Les contre-vérités de Benjamin Stora

Par Jean-Pierre Lledo
[30 mars 2025]

Dans mon article au Causeur1 du 26 décembre 2024, j’avais accusé l’historien Stora d’avoir dans une chaîne publique tiré sur l’ambulance2 (en l’occurrence l’écrivain algérien Boualem Sansal, emprisonné depuis le 16 novembre 2024). Loin d’être un lapsus, cela trahissait une volonté de ne pas déplaire aux pouvoirs algériens. Je le prouvais par trois exemples, de surcroît personnels. Dans sa réponse3, Stora n’y a rien trouvé à objecter. Par contre, il s’est livré à un pitoyable exercice de désinformation concernant ma personne.

1 – « Riposte Laïque (dans lequel écrit régulièrement monsieur Lledo) ».

Faux M. Stora, Wikipédia vous a induit en erreur ! J’ai mis fin à ma collaboration, il y a plus de 10 ans, ayant eu à y subir une censure, leur combat contre le tropisme envers l’islamisme restant estimable.

2 – « Militant du Parti communiste algérien pendant de nombreuses années (de l’indépendance de l’Algérie en 1962 à son départ du pays en 1993), Lledo n’a cessé de défendre en Algérie les différents pouvoirs qui se sont succédé, de Boumédiène à Chadli. »

En 1962, j’avais 14 ans ! De plus en novembre 1962, le PCA qui voulait se reconstituer, fut interdit. Par contre en 1965, à 17 ans, j’adhère à l’ORP (Organisation de la résistance populaire) qui combat le coup d’État de Boumédiène. En 1967, étudiant à Paris et à Nanterre, j’adhère au syndicat des étudiants algériens (UNEA), et au PAGS (« Parti de l’avant-garde socialiste » qui se veut le continuateur du PCA). Ne me sentant pas « français », cette adhésion à deux organisations interdites en Algérie, était une manière pour moi de m’inscrire simultanément dans l’algérianité et dans la contestation, puisqu’en Algérie, comme dans le reste du monde arabo-musulman, un Juif qui aspire à une vie active dans la cité ne peut trouver place que dans les partis communistes, un des rares lieux de multi ethnicité.

Ceci dit, je quitte le PAGS fin 1990. Légalisé en 1989, comme les autres partis, je m’aperçois vite que les services de sécurité l’ont pénétré par tous ses pores, et ce, jusqu’à sa direction. De plus dans la lutte contre l’islamisme, je refuse l’allégeance aveugle à l’armée.

Désinformer 5 fois en une seule phrase, à quoi il faudrait ajouter votre invitation à lire votre Rapport à Macron, alors que dans mon texte initial je signalai ma critique parue dans la Revue politique et parlementaire, cela ne suffit-il pas à vous classer dans la catégorie de que j’appelle « les historiens de l’à-peu-près » ?

3 – « Pendant toute cette longue période, je ne l’ai pas rencontré dans tous les combats que j’ai menés à cette époque ».

Moi non plus. Depuis 1967, je ne vous ai pas rencontré dans tous les combats menés à cette époque, et, dans mon cas, dans des organisations algériennes, que ce soit à Paris (1967-69), à Moscou (69-76), à Alger (1976-1993), puis à nouveau Paris, contre l’islamisme (1993-2011). Si l’enquête loyale avait encore fait partie de votre arsenal d’historien, vous auriez pu apprendre quel a été mon rôle en Algérie dans l’organisation des cinéastes, la seule à refuser la tutelle FLN et qui résista jusqu’en 1987, puis dans le RAIS (Rassemblement des artistes, intellectuels et scientifiques, 1983-1993) qui rassemblait plus de 3000 personnes pour la liberté d’expression et pour la reconnaissance de l’identité berbère, puis dans le Comité contre la Torture (1988-93), enfin contre le nouveau fascisme vert…

Toujours accro à Wikipédia, vous tenez à signaler que j’ai été étudiant de cinéma à Moscou. Sachez donc qu’après concours, j’ai eu l’honneur d’être choisi par Mikhael Romm, chez qui étudièrent quelques années plus tôt Tarkovski et Kontchalovski, si ces noms vous disent quelque chose.

