Le verdict. Yom Hashoah 2024

Esther Glazer en 1961 à l’âge de 14 ans

[5 mai 2024]

Le 11 avril 1961 s’ouvrait le procès Eichman à Jérusalem.

La salle du procès était pleine à craquer. Parmi les 750 personnes présentes se trouvaient bien sûr des journalistes de différents pays, des rescapés de la Shoah… Mais qu’est-ce qu’étaient 750 personnes présentes comparées aux milliers d’Israéliens qui souhaitaient assister à ce procès ? Il fut donc retransmis en direct dans une des salles de conférences du couvent Ratisbonne de la rue Shmuel Hanaguid, où réussirent à entrer près de mille personnes supplémentaires. Il fut aussi retransmis à la radio par Kol Israel et suivi par le reste du pays.

Parmi ceux qui attendaient le verdict avec impatience, se trouvait la famille Glazer de Kiriat Hayim : Tsipora et Shmuel Glazer étaient nés en Pologne et n’avaient pu être sauvés qu’en se réfugiant en URSS, alors que tous les membres de leur famille étaient massacrés en Pologne. Leur fille Esther était née dans un camp de personnes déplacées en Allemagne. Elle avait vécu son enfance dans le souvenir de la Shoah et savait ce qui était arrivé à sa famille.

Esther :

« Lorsque j’étais petite, je demandais avec insistance à mes parents pourquoi n’ai-je pas d’oncles et de tantes comme les autres enfants ? Pourquoi notre famille ne vient pas nous voir pour le Shabbat et les jours de fête ? Mes parents m’avaient finalement révélé que tous les membres de notre famille, grands-parents, oncles, tantes, cousins avaient été massacrés par Hitler et qu’ils ne savaient pas exactement quand, ni où ils étaient enterrés1. »

En septembre 1961, Esther a 14 ans et est en classe de huitième2. Elle craint que le tribunal ne condamne pas Adolf Eichmann à mort mais seulement à perpétuité. Aussi décide-t’elle d’écrire au président du tribunal, Moshe Landau. Elle lui envoie une lettre pour demander que justice soit faite en l’accompagnant d’un poème, intitulé : Le verdict !

Le voici assis ici, le voici finalement sur le banc de l’accusé. Il a gardé son nom : Adolf Eichmann.

De l’abîme montent les 6 millions de Juifs qui s’adressent aux juges d’Israël.

Juges d’Israël, nos juges, vous allez rendre le verdict. Écoutez notre voix : C’est un homme cruel.

Son cœur est de pierre, froid comme la glace, il ne connaît pas la pitié.

Cet homme nous a fait souffrir, nous a tourmentés, humiliés et tués.

Comme une bête de proie assoiffée de sang, il s’est jeté sur nous pour nous massacrer.

Il aimait ça, n’avait aucune conscience, nos cris ne le dérangeaient pas.

Il se dépêchait, ne souffrait aucun retard et a seulement regretté de ne pas terminer son œuvre.

N’écoutez pas ses paroles, n’écoutez pas ses mensonges.

Juges ! Vous parlez en notre nom et jugez en notre nom.

Entendez notre voix

Nous n’avons qu’une demande, nous n’avons qu’un désir, nous ne voulons qu’une chose :

Justice !

Pendant plus de 60 ans, Esther n’a rien su de ce qui était advenu de sa lettre. Le juge Landau l’avait-il seulement lue ? Mais l’année dernière, les archives de l’État lui ont fait savoir que la lettre et le poème avaient été précieusement gardés par le juge dans ses archives personnelles.

Cela m’a beaucoup émue de savoir qu’il les avait conservés. J’ai toujours pensé que ce qu’écrivait une jeune fille de 14 n’avait pas dû l’intéresser et pourtant… Il les avait gardés !…

Il y a quelques années, je publiais un article intitulé : Quand Eichmann demandait grâce3.

