La texture des choses – Contre l’indifférenciation, de Jacques Dewitte

Quand la philosophie éclaire l’actualité

Par Pierre Lurçat
[26 janvier 2025]

Le beau livre du philosophe Jacques Dewitte, intitulé La Texture des choses. Contre l’indifférenciation, apporte des éléments de réponse à une question qui m’a personnellement interrogé depuis longtemps, que je formulerai ainsi :

« Y a-t-il un rapport entre la confusion morale du monde actuel, où le Hamas est souvent présenté comme un mouvement de “résistance”, et certaines théories en vogue, comme la fameuse théorie du genre ? »

La question peut sembler saugrenue, voire provocante, mais la lecture du livre de Jacques Dewitte permet de lui apporter une réponse sans équivoque.

Oui, il y a bien un rapport entre ces deux phénomènes, qu’on pourrait expliciter ainsi :

Nous vivons à l’ère de la pensée indifférenciée, qui abolit toutes les distinctions les plus élémentaires, entre les sexes, entre bien et mal, etc.

Comme l’explique l’auteur,

Nous subissons la tentation de « se laisser aller à accepter de n’être qu’une partie d’un grand tout, ou plutôt d’un grand flux. Une tentation et une séduction de l’indifférencié qui, à mon sens, sont une attirance pour la mort ».

Pour comprendre cette « tentation de l’indifférencié », Jacques Dewitte l’appréhende à travers des domaines aussi différents que la biologie et la théorie de l’évolution, l’architecture ou encore la théorie sociale et politique.

Le choix ontologique de l’Occident

Le point de départ de sa réflexion est l’idée très originale selon laquelle la civilisation occidentale tout entière reposerait sur un choix primordial en faveur de la différenciation :

« choix ontologique premier de l’Occident, aussi bien gréco-latin que judéo-chrétien, concernant la manière de voir l’être en général ; une décision en faveur des formes différenciées ».

Pour le lecteur de la Bible, cette décision renvoie immédiatement aux versets de la Genèse sur la création du monde et sur la séparation entre le jour et la nuit, entre les eaux d’en haut et celles d’en bas…

Le récit de la Genèse nous permet de comprendre une dimension largement oubliée dans le monde contemporain : celle du lien intrinsèque entre la faculté humaine de distinguer et de nommer les choses, et la capacité de choisir entre le bien et le mal.

Or, explique Dewitte, c’est ce « choix ontologique » premier qui est aujourd’hui remis en question, par une « uniformisation croissante » que l’auteur décèle dans différents domaines – architecture, évolutionnisme, etc.

L’exemple de l’architecture est intéressant, parce qu’il parle à chacun de nous. Jadis, les bâtiments avaient des formes bien reconnaissables, qui permettaient de les distinguer immédiatement. Une usine, une église, une grange étaient reconnaissables par tous. Aujourd’hui, non seulement les bâtiments ne se distinguent plus selon leur destination, mais, comme l’explique l’architecte allemand Karl Gruber, toute typologie architecturale a disparu. L’architecture n’est qu’un exemple d’un phénomène plus vaste car, affirme Leon Krier, dès lors que les bâtiments et les objets en général ne sont plus nommables pour ce qu’ils sont et ce à quoi ils ressemblent (maison, église ou palais), c’est le « monde de la vie » tout entier qui est menacé…

Jacques Dewitte élargit ce constat de la « perte du monde », dont il fait la conséquence de l’uniformisation et de l’indifférenciation. Outre les exemples qu’il analyse, on pense à celui, très actuel, de l’indifférenciation des sexes (curieusement absent de sa réflexion). Ce que l’architecte ou le constructeur modernes ont accompli dans leurs domaines respectifs, des théoriciens incomparablement plus dangereux l’ont en effet accompli dans un domaine encore plus crucial et fondamental : celui de la différence des sexes. Comme l’explique Jacques Dewitte,

« On a affaire à la conception nominaliste du caractère purement fortuit et arbitraire des noms et des formes… Les formes et les noms, étant parfaitement arbitraires, sont aussi interchangeables ».

De l’architecture contemporaine à la théorie du genre

C’est précisément le même processus qui s’est produit dans le domaine de la différenciation sexuelle, avec des conséquences bien plus dramatiques. Si, en effet, on accepte la prémisse fondamentale de la théorie du genre, selon laquelle la différence sexuelle est purement arbitraire et ne correspond pas à une réalité biologique indépassable, on aboutit in fine au même résultat que celui auquel sont parvenus les architectes :

les mots et les choses n’ont plus aucun rapport nécessaire. Une usine peut devenir une église et un homme une femme, et vice versa.