Et quand vous vous vantez d’avoir défendu des militants du « Printemps berbère » en 1980 et œuvré à la libération des militants arrêtés en 1985, mes amis kabyles me disent n’en avoir rien jamais su…

Enfin grâce au témoignage d’un de vos anciens amis trotskystes-lambertistes, cet autre Juif d’Algérie, Jacques Simon4, je constate que pendant que nous essayions d’empêcher le FIS (Front Islamique du Salut) de prendre le pouvoir, vous le légitimiez :

« Dans son Appel du 1ᵉʳ novembre 1954, le FLN ne se fixait-il pas au départ, comme but de son combat, « l’indépendance nationale, par la restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques » ? L’islamisme algérien se présente comme le stade suprême du nationalisme. Un front (le FIS) chasse l’autre. », L’Express, 29 juin 1990. Ou alors dans Jeune Afrique (27 juin/3 juillet 1990) : « La victoire du FIS est l’aboutissement de la logique indépendantiste née dans cette contre-société. En ce sens, les hommes du FIS peuvent se réclamer de ceux du 1ᵉʳ novembre 1954. ».

Points de vue que l’on peut retrouver sous votre signature dans toute la presse française de gauche de l’époque, et pas que…

Est-ce la raclée que vous administra l’écrivain algérien Rachid Boujedra en direct dans une TV française (que je vis fin 1993 ou 94) qui vous retourna au point d’abandonner les islamistes pour vous rabibocher avec les autorités algériennes, en pleine guerre civile ?

4 – « Alors qu’il vivait en Algérie à ce moment-là Jean-Pierre Lledo n’a rien dit de mon documentaire « Années algériennes », diffusé en 1991 et vivement critiqué dans la presse algérienne… ».

C’est vrai, mais contrairement à vous, je n’ai pas pour habitude de parler de films que je n’ai pas vus, celui-ci n’ayant pas été diffusé en Algérie comme vous auriez dû l’imaginer. De plus à cette époque du danger islamiste, nous avions d’autres chats à fouetter… (Au fait, pourquoi s’approprier un film qui, d’après le générique, a un réalisateur ?).

Après avoir redressé vos coups tordus, j’en viendrai prochainement à l’examen, autrement plus important, de vos narratifs concernant la guerre d’Algérie, le 8 mai 45, le pogrom de 1934, de la colonisation, de la stratégie du FLN, et de votre dada, « la guerre des mémoires ».

En attendant, constatant que votre attaque contre Sansal fait de vous un héros dans les réseaux sociaux manipulés par les services algériens, sans aucune réaction de votre part, et que les indignes propos du président Tebboune à l’encontre de Sansal : « Voilà, un voleur dont l’identité et le père sont inconnus… » n’ont pas heurté votre « sentiment national », et ce au risque d’être taxé d’en être l’auxiliaire, sinon le kapo, je tiens à réitérer ma prière :

N’ajoutez pas l’impudence à l’indécence et quittez prestement le Comité de Soutien à Sansal !J-PL

Jean-Pierre Lledo, MABATIM.INFO
Cinéaste, essayiste.


1 https://www.causeur.fr/benjamin-stora-avocat-de-lalgerie-ou-ambassadeur-plenipotentiaire-de-la-france-298177

2 https://mondafrique.com/video/benjamin-stora-critique-les-ecrits-de-sansal/#google_vignette

3 Le Causeur. 27 décembre 2024. https://www.causeur.fr/les-mensonges-de-jean-pierre-lledo-298262

4 https://www.creac.org/phpsimon/repons.pdf


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3 commentaires

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