« Sur les rives de Tibériade » de Rachel

Rahel, la vie pas banale d’une poétesse israélienne

Une grande voix des lettres hébraïques traduite en français aux éditions Arfuyen

Les éditions Arfuyen ont entrepris depuis 2006 de traduire en français les œuvres complètes de la poétesse Rachel (Rahel, en hébreu), dans une traduction de Bernard Grasset. Après Regain (2006) et De loin, suivi de Nébo (2013), c’est aujourd’hui le dernier recueil de son œuvre poétique qui paraît, en édition bilingue comme les précédents, sous le titre Sur les rives de Tibériade.

Chacun en Israël connaît les poèmes de Rahel, qui sont étudiés au lycée et dont beaucoup ont été adaptés par les plus grands artistes israéliens et sont devenus des chansons populaires.

Elle est à juste titre considérée comme une des grandes voix de la poésie hébraïque au vingtième siècle, et comme une des fondatrices de la littérature hébraïque moderne, aux côtés de S. J. Agnon ou de Yossef Haïm Brenner.

Morte à quarante ans

Son traducteur, Bernard Grasset, est issu d’une famille de paysans-vignerons et d’artisans vendéens. Dans la préface au livre, intitulée « Dans le jardin du cœur », il expose les éléments essentiels de l’art poétique de Rahel, marqué par la lecture de la Bible, et ses thèmes favoris, comme ceux de l’espace et du temps, sa fascination pour la nature et son expérience de la souffrance.

Rahel, qui est « montée » en Israël en 1909 (elle se trouvait en voyage avec sa sœur et a décidé de ne pas retourner dans sa Russie natale), a en effet connu une existence brève et difficile. Atteinte de tuberculose pendant la Première Guerre mondiale, elle en mourra en 1931, à l’âge de quarante ans seulement. Sa vie marquée par l’expérience de la pauvreté, de la maladie et de la souffrance nourrit une poésie qui, note Grasset, « s’élève comme une prière ». Dès son premier poème, qui figure en ouverture du présent recueil, elle déclare :

Pourtant je ne me suis pas révoltée contre le destin,
J’irai avec joie à la rencontre de tout,
Pour tout je rendrai grâce !

Ce poème initial, écrit alors qu’elle est encore jeune fille à Odessa, donne – explique son traducteur – la clef ultime de son œuvre et de sa vie. Effectivement, Rahel a accepté son destin de femme et de poète, et a su écrire, en dépit de la solitude et de la maladie, des vers emprunts d’une joie profonde, qui alterne avec la tristesse et avec un sentiment de gratitude.

Le recueil Sur les rives de Tibériade comporte également une série de lettres – dont plusieurs rédigées par Rahel alors qu’elle se trouvait à Toulouse, pour y étudier l’agronomie – et des articles de journal portant sur des sujets divers. Dans un article, Rahel répond à M. Beilinson, qui décrit la vie des pionniers de la Deuxième Alyah comme une existence « sans joie et sans fête… » Rahel, qui fait partie des membres de la Deuxième Alyah, rejette avec force cette description, écrivant notamment :

« Se lever tôt le matin, non pour suivre un enseignement ou s’occuper de comptabilité – ce qui est de tradition chez un jeune Juif – mais pour aller dans les champs, au contact qui purifie, renouvelle, élève avec sa terre maternelle, semer et planter, être associé au Saint, Béni soit-Il, dans la création du monde, se reposer le jour du shabbat en compagnie de garçons et de filles épris comme toi de l’antique patrie, croire, rêver et espérer – appellera-t-on cela une vie banale ? »

Tragique et espérance

Dans cette réponse pleine d’émotion, on découvre un visage de Rahel que les précédentes traductions de ses poèmes laissaient dans l’ombre, ou ne laissaient qu’entrevoir entre les lignes : celui de la pionnière et de la sioniste ardente, qui a fait le choix difficile et exigeant de l’alyah, de la montée en Israël et qui a donné sa vie au pays d’Israël. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre que de compléter ainsi la lecture poétique par celle, plus théorique ou politique, des articles et lettres de Rahel qui permettent au lecteur de faire connaissance avec la femme qui se cache derrière la poétesse. Et quelle femme !

Dans les dernières lignes de sa préface, le traducteur écrit :

« La poésie de Rachel est un chant tragique, elle est aussi un chant d’espérance ».

Et il ajoute dans une Note sur la traduction :

« J’aurais aimé rencontrer Rachel dans sa petite chambre face à la mer à Tel-Aviv, où elle recevait ses amis : qu’aurait-elle pensé de mes traductions, elle qui connaissait si bien le français, les aurait-elle aimées ? »

Question à laquelle on ne peut évidemment répondre, mais on nous permettra malgré tout de dire : oui, Bernard Grasset, elle aurait aimé vos traductions et aurait apprécié d’être ainsi, grâce à vous, rendue accessible aux lecteurs de France, pays qu’elle avait connu et aimé, et vous en aurait été reconnaissante, tout comme nous le sommes. PL

Pierre Lurçat, Causeur


Sur les rives de Tibériade de Rachel (chez Arfuyen)

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