La pensée économique et sociale de Jabotinsky

Jabotinsky, lecteur de la Bible hébraïque

La pensée économique et sociale de Jabotinsky occupe une place particulière dans son œuvre, consacrée essentiellement aux questions politiques et à la situation du peuple juif en Eretz-Israël et en exil. Elle n’est exposée de manière exhaustive et systématique dans aucun livre, ni même dans un recueil. On la trouve éparse dans quelques discours et articles, et notamment dans les Éléments de philosophie sociale de la Bible, dans La rédemption sociale et dans L’idée du Yovel, trois textes regroupés dans le livre que je viens de publier[1]. Considéré dans sa prime jeunesse comme un écrivain prometteur (Maxime Gorki avait dit que sa conversion au sionisme fut une perte irréparable pour la littérature russe), Jabotinsky n’a guère eu le loisir de mettre à profit ses talents d’homme de lettres, sinon pour aborder les nécessités impérieuses de l’actualité, même s’il a publié – outre ses nombreux articles – deux romans et une autobiographie inachevée[2].

Le « Saint des Saints » de l’univers de Jabotinsky

Le fondateur du Betar et de la Légion juive a littéralement donné sa vie au mouvement sioniste et à l’édification de l’État juif dont il n’a pas vu le jour, étant resté comme Moïse, sur l’autre rive[3]… Et pourtant, les questions sociales et économiques n’ont cessé de le préoccuper. Son traducteur Moshé Bella pose la question de savoir ce qui motivait le plus Jabotinsky, du « pathos politique » ou du « pathos social », et il observe que la question de la « réparation de la société » (Tikkoun ha-hévra) n’a jamais laissé de répit à l’âme sensible de Jabotinsky[4]. Effectivement, dans le Panthéon intérieur du Roch Betar et dans son univers intime, la question de la justice sociale et de la réforme économique – à laquelle il n’a guère pu consacrer tout le temps qu’il aurait souhaité – occupait une place centrale. Elle était, selon ses propres termes, le « Saint des Saints » de son Temple intérieur.

Avant d’aborder succinctement la pensée économique et sociale de Jabotinsky, il convient de faire une remarque préliminaire concernant la place qu’occupe la Bible dans la pensée sioniste moderne. Beaucoup a été dit sur le caractère utopique de la société juive décrite par Herzl, le « Visionnaire de l’État », dans son ouvrage programmatique, L’État juif et dans son roman politique Altneuland. Homme du dix-neuvième siècle, Herzl croyait au progrès nécessaire de l’humanité, et son utopie est le fruit des conceptions de son époque (Paul Giniewski le compare judicieusement à Jules Verne, autre grand utopiste). Le rapprochement entre Herzl et Jabotinsky est instructif, à cet égard comme à beaucoup d’autres. Si le premier est un homme du siècle du Progrès et de la Science, le second (né en 1880) est bien un homme du vingtième siècle, celui des guerres meurtrières et des totalitarismes. (Il faut cependant nuancer l’idée d’un Herzl totalement optimiste, car lui aussi a eu la prescience d’une catastrophe à venir[5]).

Partisan d’un retour à Herzl – dont il se considéra toute sa vie comme le continuateur – Jabotinsky a apporté à l’idée sioniste la dimension militaire qui faisait défaut à la pensée du « Visionnaire de l’État ». Mais les deux grands théoriciens du sionisme ont aussi lu la Bible, et tous deux l’ont prise au sérieux. Contrairement aux rabbins réformés (qui furent, avec beaucoup de rabbins orthodoxes, les pires adversaires du sionisme au sein du monde juif) et à beaucoup d’autres lecteurs de la Bible à leur époque, Jabotinsky, comme Herzl, lit la Torah non comme un récit mythique, mais comme le livre de l’Histoire nationale juive par excellence, et il en fait une source d’inspiration essentielle de ses idées politiques. Ces dernières s’expriment ainsi dans son roman Samson, où il fait une lecture audacieuse des événements de la période des Juges. Mais c’est surtout sa pensée économique et sociale qui est très largement fondée sur sa lecture de la Bible hébraïque, le Tanakh.

La pensée sociale biblique de Jabotinsky

Jabotinsky avait passé ses années de jeunesse à Rome, où il fut exposé aux conceptions socialistes, notamment par le biais de son professeur Antonio Labriola[6], comme il le relate dans son autobiographie :

« Toutes mes conceptions relatives aux problèmes nationaux, de l’État et de la société se sont forgées au cours de ces années, sous l’influence italienne ; c’est là-bas que j’ai appris à aimer l’architecture, la sculpture et la peinture… À l’université, mes maîtres étaient Antonio Labriola et Enrico Feri[7]. J’ai conservé la croyance en la justesse du régime socialiste, qu’ils ont semée dans mon cœur, comme quelque chose allant de soi, jusqu’à ce qu’elle soit détruite de fond en comble par l’expérience rouge en Russie ».

L’influence socialiste exercée par ses professeurs de l’université de Rome s’est prolongée durant son activité de journaliste, alors qu’il couvrait l’actualité parlementaire en assistant aux séances de la Chambre des députés, au Palais Montecitorio[8].

« À la tête de la gauche se trouvait le groupe parlementaire socialiste, auquel je me joignis en pensée, même si je n’y suis jamais entré de manière officielle, ni en Italie, ni en Russie. Son programme final, la nationalisation des moyens de production – me semblait alors comme une conclusion logique et souhaitable du développement de la société »[9].

