Gardiens du Sens face aux soumis de l’air du temps

Par Serge Siksik,
[Tel Aviv, 27 octobre 2025]

« Renoncer à sa liberté de penser, c’est cesser d’être humain »
George Orwell

Le titre de cette réflexion – gardiens du sens/air du temps – n’est pas une formule, il est né de ces quatre mots lus dans un texte1 de Lord Rav Yonathan Sacks z”l.

Il est des époques où l’humanité avance, éclairée par une source intérieure, guidée par une vérité qui la dépasse.

Et il en est d’autres, comme la nôtre, où les hommes ne cherchent plus la lumière, mais la lueur passagère d’un écran.

Deux humanités coexistent désormais :

– celle des gardiens du sens, porteurs d’un héritage, d’une verticalité, d’un devoir envers l’Histoire ;

– et celle des soumis à l’air du temps et aux flux, fascinés par l’éphémère, emportés comme des feuilles mortes dans le vent du moment.

Hannah Arendt nous avait avertis :

« Le plus grand danger n’est pas l’erreur, mais la désertion de la pensée. »

  • L’homme livré à l’air du temps ne se trompe pas, il abdique.
  • Il n’exerce plus son jugement, il loue l’opinion.
  • Il ne cherche pas la vérité, il désire l’approbation.
  • Il ne bâtit pas l’Histoire, il se laisse traverser par elle.

À l’inverse, le gardien du sens ne vit pas tourné vers la foule, mais vers la source :

Il n’est pas l’homme du passé, mais l’homme du fondement. Emmanuel Levinas l’exprime avec rigueur :

« L’homme est responsable du sens avant même d’en être conscient. »

Autrement dit, ce n’est pas à nous d’inventer le sens, mais de le recevoir, de le préserver, de le transmettre.

Nous vivons désormais dans un monde emporté, un air du temps de dissolution, où les civilisations ne se savent plus redevables à ce qui les dépasse : Dieu, l’Histoire, la loi naturelle, la mémoire.

Ces réalités fondatrices ont été remplacées par un nouveau culte : celui du présent absolu.

Le philosophe juif Zygmunt Bauman l’a nommé « modernité liquide » :

Plus rien ne dure, plus rien ne se grave, tout s’écoule.

On ne demande plus : est-ce vrai ? mais : est-ce tendance ?

On ne cherche plus la justice, mais la visibilité.

La vertu n’est plus un devoir intérieur, mais une posture médiatique

Cette dissolution du sens ouvre la voie au nihilisme.

Michel Houellebecq décrit nos sociétés comme

« Fatiguées de vivre et incapables de croire ».

Ce n’est plus seulement l’énergie spirituelle qui s’effondre, c’est la structure même du réel. Lorsque plus rien n’a de sens, tout devient possible et donc rien n’a de valeur.


ISRAËL ET LA FRANCE se tiennent aujourd’hui face au même abîme, mais en des positions inverses.

ISRAËL est le laboratoire du sens. Sous la menace de forces qui veulent l’anéantir, il est confronté à cette question radicale : « qu’est-ce qui justifie notre existence ? »

Ce n’est ni la technologie, ni la puissance militaire, ni les alliances diplomatiques, c’est la mission !

Rav Kook l’écrivait :

« Notre force ne réside pas dans nos armes, mais dans la lumière que nous sommes appelés à projeter. »

Si Israël oublie cela, il devient une nation parmi les autres, donc une nation de trop.

– LA FRANCE vit le drame inverse, elle n’est pas menacée par une armée extérieure, mais par un effondrement intérieur.

  • Elle ne sait plus qui elle est.
  • Elle a troqué son âme contre une idéologie du vide.
  • Elle n’affirme plus sa civilisation ; elle s’excuse d’exister.
  • Sa laïcité, jadis force d’unité, fondée sur la primauté du droit et l’héritage biblique, s’est muée en neutralité molle, ouverte à toutes les défigurations.

Le philosophe Pierre Manent l’a résumé avec une lucidité implacable :

« La France n’a pas été vaincue, elle s’est rendue. »

Et il ajoute :

« cette démission n’est pas seulement politique, c’est une hémorragie de légitimité, un renoncement intime à ce qui faisait d’elle une nation. »

Et lorsque le sens se retire, un autre récit s’avance. Ce vide n’est pas neutre. Il appelle l’idéologie, le fanatisme, l’islamisme conquérant, le wokisme dissolvant :

Ceux qui n’ont plus de mémoire deviennent la proie de tous ceux qui ont un projet.

Le gardien du sens sait que le monde ne se maintient pas par l’opinion, mais par la fidélité à une vérité plus haute que nous. Kierkegaard nous avertit, l’homme tombe dans le désespoir lorsqu’il cesse d’être lui-même devant la vérité, et se dissout dans ce que pensent les autres. L’opinion fait flotter les consciences, la fidélité les fonde

Être gardien du sens, c’est refuser de se soumettre à la tyrannie de l’instant. C’est maintenir la verticalité au cœur du tumulte. C’est choisir la mémoire contre l’amnésie, la loi contre le caprice, la vérité contre la sensation.

Cette position impose la solitude. Mais comme le dit Jankélévitch :

« Être fidèle, ce n’est pas rester collé au passé ; c’est vivre en présence de l’éternel. »

Le gardien du sens n’est pas un nostalgique : il est un veilleur debout

Deux forces se lèvent dans notre monde :

– celle qui construit et celle qui dissout;

– celle qui élève et celle qui dilue ;

– celle qui affirme le sens, et celle qui proclame qu’il n’y en a pas.

