
par Gadi Taub, Mida
[6 septembre 2024]
Qu’est-ce qui motive les manifestants appelés kaplanistes1 à se lancer dans une révolte incessante, qui déchire la solidarité nationale, même au milieu d’une guerre existentielle ? Il s’agit d’un phénomène qui suscite l’embarras, l’inquiétude, la colère et finalement un sentiment d’impuissance de ceux, pour qui cette solidarité est un élément essentiel de la résilience nationale, ainsi qu’un atout des plus précieux de la société israélienne. Pourquoi un petit groupe, qui jouit d’une sympathie considérable parmi de larges cercles de l’élite, est-il prêt à mettre en danger la cohésion nationale, à un moment où nous en avons tant besoin, dans une guerre pour la survie de l’état juif ?
Derrière la lutte pour faire avancer la solution à deux États il semble y avoir une motivation beaucoup plus profonde. C’est une motivation idéologique, culturelle et identitaire et pas seulement politique. En fait, la division de la terre est une étape, un moyen, pas une fin. C’est une condition pour réaliser une aspiration plus profonde : établir une « israélité normale ».
La normalité est un vieux rêve sioniste et israélien. La « normalité » pour les « kaplanistes » est la démocratie laïque, libérale et de plus en plus « progressiste », une société individualiste et surtout l’annulation de la spécificité juive.
Nous avons vu cette volonté de l’annulation de la spécificité juive, lors des événements à propos des prières publiques le jour de Kippour 2023. La rage des manifestants contre les prières publiques de Yom Kippour à Tel-Aviv, juste avant le déclenchement de la « Guerre du 7 octobre ». Leur laïcité fondamentaliste et la croisade morale contre la « ségrégation des sexes dans la sphère publique » devrait être comprise comme suit :
Les religieux menacent de soustraire le peuple de « la lumière du soleil de la normalité », vers le « sombre marécage provincial ».
Les kaplanistes considèrent, qu’ils ont réussi à implanter dans la terre d’Israël la première graine de normalité, qui pour eux représente le progressisme occidental et l’ultralibéralisme. Or, ils pensent, que cette graine risque d’être écrasée par les foules primitives, par des ignorants « bas du front », des juifs orientaux et des ultrareligieux. En plus, toutes ces couches de population ont un taux de natalité supérieur aux « éclairées et laïques ». Par conséquent, ils craignent que cette graine fragile de modernité soit noyée sous les flots de la populace inculte.
À propos des kaplanistes, après le tragique 7 octobre, le public a découvert le côté obscur de l’idéologie « kaplaniste ». Ils considèrent que le Hamas n’est pas l’ennemi le plus immédiat d’Israël.
Pour eux l’ennemi n’est pas extérieur, mais intérieur, à savoir, Bibi Netanyahu et son gouvernement « fasciste ».
Voici comment l’un des meneurs des « kaplanistes » Nir Gordon, explique cette position :
« Notre guerre depuis le 7 octobre est peut-être contre le Hamas. Mais soyons sérieux, la vraie guerre est contre un ennemi de l’intérieur… le Hamas ne représente pas une menace existentielle pour l’État d’Israël… Notre vraie guerre est contre Bibi Netanyahu, Smotrich, Ben-Gvir (ministres nationalistes), et ce gouvernement doit être renversé. »
À l’instar de Nir Gordon, Alouf Ben, le rédacteur en chef du « Haaretz », (« Le Monde » israélien), ne pense pas que notre guerre contre le Hamas soit existentielle. « Haaretz » soutient que la paix entre Israël et les Palestiniens ne réside pas dans le rejet palestinien. Le problème, c’est nous, nous qui avons dégénéré dans un nationalisme et une religiosité extrêmes. Le problème, ce sont les Juifs, pas les Arabes. En même temps, Ben induit également ses lecteurs en erreur en leur faisant croire que le gouvernement israélien a établi, lors de la création d’Israël, que « seuls les Juifs ont des droits » sur toute la Terre d’Israël, alors que les textes du gouvernement d’alors ne parlaient pas des juifs, mais du Peuple juif et ces textes s’opposaient principalement à accorder aux Palestiniens des droits nationaux. En gros, Israël pratique l’apartheid systémique vis-à-vis des arabes.