Comme d’autres dirigeants et intellectuels juifs russes à son époque[10], Jabotinsky avait été durablement marqué par le spectacle de la misère des Juifs en Russie, qu’il décrit dans son roman Les Cinq, en partie autobiographique.

Ses articles concernant la question sociale ont été écrits dans les années 1930, au lendemain de la grande crise de 1929, qui avait conduit Jabotinsky à réfléchir aux questions économiques et sociales. Il avait lui-même connu de près, non certes la pauvreté, mais une vie de gêne, après le décès de son père – sa mère s’étant privée pour offrir à ses deux enfants des études supérieures – et bien plus tard, dans sa vie adulte, quand il donnait une partie conséquente de ses revenus de journaliste au mouvement sioniste révisionniste. C’est donc tout naturellement qu’il avait pu penser que la « classe ouvrière » serait le porte-drapeau des pauvres et qu’elle pourrait parler en leur nom et améliorer leur sort.

Mais cet espoir fut déçu et Jabotinsky dut vite déchanter, sur ce sujet comme sur d’autres points clés de la doctrine marxiste, après la Révolution d’octobre en Russie, en découvrant ce qu’il a appelé le « contenu égoïste du concept de classe ». L’évolution qu’a connue Jabotinsky sur ce point – et son rejet définitif de toute conception socialiste – tiennent tout autant à sa réflexion sur les questions économiques et politiques qu’à sa conviction, profondément ancrée, que tous les hommes naissent et demeurent égaux. Brièvement séduit par les idées socialistes et pacifistes dans sa jeunesse, il en est très vite revenu pour élaborer sa doctrine sioniste, marquée par le concept de ‘Hadness (« un seul drapeau »), qu’il oppose au Sha’atnez (mélange de laine et de lin proscrit par la Bible) que représente à ses yeux le sionisme socialiste.

C’est en effet dans la Bible hébraïque que Jabotinsky trouve le fondement de toute sa philosophie économique et sociale, qu’il résume dans la notion de Tikkoun Olam (réparation du monde)[11]. Comme il l’explique,

« Dieu a certes créé le monde tel qu’il est, mais que l’homme se garde bien de se satisfaire que le monde reste toujours ‘’tel qu’il est’’ – car il est tenu de s’efforcer à tout moment de le perfectionner… car si Dieu y a laissé de si nombreuses lacunes – c’est précisément pour que l’homme lutte et aspire à la ‘’réparation du monde’’ ».

L’idée de Tikkoun Olam vue par Jabotinsky trouve son application dans l’impératif de combattre la pauvreté, qui est à ses yeux non pas tant un mal inévitable qu’un mal inutile, qu’il incombe de faire disparaître en « réparant » le monde.

L’extrême sensibilité du « Roch Betar » à la misère sociale l’amène à élaborer le programme des « Cinq Mem », exposé dans son article La rédemption sociale et inspiré en partie d’un Juif viennois, Joseph Popper-Lynkeus[12], auteur d’un livre intitulé L’obligation alimentaire générale. D’après le programme de Popper-Lynkeus, l’État a l’obligation de libérer les citoyens, riches ou pauvres, de trois obligations essentielles : l’alimentation, l’habillement et l’habitation. Jabotinsky reprend ce programme à son compte, en y ajoutant l’éducation et la santé. C’est en cela qu’on a pu dire que Jabotinsky était le précurseur de l’État-providence moderne. (À suivre…) PL

Pierre Lurçat, MABATIM.INFO

[1]    Extrait de ma préface au livre de Jabotinsky, La rédemption sociale (voir Mabatim.info), que je viens de publier en français. Disponible uniquement sur Amazon.
[2]    Les Cinq, éditions des Syrtes 2006, Samson le Nazir, éd. des Syrtes 2008, Histoire de ma vie, Les provinciales 2011, traduction et présentation de P. Lurçat.
[3]    Il est mort en 1940 à New-York.
[4]    M. Bella, Jabotinsky, ha-Ish oumishnato, Misrad Habitahon 1980 p. 253.
[5]    Voir sur ce sujet, Y. Nedava « Les fondateurs du sionisme et la vision de la Shoah », in Between the Visions, Rafael Hacohen éd. (hébreu).
[6]    Philosophe et homme politique italien (1843-1904), contribua à diffuser le marxisme en Italie.
[7]    Criminologue et homme politique italien (1856-1929).
[8]    Il est intéressant de noter que Herzl avait lui aussi été correspondant parlementaire, à Paris, comme il le relate dans son livre Le Palais Bourbon, tableaux de la vie parlementaire. Ainsi, les deux grands théoriciens du sionisme politique ont tous deux été marqués par la vie politique de deux grandes démocraties de l’époque.
[9]    Histoire de ma vie, op. cit. page 32.
[10]  Voir notamment la description faite par Zalman Shazar, Étoiles du matin, Albin Michel.
[11]  Jabotinsky emploie ici la notion de Tikkoun Olam, qui a depuis lors été souvent utilisée à des fins politiques, notamment au sein de la gauche juive radicale aux États-Unis. Voir mon article « Ruth Bader Ginsburg, Israël et le « Tikkun Olam » : la falsification d’un concept juif ».
[12]  Ingénieur et écrivain autrichien (1838-1921).

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