Ce n’est pas un débat d’idées, c’est une guerre des ontologies.

Une guerre entre l’homme qui se sait porteur d’une mission morale, et l’homme qui se croit libre parce qu’il ne porte plus rien.

  • Un peuple qui renonce à son sens renonce à son existence.
  • Un individu qui abdique sa mémoire abdique sa dignité.
  • Une civilisation qui adore l’air du temps est déjà morte : elle ne le sait simplement pas encore.

L’air du temps passe, le sens demeure.

L’air du temps flatte, le sens exige.

L’air du temps disperse, le sens rassemble.

Nous sommes à l’heure du choix. Non pas entre droite et gauche, tradition ou modernité, mais entre l’être et le néant.

Comme l’écrivait Manitou :

« Le monde n’attend pas de nous que nous soyons modernes ou anciens. Il attend que nous soyons fidèles, c’est-à-dire vivants. »

Ceux qui se lèvent aujourd’hui comme gardiens du sens ne défendent pas une idée, ils défendent la possibilité même de l’humain

Il n’est plus temps de commenter l’effondrement, il faut refuser de s’y laisser engloutir.

Une civilisation meurt lorsque ses enfants cessent de croire qu’elle mérite d’exister. Elle ne s’effondre pas sous le choc de l’ennemi, mais sous le poids de l’indifférence, elle ne tombe pas par faiblesse, mais par renoncement.

  • Ceux qui se laissent porter par l’air du temps croient flotter, ils coulent.
  • Ceux qui renoncent au sens croient s’émanciper, ils disparaissent.
  • Ceux qui dissolvent l’héritage au nom du progrès ne construisent rien, ils détruisent ce qui leur a permis d’être.

À l’inverse, le gardien du sens ne cède pas à la foule, parce qu’il entend un autre appel :

celui de l’Histoire,

– celui de l’Alliance,

– celui qui vient d’avant lui et qui le dépasse.

Il sait que ce qu’il préserve n’est pas son opinion personnelle mais le souffle même de l’humanité. Il ne défend pas une tradition par attachement sentimental, mais parce que sans elle, toute parole devient bruit, tout droit devient caprice, toute liberté devient délire.

Les peuples qui renient leur essence deviennent tributaires de ceux qui n’ont pas renié la leur.

Les nations qui se moquent de leur mission deviennent la proie de ceux qui en ont une.

Les sociétés qui se croient modernes parce qu’elles ont abattu les piliers du passé ne bâtissent pas l’avenir : elles s’offrent en terrain conquis à l’idéologie la plus déterminée.

Aujourd’hui, l’air du temps veut une humanité sans racine, sans altérité, sans Loi :

Une humanité réduite à la pulsion, au marché, à l’individu isolé sans mémoire et sans destin.

Le nihilisme numérique, le relativisme identitaire, le fanatisme religieux et l’idéologie techno fétichiste ne sont pas des phénomènes concurrents : ce sont les bras d’un même monstre qui aspire l’âme humaine.

Face à cela, celui qui garde le sens n’est pas un opposant, il est un survivant. Il est le commencement d’un monde nouveau.

Levinas écrivait

« Le moi n’existe que parce qu’il répond de l’autre. »,

Camus ajoutait

« Je me révolte, donc nous sommes »,

et Manitou scellait ce destin :

« Être Juif, ce n’est pas se maintenir ; c’est maintenir le sens du monde. »

Telle est l’heure :

– Ou bien l’homme redevient gardien du sens, et alors le monde se relève.

– Ou bien l’homme s’abandonne à l’air du temps, et alors le monde devient cendre.

Car l’air du temps n’est pas le vent de l’esprit, Il est la poussière de l’oubli.

Le vent passe, le sens demeure et avec lui, les gardiens se lèvent.

L’appel à l’action est évident : se lever ou disparaître.

  • Il ne suffit plus de comprendre, il faut se lever.
  • – Il ne suffit plus d’observer, il faut choisir son camp.

Ceux qui gardent le sens ne peuvent plus se taire. Ils doivent parler, enseigner, transmettre, créer, combattre le vide par la parole vivante, opposer la lumière à la confusion, restaurer la verticalité dans un monde à plat.

Chacun doit se demander, non pas ce que le monde va devenir, mais ce que lui-même est prêt à devenir pour que le monde ait encore un avenir.

Ne vous demandez pas si vous êtes nombreux, demandez-vous si vous êtes debout.

Car l’Histoire n’a jamais été faite par les foules flottantes, mais par une poignée de gardiens décidés à ne pas laisser mourir ce qui donne sens à l’humanité.

Le moment n’est plus à la contemplation, mais à la refondation.

À nous de rallumer les balises dans la nuit, de redevenir des tuteurs du sens, des témoins de l’éternel, des constructeurs d’avenir.

Ceux qui se lèvent aujourd’hui ne défendent pas un passé, ils rendent possible l’avenir.

Le choix est simple : être gardiens du sens ou serviteurs du néant.
Il n’y aura pas de troisième voie. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


1 Lord Rav Yonathan Sacks z”l, Les voix de l’Alliance, T2 page 528


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Un commentaire

  1. Bien parlé. Il faut garder la foi en notre Créateur et à sa parole, qui est véritablement le chemin, la vérité, et la vie. Il faut résister à l’air du temps; car le monde passe, et son désir aussi, mais celui qui fait la volonté de Dieu, demeure éternellement !

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