La demande de grâce présentée par Eichmann.
Archives de l’État

Le Président Ben Tsvi répondit ainsi à cette demande :

« Après avoir réfléchi et après avoir pris connaissance de tous les faits reprochés à Eichmann, je suis arrivé à la conclusion que ce ne serait pas justice que de le gracier et d’adoucir la peine infligée par le tribunal de Jérusalem, et approuvée par la Cour Suprême siégeant en tant que cour d’appel pénale le 29 mai 1962. Je vous informe que j’ai donc décidé de rejeter cette demande et de ne pas utiliser mon droit de grâce. »

Eichmann a été pendu le 1 juin 1962, incinéré et ses cendres ont été dispersées en Méditerranée dans les eaux internationales.

Mais le président Ben Tsvi avait également rajouté une petite note dans sa lettre à Eichmann dans laquelle il citait la réponse du prophète Samuel faite au roi Agag avant de l’exécuter :

כַּאֲשֶׁר שִׁכְּלָה נָשִׁים חַרְבֶּךָ, כֵּן-תִּשְׁכַּל מִנָּשִׁים אִמֶּךָ

Samuel dit : « Comme ton épée a désolé les mères, qu’ainsi ta mère soit désolée entre les femmes !

Pourquoi avait-il choisi cette référence ?

Parce que le roi Agag dont il est question dans le livre de Samuel est le descendant d’Amalek. Un des descendants d’Agag sera Haman dit Haman l’Agagit (descendant d’Agag), autre persécuteur de Juifs (livre d’Esther).

Mais qui est Amalek ?

Sans rentrer dans les détails, disons qu’il exista un Amalek petit-fils d’Esaü, ancêtre éponyme d’un peuple qui attaqua les Hébreux à plusieurs reprises et sans raison, alors qu’ils sortaient tout juste d’Égypte. Dans le livre de Devarim (25, 19) il nous est donné un ordre très particulier :

Aussi, lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura débarrassé de tous tes ennemis d’alentour, dans le pays qu’il te donne en héritage pour le posséder, tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel : ne l’oublie point.

וְהָיָה בְּהָנִיחַ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לְךָ מִכָּל

-אֹיְבֶיךָ מִסָּבִיב

,בָּאָרֶץ אֲשֶׁר יְהוָה

-אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לְךָ נַחֲלָה לְרִשְׁתָּהּ–תִּמְחֶה אֶת

-זֵכֶר עֲמָלֵק

,מִתַּחַת הַשָּׁמָיִם 

;לֹא

,תִּשְׁכָּח

.

À partir de la période post-biblique, la figure d’Amalek devint synonyme du mal absolu d’où le rajout du président Ben Tsvi.

Cette année particulièrement, nous ressentons combien le mal absolu et gratuit nous entoure.

Amalek n’est pas une figure historique, c’est le symbole de cette haine du Juif qui nous poursuit de génération en génération, quels que soient nos qualités, nos défauts, nos opinions politiques, simplement parce que nous sommes Juifs.

Ce soir, nous commémorons le יום השואה והגבורה (Yom Hashoah vehagevoura) le jour de l’anéantissement et de l’héroïsme.

J’espère que nous éliminerons ceux qui nous veulent du mal, que nous éliminerons Amalek de la surface de la terre et que sa mémoire sera effacée !

Que leur nom et leur souvenir soient effacés

ימח שמם וזכרם

À bientôt, HB

Hannah, Boker Tov Yerushalayim


1 Nombreuses sont les victimes non répertoriées dans les camps d’extermination car elles ont été éliminées sur place par les Einzatzgruppen, les troupes d’intervention allemandes. J’ai déjà parlé dans ce blog du travail admirable du père Patrick Desbois :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yahad-In_Unum
https://yiu.ngo/fr

2 équivalent de la quatrième en France

3 « Quand Eichman demandait grâce » : https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/28/quand-eichmann-demandait-grace/


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