était déjà trop tard. Une vague insurrectionnelle déferle sur le pays : à Moscou entre le 22 et le 31 décembre, des barricades s’élevent, à Odessa commence la mutinerie du cuirassé Potemkine, et toute la ville connaît une grande agitation. La sévère répression dirigée par Piotr Stolypine arrête ce mouvement social qui fut appelé «la répétition générale». Douze ans plus tard aura lieu le funeste spectacle final[11] !

Leonid Pasternak vit cette crise comme un cataclysme inévitable et, tout en ressentant une certaine sympathie pour ce mouvement révolutionnaire (comme une bonne partie des intellectuels russes), il sent un certain découragement. Étant témoin à Moscou de l’écrasement de l’insurrection et écœuré par la répression, il décide d’échapper à ces visions de cauchemar, en partant à l’étranger avec sa famille.

Il choisit l’Allemagne comme lieu de refuge, tant ce pays lui semblait alors sûr et familier. C’était effectivement le cas en 1906 et même des années plus tard, en 1921, quand il quittera définitivement la Russie après la révolution de 1917 et la guerre civile. Pour lui, ce choix semblait logique : sa femme et lui parlaient parfaitement l’allemand, il était connu parmi les peintres grâce aux années passées à Munich, obtenait de nombreuses commandes pour des portraits. Pouvait-il prévoir l’évolution tragique et néfaste de ce pays ?

Au bout d’un an la famille va revenir en Russie et reprendre, en apparence, le cours normal de leur vie. Mais pendant les dernières années de la monarchie, Leonid comme la plupart de ces contemporains, va vivre avec un lugubre pressentiment de la fin d’une époque, renforcé par la conscience de l’absurdité de la guerre, éclatée en 1914.

Durant ces dernières années de paix précaire, grâce à la fréquentation du poète Haïm Nahman Bialik, rencontré à Odessa en 1911, Leonid va se rapprocher de ses racines juives. Leur amitié ira en se renforçant aux cours des années, et il existe plusieurs portraits de Bialik peints par Pasternak. Il regrettait de ne pas pouvoir lire le poète en hébreu, et utilisait les traductions russes. Souvent ils parlaient de la place insuffisante des arts plastiques dans la société juive, en espérant voir des évolutions dans ce domaine.

Le 28 février 1917, les Russes pouvaient avoir l’impression d’un retour en arrière, mais cette fois-ci les événements prendront le cours tout différent. La capitale de l’Empire, après des semaines d’émeutes et de désordres provoqués par les pénuries et l’état de guerre, tomba sous l’influence des Soviets, dirigés par des ouvriers en grève et des soldats déserteurs. Le 3 mars, le tsar Nicolas II abdique : la monarchie s’écroule comme un château de cartes. Hélas ! Le gouvernement provisoire ne contrôlait pas la situation face aux « soviets de députés ouvriers, soldats et paysans » apparus depuis février. Les bolchéviques, avec Vladimir Lénine à leur tête, renforçaient de jour en jour leur influence. Le 7 novembre (d’après le calendrier grégorien)[12] les milices armées et les gardes rouges occupent tous les lieux stratégiques de Petrograd, y compris le Palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire. La province suit la capitale, les résistances étant très faibles, d’autant plus que le nouveau gouvernement donne immédiatement, par plusieurs décrets, satisfaction à ceux qui l’avient porté au pouvoir. On peut citer quelques lignes du Docteur Jivago : « Quelle magnifique chirurgie, s’exclama Iouri Jivago, en lisant ces décrets. Un, deux, trois, et on vous excise artistement les vieilles plaies fétides !»

Mais à partir de 1918, la Russie s’enfonce dans la guerre civile. Pendant plus de trois ans le pays est déchiré par des violences extrêmes. D’un côté les généraux de l’armée impériale (Koltchak, Ioudenitch, Denikine, Wrangel…) forment les armées blanches ; en face, Léon Trotski organisa une « Armée rouge » pour les combattre. Pour la population civile, ces trois ans signifiaient le retour à l’âge de pierre ; l’approvisionnement des villes n’était plus assuré, dans les appartements il n’y avait plus ni eau courante, ni chauffage, et la faim et les épidémies sévissaient.