Shikma Bresler, la pasionaria des kaplanistes, instrumentalise un incident où une voiture a percuté des manifestants, qui bloquaient le périphérique de Tel-Aviv :
« Il y a eux et il y a nous. Eux, c’est une étrange combinaison de fanatiques nationalistes, des ultra-orthodoxes, antisionistes et de personnes corrompues, assoiffées de pouvoir et qui encouragent l’action des “écraseurs des manifestants”. Ils ne représentent que moins de 20 % du public. Nous : nous sommes 80 %qui aspirons à vivre dans un État démocratique normal. Nous, nous exigeons que ces 20 % soient tout simplement éloignés du gouvernail du pouvoir. (7 avril 2024). »
D’un coté, Shikma Bresler présente une position élitiste, mais de l’autre coté, elle prétend exprimer la position des 80 % des gens qui aspirent à vivre « normalement ». La normalité pour elle c’est la laïcité des kaplanistes et tout Israël doit se conformer à cette « normalité kaplaniste ». Shikma Bressler, qui est devenue une sorte de Jeanne d’Arc du mouvement contestataire, n’a pas besoin d’être présentée.
En revanche, il est intéressant de voir comment elle se présente sur Twitter. Elle ne se décrit, que par ces trois mots : « Mère, pionnière (descendante des pionniers socialistes fondateurs des premiers kibboutzim), physicienne.(sa formation académique) ». Aux yeux du public concerné, ce ne sont pas seulement des signes de normalité (après tout, c’est une mère, tout d’abord) mais aussi des signes de la « noblesse » israélienne, la « noblesse » pionnière la plus ancienne d’un côté et la plus récente de l’autre, une physicienne. C’est-à-dire qu’il existe une continuité fondamentale entre la « noblesse » pionnière fondatrice et les pionniers de la high-tech, à savoir l’excellence israélienne.
La guerre n’a pas créé le sentiment d’anxiété chez les kaplanistes. Ils n’ont pas non plus changé leurs revendications, ils ont seulement augmenté leur virulence au point de considérer leur action comme l’unique barrage à une « dictature messianique ».
Le massacre du 7 octobre, pour des raisons évidentes, a déplacé l’équilibre politique en faveur de la droite, majoritaire au parlement et « a renforcé le pouvoir de l’ennemi de l’intérieur ».
Donc, à mesure que les rangs de la protestation se raréfiaient, en raison de l’enrôlement de la majorité du peuple dans l’effort de guerre, les provocations des kaplanistes se sont intensifiées et le ton de leur noyau dur s’est radicalisé. Le poète Ilan Sheinfeld a déclaré :
« S’il le faut, on fera tomber Netanyahu par des moyens violents ». On a entendu dans les manifestations des cris tels que : “Netanyahu, une balle dans la tête”. Les « Frères d’armes2 ont déclaré que « Netanyahu est le plus grand ennemi d’Israël depuis deux milles ans »
Cette vision frise le post-nationalisme, mais pour beaucoup, elle ne franchit pas nécessairement la ligne du post-nationalisme. Il ne s’agit pas nécessairement d’une vision ordonnée, et elle ne repose pas sur une doctrine politique, mais sur une image générale et quelque peu vague d’un « État occidental civilisé ». C’est le rêve qu’Irit Linor, éditorialiste de la chaîne 14 de la télévision israélienne (qui correspondrait à CNEWS) a bien défini, non sans ironie, comme « la Suède en hébreu ».
Néanmoins, la grande majorité des manifestants, non consciente des motivations des meneurs du mouvement, se considèrent comme sionistes.
