Les Juifs de France entre Djihad et dhimmitude

À Bat Ye’or

À ma question de savoir pourquoi aucune manifestation de soutien à Israël n’avait été organisée à Paris, une amie venue de France juste après la fin de la guerre de Gaza me répondait qu’il y avait eu une très grande manifestation… contre la décision de la Cour de cassation dans l’affaire Sarah Halimi. Repensant après coup à cette réponse évasive, j’ai compris qu’elle était tout à fait significative de la situation des Juifs de France aujourd’hui. Plongée dans un état de déréliction sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et encore sous le choc de l’impunité offerte à l’assassin de Sarah Halimi par les plus hautes instances judiciaires françaises, la communauté juive est totalement incapable de penser à exprimer sa solidarité avec Israël. L’absence de manifestation publique de soutien à l’État juif frappé par les missiles du Hamas n’est pas tant un signe de manque de solidarité, qu’un témoignage criant de la situation dramatique dans laquelle se trouve aujourd’hui le judaïsme français.

Pour décrire cette situation et la qualifier politiquement, j’emploierai le concept forgé par l’historienne Bat Ye’or, auteur de travaux importants sur la condition des minorités juives et chrétiennes sous l’islam : la dhimmitude. Ce concept permet en effet de comprendre la situation actuelle du judaïsme français, et en particulier son incapacité de réagir efficacement aux attaques dont il est victime et d’affirmer sa solidarité de destin avec Israël. Les « voix autorisées » du judaïsme français – qui continuent de se penser comme membres à part entière de la communauté nationale – tiennent un discours largement déconnecté de la nouvelle réalité apparue à l’aube des années 2000. Cette réalité peut être décrite comme la mise à l’écart progressive des Juifs et leur stigmatisation par les médias et par une partie de la classe politique française, au nom de l’antisionisme largement partagé et du soutien au « peuple palestinien ».

Comme l’observe Shmuel Trigano, à propos de la récente déclaration du ministre des Affaires étrangères français, évoquant un « risque d’apartheid » en Israël1,

« la France franchit un pas dans l’adoption du discours de la cause palestinienne et des tenants du BDS, c’est-à-dire du boycott de tout ce qui est israélien, en vue de faire d’Israël le paria des nations »2.

Or, quelle a été la réaction des dirigeants de la communauté juive à cette déclaration, d’une gravité sans précédent ? Quasiment nulle. Sur le site du CRIF, censé représenter politiquement le judaïsme de France, on ne trouve aucune réaction officielle, mis à part une analyse pertinente des implications de cette déclaration, signée du président du Bnai Brith, Philippe Meyer (crif.org)3. Mais aucun communiqué du CRIF ne dénonce cette déclaration d’une gravité sans précédent. Silence également du côté du Grand Rabbin de France, candidat à sa réélection. (Quant au rabbin Michaël Journo, lui aussi candidat au grand rabbinat, il déclarait récemment :

« Je suis là pour donner de l’espérance aux membres de ma communauté et leur donner l’envie de continuer à s’épanouir sur la terre de France »).

Bat Ye’or (photo : Pierre Lurçat)

Ce silence et ce discours déconnecté de la réalité sans précédent à laquelle sont confrontés les Juifs de France sont symptomatiques. Au-delà de la personnalité des dirigeants du judaïsme français, dont les qualités ne sont pas en cause, c’est une situation objective qui est ici décrite. Face au djihad mené depuis de nombreuses années sur le territoire français, qui a fait de nombreuses victimes en leur sein, les Juifs de France ont vainement attendu et espéré être protégés par la République. Reproduisant le schéma traditionnel analysé par l’historien Yosef Haïm Yeroushalmi4 (4), la communauté juive de France a toujours cherché protection auprès des dirigeants français, et notamment du Président de la République, considéré comme incarnant l’amitié pour lsraël et les Juifs, au contraire du Quai d’Orsay. C’est ainsi que le Grand Rabbin de France, Haim Korsia a tenu les propos suivants dans le Midi libre :

« Je n’ai pas vocation à dire autre chose que ce qu’a dit le Président de la République : il y a un agresseur, le Hamas, et un pays qui répond ».

Or, après l’offensive du Hamas contre Israël et ses répercussions en France, où une frange de la population musulmane a pris fait et cause publiquement pour le Hamas, les dirigeants français ont dans le meilleur cas renvoyé dos-à-dos l’agresseur et l’agressé, et dans le pire, pris position contre Israël. Non seulement la France d’Emmanuel Macron n’a pas affirmé clairement son soutien à Israël, mais elle a en fait été en pointe dans le camp anti-israélien, tant par la couverture médiatique très partiale (Infoéquitable) des événements que par son action diplomatique pour obtenir un cessez-le-feu favorable au Hamas, avant la fin de l’opération de Tsahal. La France – qui n’est plus depuis très longtemps un « ami d’Israël » – a adopté aujourd’hui la politique conforme à sa réalité démographique. Ou pour dire les choses de manière plus explicite : elle se comporte comme un pays membre de « ce nouveau continent en train d’émerger », auquel Bat Ye’or a donné le nom d’Eurabia5 (5).

Les Juifs de France éprouvent aujourd’hui dans leur chair – même s’ils peinent à le reconnaître parfois – leur solitude extrême, la solitude d’Israël… Ils sont renvoyés, à leur corps défendant souvent, au destin d’Israël, alors qu’ils voudraient encore se bercer des illusions mortelles du franco-judaïsme et de l’assimilation/intégration au récit national français. Dans ce contexte, les dirigeants du judaïsme français ont en fait adopté la position caractéristique de la situation des dhimmis en terre d’islam. Ils font profil bas, s’abstiennent de manifester publiquement leur soutien à Israël et se préoccupent avant tout de leur survie et de leur sécurité (ce que le rabbin Journo appelle, de manière poétique, « s’épanouir sur la terre de France »). Cela fait longtemps, hélas, que les Juifs de France ne s’épanouissent plus sur la terre de France, devenue dans de nombreux quartiers et banlieues une terre d’islam.

Entre djihad et dhimmitude, l’avenir du judaïsme français est aujourd’hui bien sombre. PL♦

Pierre Lurçat, MABATIM.INFO

NB : Je donnerai une conférence en ligne sur « L’État juif selon Jabotinsky« , JEUDI 3 JUIN à 19h00 dans le cadre de l’Organisation Sioniste mondiale. Inscription en ligne https://form.jotformeu.com/211493084035350

1 Le 23 mai 2021, Jean-Yves Le Drian a déclaré, lors de l’émission du Grand Jury RTL LCI Le Figaro : « Pour la première fois, on a pu constater une conflictualité dans les localités israéliennes. Les communautés se sont affrontées. Le risque d’apartheid est fort si on continue à aller dans une logique à un État ou du statu quo. »
2 Shmuel Trigano, chronique sur Radio J, 25 mai 2021.
3 La seule expression publique de soutien à Israël organisée par le CRIF a été un appel à envoyer des messages de solidarité en ligne… c’est-à-dire un soutien virtuel.
4 Dans son livre Serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs, Allia 2011.
5 Interview au Jerusalem Post, 2 janvier 2017 (Observatoire Islam Europe).

4 commentaires

  1. Monsieur Lurçat, cela fait des années que je suis convaincu des faits que vous exposez. A situation extrême solution extrême, je suggère de s’organiser rapidement pour quitter ce pays hostile pour ailleurs et voter Marine aux présidentielles.

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  2. De plus en plus ostensiblement les autorités françaises laissent apparaître leur dhimitude et leur subordination à l’islam, comme une répétition de Vichy, et le nazisme. L’avenir est sombre.

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