Un des chapitres les plus intéressants du livre de Jacques Dewitte est celui consacré à Hannah Arendt, intitulé « Faire des distinctions ». L’auteur y montre comment celle-ci s’est efforcée de rétablir certaines distinctions essentielles dans le domaine des sciences sociales et des sciences politiques – notamment entre les notions de puissance, de pouvoir, de force, d’autorité et de violence –, distinctions abolies par certains courants des sciences sociales à son époque. Là aussi, nous sommes en pleine actualité.

Que nous disent en effet les défenseurs du Hamas en Occident, sinon que la violence exercée par ce mouvement contre les civils israéliens le 7 octobre est aussi légitime (sinon plus) que celle exercée en retour par l’armée israélienne contre les terroristes du Hamas et du Hezbollah ?

Dans le monde de l’indifférencié, qui peut encore condamner le terrorisme et le distinguer de l’exercice légitime de la force armée ?

Le sujet du livre de Jacques Dewitte est, on le voit, crucial à la compréhension du monde contemporain. Il permet de saisir toute une série de phénomènes qu’on a souvent peine à relier les uns aux autres, tant ils touchent des domaines divers et aussi éloignés en apparence que les sciences sociales, le discours public, la guerre contre le terrorisme, la biologie ou l’architecture.

Un essai philosophique qui éclaire notre monde. PL

Pierre Lurçat, Commentaire


Essayiste et traducteur. A collaboré à diverses publications en France (Causeur, Politique internationale, Valeurs actuelles) et en Israël (édition française du Jérusalem Post). Publications récentes : La Trahison des clercs d’Israël (La Maison d’édition, 2016) ; Israël, le rêve inachevé. Quel État pour le peuple juif ? (Max Chaleil-Éditions de Paris, 2018) ; Seuls dans l’Arche ? (L’Éléphant, Jérusalem, 2021).


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3 commentaires

  1. La question à poser : Quel but poursuivent ils à quelle fin ? Pour le compte de qui agissent ils ? Qui profite du crime ?

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  2. On notera que les sociétés où prolifère la « théorie des genres », comme l’Angleterre ou la France, deviennent de véritables coupe-gorges pour les femmes, et que les « néo-féministes » adeptes de cette « théorie » obscurantiste sont volontiers du côté des bourreaux et non de celui des victimes. C’est le contraire qui se produit dans les sociétés civilisées d’Europe de l’est. « Néo-féminisme » et « antiracisme » signifient « anti-féminisme » et « racisme ». Derrière cette volonté délirante de nier la différence entre hommes et femmes se dissimule en réalité une haine de la féminité…Et une haine des femmes.

    Comment en est-on arrivé à une telle déchéance humaine, intellectuelle et éthique ? Par une totale inversion des valeurs et du sens des mots, du réel et même de la simple réalité biologique humaine. Le relativisme culturel, qui s’est développé dans les mondes francophone et anglophone dès les années 50-60, a pour conséquence de tout mettre au même niveau. Ce qui est donc un refus de toute pensée humaine, car penser signifie précisément établir des différences. En outre l’indifferenciation des valeurs aboutit toujours à une inversion des valeurs : ainsi nous ne vivons pas dans un monde (ou une partie du monde) où les victimes et les bourreaux sont mis sur le même plan _ ce qui serait déjà une immense régression civilisationnelle. C’est pire : on aboutit à une victimisation des bourreaux et une criminalisation des victimes _ ce qui représente le stade ultime de la déchéance humaine.
    Politiquement, cela se traduit par exemple par le vote NFP.

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  3. point de vue d’un psychanalyste : L’omnipotence narcissique est menacée par nos limites, celles que nous imposent nos manques, nos échecs, nos pertes, nos deuils, tous aléas dont la vie n’est point avare. Il convient donc de les nier, à commencer par les différences entre les sexes, ce qui éliminera l’abominable domination masculine. On niera aussi les différences de générations, symbole de l’autorité (forcément oppressive et forcément patriarcale). Du coup, voici la temporalité évacuée comme par magie. Tant qu’on y est, nions ce qui différencie l’homme de l’animal.

    Les gourous de ces théories sont de véritables pervers et/ou délirants selon lesquels le sexe n’existe pas plus que le corps biologique, la zoophilie est l’avenir de l’homme, l’infanticide pourrait parfois se révéler éthique, l’inceste est licite, la pédophilie n’est qu’un comportement sexuel comme un autre et l’assassinat serait justifié dès lors qu’il pourrait favoriser les transplantations. 

    Le plus atterrant est que ces énergumènes, loin d’être poursuivis voire internés, sont autorisés à diffuser leurs délirantes productions et à propager leurs lubies dans les chaires de « bioéthique » (!) des plus grandes universités, autrefois appelées « temples du savoir ». 

    « Que ces interdits universels et fondateurs soient les conditions même de l’existence de sociétés humaines élargies ne traverse pas un instant [leur] esprit. » (Jean-François Braunstein) 

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