La vie de l’intelligentsia russe devient alors très dure. Les persécutions, les arrestations, les emprisonnements sont de plus en plus fréquents. Il est vrai que le Commissaire du peuple à l’instruction, Anatole Lounatcharski, révolutionnaire et marxiste certes, mais un homme fin et cultivé ainsi que l’écrivain Maxime Gorki, arrivaient parfois à obtenir quelques mesures favorables pour adoucir l’existence des artistes. Ainsi en mai 1918 Leonid Pasternak fut engagé dans une « brigade de peintres », chargés d’exécuter les portraits des principaux dirigeants du parti bolchévique. Grâce à ce travail il put obtenir des rations supplémentaires. De cette manière Leonid exécuta les portraits de Lénine, Trotski, Kamenev et bien d’autres. Hélas ! Certaines de ces œuvres seront détruites lors de « grandes purges », quand de nombreux bolcheviques de première heure seront devenus des « ennemis du peuple ».

La fin de la guerre civile permet le retour à la vie plus ou moins normale. Les frontières s’ouvrent et de nombreux nouveaux citoyens soviétiques quittent le pays, certains pour toujours, d’autres pour un temps seulement. Berlin attire des artistes et des intellectuels. Rosalia et Leonid, durement éprouvés par la décennie de privations, partent aussitôt, toujours pour l’Allemagne. Leurs deux filles les accompagnent ; les fils restent en Union Soviétique, mais pendant quelques années ils pourront venir assez souvent voir les parents. Les époux garderont leur nationalité soviétique, car ils envisagent un retour dans un avenir indéterminé.

Le peintre retrouva en Allemagne les relations nouées lors de ses différents séjours. Après des débuts difficiles, il put organiser des expositions et obtint des commandes qui permettaient à la famille de vivre d’une manière indépendante. Les filles reprirent leurs études, Joséphine en philosophie et Lydia en biochimie. Rosalia donnait de temps en temps de concerts, bien accueillis par le public.

À Berlin Leonid retrouva le poète Haïm Bialik qui put à son tour quitter l’Union Soviétique grâce à l’aide de Gorki. En 1923 le peintre entreprit un voyage en Palestine où il put revoir encore une fois Bialik qui s’était installé entre temps à Tel-Aviv. De cette période datent des tableaux comme Le paysage de Palestine ou bien Le petit âne dans la chaleur.

Pendant son séjour à Berlin, Léonid fréquentait volontiers les personnalités du courant sioniste, tels Haïm Weizman ou Nahum Sokolov. Il participait au travail de la maison d’édition « Yavne » dont le siège principal se trouvait à Jérusalem. Il écrivit aussi l’essai Les motifs juifs dans l’œuvre de Rembrandt qui a été publié en 1923 à Berlin. Bialik qui souhaitait préfacer cet ouvrage y vit « un retour au judaïsme ». Or Leonid récusa cette interprétation, en écrivant à son ami : Vous avez tort, il n’y a pas de « retour », car je ne vous ai jamais quittés, j’ai toujours été avec vous. Seulement vous ne m’avez pas vu, pas cherché … ».

Boris_Pasternak_with_family_1920s
Boris Pasternak et sa famille

Dans ces années Leonid entama ses Mémoires où il consacra plusieurs pages à Tolstoï, le tirage de ce livre fut détruit par les nazis pendant les nombreux bûchers des années 1930. Les émigrés russes, si nombreux dans la ville, commencèrent alors à partir, l’exode s’accéléra avec la venue au pouvoir d’Hitler.

Léonid et les siens quitteront la ville seulement en 1938. Comme ils avaient gardé leurs passeports soviétiques, ils envisageaient très sérieusement le retour en Union Soviétique, mais le consulat tardait avec la délivrance des visas. Il faut dire que la vague de la grande purge atteignit l’ambassade ; entre 1930 et 1937 quatre ambassadeurs furent rappelés à Moscou, tous les quatre furent arrêtés et fusillés en 1937 et 1938. Personne ne voulait traiter leur dossier.