Leur aspiration à la normalité n’est pas post-sioniste, même si elle peut y mener à la fin. Les manifestants témoignent qu’ils ont entrepris de sauver le sionisme « sain d’esprit » de la destruction « messianique ». Beaucoup d’entre eux s’élèvent contre presque tout ce qui est juif dans le sionisme. En fait, leur point de vue émerge du cœur du concept sioniste, et constitue une sorte de mutation de celui-ci. La plupart des manifestants (par opposition peut-être à une poignée de manipulateurs qui luttent consciemment pour un État non juif) se battent sur la signification et les objectifs de la vision sioniste – et non sur une intention consciente de la nier. On peut alors se demander comment, pour une partie de l’ancienne élite, le sionisme s’est retourné contre le judaïsme. Ici aussi, la réponse ne se trouve pas, dans une idéologie clairement formulée, c’est souvent vague et simpliste. Mais ses racines sont bien identifiées. De cette idéologie « empirique » émergent des éléments essentiels du sionisme, qui aspirait en effet consciemment, dès sa création à normaliser l’existence juive.
Après deux mille ans d’existence apolitique, de dépendance vis-à-vis des autres, de dispersion entre les nations et de séparation artificielle du spirituel du matériel, le sionisme a proposé aux Juifs de réparer cet état de choses et de créer pour eux, une vie nationale à part entière. C’est, en un mot, le point de départ sioniste à la normalité. Finalement cette aspiration à la normalité s’est retournée contre l’identité juive, dans une partie de l’élite laïque d’Israël. À grands traits, son point de vue (de l’élite laïque) peut être défini comme suit : elle associe à l’anormalité, non pas le sionisme, comme l’a fait la diaspora, mais le judaïsme lui-même. Son judaïsme est enraciné dans une version simpliste des Lumières, et passant par la sécularisation, qui a gardé, tout de même, certains aspects de « tradition soft », puis abandonnant même cette « tradition soft », en refusant tout ce qui est le signe Juif, car perçu comme le marque d’exceptionnel, cette élite, qui se considère « normale » est entré de fait dans du post-judaïsme.
À cette lutte contre la religion se mêle, la lutte contre ce que les manifestants considèrent comme du nationalisme qui, si on n’y prend pas garde, menace de devenir le « fascisme juif ».
Un concept élastique englobant presque tout ce qui est national. Aux yeux des porte-parole les plus acquis à ces positions, comme les chaînes de télévision « mainstream » du pays, pour lesquelles tout ce qui est national est immédiatement identifié comme « fascisme ».
Finalement, tout ce qui unit le peuple juif dans son sens large, son identité religieuse, culturelle et nationale (tout, semble-t-il, sauf la langue hébraïque), est devenu une menace pour la notion abstraite de la « Suède en hébreu ».
Il n’est donc pas surprenant que, juste avant la guerre, toujours Aluf Benn rédacteur en chef de Haaretz, ait lancé un « projet spécial » intitulé « Juif et démocratique ?, il est temps d’effacer le mot juif » (Haaretz, 21 septembre 2023). Le projet a apparemment été suspendu lorsque la guerre a éclaté.
Les manifestants kaplanistes se décrivent comme une colonne vertébrale de l’économie et de la sécurité, ils se voient comme le sel de la terre, les meilleurs de nos fils, les soldats d’élite, le personnel d’excellence du renseignement, les entrepreneurs de la haute technologie et les citoyens exemplaires imprégnés de patriotisme, (excusez du peu).
Mais ce patriotisme est élitisteet n’est pas basé sur la solidarité nationale, mais plutôt sur une aversion pour les masses, dont ils doivent, à leur corps défendant, supporter la présence.
Et là, arrive la catastrophe du 7 octobre. L’argumentaire des kaplanistes selon lequel la normalité est consubstantielle à la paix avec les Palestiniens, s’écroule. Le narratif des kaplanistes qu’on peut résumer ainsi :
Depuis sa création, Israël, jusqu’à 1977 vivait dans une guerre permanente, et puis est venu le président égyptien Sadate, qui a apporté la paix (et non Menahem Begin), puis dans les traces de Sadate, le roi de Jordanie Husseina pris aussi le chemin de la paix, puis Itzhak Rabin a fait la paix avec les Palestiniens et grâce à cela, avec le temps Israël deviendra un pays « normal ».
Mais, la droite et surtout Netanyahu a assassiné Rabin et en même elle a assassiné la paix, d’où une telle haine envers le premier ministre actuel d’Israël. Sauf qu’il y a des vidéo de Netanyahu, où il intime à ses partisans de « ne pas appeler Rabin « traître », car Rabin n’était pas un « traître », mais un adversaire politique ».
Les kaplanistes se considéraient comme des sauveurs d’Israël, car c’est eux qui feraient la paix avec les Palestiniens. Mais, même le 7 octobre ne les a pas décillés. Ils ont trouvé un nouvel argument qui est :
«De même que la guerre de Kippour a amené la paix avec l’Égypte, de même le 7 octobre amènera la paix avec les Palestiniens ».
Malheureusement pour eux, cet argument ne cadrait pas avec la réalité. Alors qu’ils étaient complètement démoralisés, est venu un sauveur, le président des États-Unis, Joe Biden. En effet, après l’éventuel « exit Hamas » l’administration Biden souhaite favoriser l’Autorité palestinienne et Mahmud Abbas, pour que celle-ci reprenne le pouvoir à Gaza et tous les Palestiniens seront réunis sous le même pouvoir. Alors ce pouvoir prendra l’engagement de reprendre les négociations avec Israël, pour revenir au chemin d’Oslo et réaliser le veux des Américains, « deux pays pour deux peuples ».
Sauf que, pour réaliser ce rêve, la gauche en général et les kaplanistes en particulier doivent « faire sauter » un obstacle, qui n’est pas le Hamas, non. L’obstacle c’est le gouvernement de droite et Netanyahu.
Alors, pour arriver à leurs fins, les kaplanistes ont instrumentalisé cyniquement la question des otages. Ils ont crée « La place des otages » à Tel-Aviv, où tous les jours on organise des « grandes messes » de protestations et où on proclame urbi et orbi que c’est Netanyahu qui bloque des négociations.
Pour finir, l’illusion des kaplanistes de pouvoir créer le pays « normal » butte, non sur le gouvernement israélien, mais sur les réalités des ennemis entourant Israël. La raison d’être de l’islam est le refus de reconnaître au Juif, le droit de s’autodéterminer dans son pays souverain. En plus, si ce pays, Israël se trouve sur Dar al islam (terre musulmane à jamais, suivant le dogme musulman), alors nous sommes partis pour des générations, avant qu’Israël ne devienne la Suède ou la Suisse du Moyen-Orient. GT♦

Gadi Taub est auteur, historien et éditorialiste. Son best-seller en hébreu, « La montée du libéralisme antidémocratique : Israël, les États-Unis et l’Occident », est en cours de traduction. Il est Maître de conférences à l’École des politiques publiques et au département des communications de l’Université hébraïque de Jérusalem
Traduction et adaptation : Édouard Gris (7 novembre 2024)
1 Localisé rue Kaplan à Tel Aviv, ce mouvement initié par l’extrême gauche, puis suivi par l’élite israélienne majoritairement de gauche, s’oppose, par des manifestations violentes au gouvernement de Benjamin Netanyahou. Le prétexte de cette contestation a été le projet de réforme judiciaire, mais la motivation profonde est le renversement de Netanyahou et de son gouvernement, que le mouvement accuse de mener Israël vers une dictature.
2 Organisation de protestation, faisant partie des « kaplanistes », fondée par des réservistes dans le cadre du mouvement d’opposition à la réforme juridique
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Tout à fait exact, malheureusement. Je l’ai repris. Merci
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Passionnant! Je pense comme Taub que le cœur du « kaplanisme » est le refus de « l’anormalité » juive et israélienne, c’est-à-dire du projet messianique qui est au cœur du sionisme politique.
C’est précisément pour cela que j’ai publié les textes de Ben Gourion sur ce sujet, qui montrent que le premier dirigeant d’Israël était lui aussi un « dangereux messianiste »..
Qui était vraiment David Ben Gourion ? – Actuculture#441
Shabbat shalom
Pierre Lurçat
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