Évidemment, Boris Pasternak était prêt à les accueillir, il s’était même « débrouillé » pour louer à Peredelkino[13] une grande « datcha » de six pièces et un jardin dans le « village des écrivains ». Mais il ne les encouragea guère à retourner en URSS, pressentant toutes les difficultés qu’ils auraient à s’accoutumer à la vie soviétique. Pour finir, Leonid et Rosalia partent pour l’Angleterre où habitait déjà leur fille cadette Lydia qui avait épousé en 1935 un professeur d’Oxford. Joséphine, leur fille aînée et son mari purent aussi les rejoindre. Malheureusement le 23 août 1939, Rosalia mourut d’une crise cardiaque. Leonid s’éteindra le 31 mai 1945. En apprenant sa mort, son fils, très atteint, tenta d’écrire ses sentiments : J’avais envie de lui dire plus clairement et plus nettement quel bouleversant accompagnement je voyais toujours devant moi dans son talent stupéfiant, les miracles de son art, la facilité avec laquelle il travaillait, sa fantastique fécondité, sa vie riche, fièrement concentrée, réelle, vécue pour de bon pour atteindre une hauteur tragique rare ».

Nous ne pouvons que regretter la faible notoriété du premier représentant de la dynastie des Pasternak qui mérite toute notre attention. AS♦

Ada Shlaen, mabatim.info

[1] Si on tient compte de l’inflation, ce film est le huitième plus gros succès de l’histoire du cinéma avec presque deux milliards de dollars de recettes.
[2] La famille Abrabanel était l’une des plus anciennes familles juive d’Espagne. Elle est aussi citée au Portugal. Son établissement dans la péninsule ibérique date d’avant l’arrivée des Juifs séfarades, c’est-à-dire dès l’époque de la destruction du Premier Temple.
[3] Odessa fut fondée à la fin du XVIIIe siècle. Au XIXe c’était la quatrième ville de l’Empire (après Saint-Pétersbourg, Moscou et Varsovie), mais la seconde après Varsovie pour la population juive qui avoisinait 30%, c’est-à-dire 165000 sur 450 000 d’habitants
[4] En Russie le mouvement des Ambulants correspondait à la révolte contre l’académisme, imposé par l’Académie impériale des Beaux-Arts, d’où l’idée d’organiser les expositions itinérantes qui avaient un but pédagogique revendiqué car les Ambulants voulaient rendre l’art plus accessible à un vaste public et aux couches les plus modestes de la société.
[5] Nous pouvons voir ces traits dans les tableaux de Leonid Pasternak, exposés au Musée d’Orsay. Il s’agit de trois œuvres : La veille de l’examen, peint en 1895, d’un portrait de Léon Tolstoï et d’un autre de Ludwig Metzl (1907), un notable de la communauté juive d’Allemagne.
[6] La secte de Doukhobores (en russe : lutteurs de l’esprit) rejette toutes les institutions (gouvernements, assemblées, clergé constitué, le service militaire…) Ils suivent seulement les quatre Évangiles : selon Matthieu, Marc, Luc et Jean. D’après eux nul n’a besoin d’intermédiaire entre Dieu et l’homme, car chaque homme porte en lui une part de divinité. Ils étaient d’ardents pacifistes, ce qui leur valut une dure répression aussi bien dans l’Empire russe que plus tard en Union Soviétique.
[7] Un enfant prodige
[8] Ce quartier est d’ailleurs décrit par Boris Pasternak dans les premiers chapitres du Docteur Jivago.
[9] Boris Pasternak est né le 10 février 1890
[10] Il a abandonné ses études de musique en 1909, en donnant comme explication le fait de ne pas avoir « l’oreille absolue », le don qu’il n’a pas hérité de sa mère.
[11] Dans les premières pages de son roman, Boris Pasternak a laissé des descriptions très vivantes de cette période à Moscou, quand tout adolescent il s’était trouvé au centre même de ces événements.
[12] Avant 1917 en Russie on utilisait le calendrier julien qui avait 14 jours de différence avec le calendrier grégorien utilisée en Occident.
Ada Shlaen[13] Peredelkino est un ensemble de datchas, situé à 25 km au sud-ouest de Moscou. Sous le régime soviétique, un village des écrivains » y fut construit pour les membres de l’Union des écrivains soviétiques. Boris Pasternak y habitera à partir de 1934. Il meurt à Peredelkino en 1960 et est enterré au cimetière du village.

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Un commentaire

  1. J’ai lu avec eaucoup d’intérêt l’histoire avec force détails de Leonid Pasternak.
    Félicitations pour ce récit.

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