Israël au temps des grandes inversions : Rideaux sur le Puy du Fake

Par Serge Siksik,
[Tel Aviv le 30 mars 2026]

Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres »
Isaïe 5 :20

La guerre n’est plus seulement militaire. Elle est morale, intellectuelle et narrative. Et dans ces moments de basculement de l’Histoire, un phénomène revient toujours : le procès du peuple juif.

Nous vivons une époque où la réalité est renversée, où la confusion cesse d’être un accident pour devenir un système. Depuis le 7 octobre, nous sommes entrés dans l’un de ces moments…

Jamais peut-être depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale le monde n’a connu un tel renversement du réel :

L’agresseur devient victime, la victime devient coupable, et la vérité elle-même semble devoir demander pardon d’exister.

Dans cette atmosphère saturée de récits tronqués, de slogans moralisateurs et d’indignations sélectives,

Israël occupe une place singulière : celle du pays que l’on condamne avant même d’examiner les faits.

Ce phénomène dépasse largement la politique. Il touche à quelque chose de plus profond : une vieille structure de l’histoire occidentale que le cinéaste et essayiste Jean-Pierre Lledo a nommée avec justesse l’antijuivisme – cette disposition intellectuelle qui consiste à considérer le Juif comme le problème du monde.

Pendant plusieurs décennies, cette hostilité s’était dissimulée sous le tapis du politiquement correct.

Aujourd’hui, le tapis a disparu. Et la saleté est visible.

Depuis plusieurs années, l’inversion morale est à l’œuvre. Une mécanique intellectuelle s’est installée dans une partie du débat public occidental.

  • Chaque action d’Israël est examinée avec une suspicion que l’on n’applique à aucun autre État ;
  • Chaque guerre défensive est décrite comme une entreprise coloniale ;
  • Chaque frappe contre une organisation terroriste est présentée comme une violence gratuite.

Or les faits sont pourtant simples :

  • le Hezbollah, organisation terroriste chiite créée en 1982 avec l’appui direct de l’Iran, possède un arsenal massif ;
  • Ces armes ne visent pas des bases militaires mais des villes et leurs habitants : Haïfa, Kiryat Shmona, Metoula, Tel-Aviv ;
  • La doctrine du Hezbollah est claire : la destruction d’Israël.

Face à une telle menace, quel État accepterait de rester passif ?

Israël n’a jamais annoncé de projet d’occupation du Liban.

L’objectif stratégique déclaré est le démantèlement des infrastructures militaires du Hezbollah conformément à la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU (2006), qui exige le désarmement de la milice.

Nous sommes donc face à une situation paradoxale : Israël est sommé de respecter une résolution que le Hezbollah viole quotidiennement… et c’est pourtant Israël qui est accusé…

C’est exactement ce que George Orwell décrivait comme l’inversion du langage politique : nommer la réalité par son contraire.

La critique d’Israël est légitime dans toute démocratie. Mais ce qui frappe aujourd’hui est l’indifférence aux faits…

  • Lorsque les massacres du 7 octobre 2023 sont présentés comme une forme de « résistance »,
  • lorsque l’on parle de colonialisme à propos d’un peuple présent sur cette terre depuis six millénaires,

Nous ne sommes plus dans le débat : nous sommes dans la fabrication d’un récit.

Cette fatigue de la vérité touche désormais certaines élites intellectuelles.

Ainsi lorsque Philippe de Villiers, historien souvent lucide, appelle le président français à empêcher une prétendue « occupation israélienne du Liban », il reprend malgré lui une narration qui ne correspond pas à la réalité stratégique.

Plus surprenant encore : lui qui critique régulièrement la faiblesse politique d’Emmanuel Macron en appelle soudain à lui comme au représentant d’une France protectrice du Liban depuis Louis IX de France, dit saint Louis.

L’argument renvoie à une tradition réelle : la France a longtemps entretenu un rôle de protection des chrétiens d’Orient.

Mais invoquer saint Louis rappelle aussi un fait historique incontestable.

Louis IX fut l’un des grands rois des croisades. Il mena la septième croisade (1248-1254) puis la huitième croisade (1270).

Comme toutes les croisades médiévales, ces campagnes furent marquées par des violences considérables au Proche-Orient.

Et, pire encore, il imposa aux Juifs de son royaume le port de la rouelle jaune, qui inspirera des siècles plus tard d’autres législations infâmes…

L’Histoire mérite d’être regardée dans sa totalité.

  • Car si l’on convoque la mémoire médiévale pour rappeler une mission protectrice,
  • il faut aussi se souvenir que cette même époque fut celle des guerres saintes menées au nom de la croix.

La question stratégique contemporaine n’est donc pas celle d’une occupation israélienne imaginaire.

Elle est beaucoup plus simple :

Pourquoi l’État libanais ne désarme-t-il pas le Hezbollah comme l’exigent les résolutions internationales ?

Et c’est ici qu’il faut rappeler une règle immuable de l’Histoire :

Celui qui se détourne d’Israël pour complaire aux illusions du moment finit toujours seul sur son cheval décharné, poursuivant dans le brouillard des chimères pendant que l’Histoire passe au galop sans lui.

Une partie de la gauche occidentale a progressivement adopté une grille de lecture simplifiée du monde :

Oppresseurs contre opprimés.

Dans ce récit binaire, Israël est devenu l’oppresseur absolu.

La réalité est renversée.

  • Les régimes autoritaires du Moyen-Orient sont blanchis.
  • L’islamisme radical est relativisé.
  • Et il ne reste plus qu’un coupable : l’État juif, et par extension les millions de Juifs encore dispersés sur la planète.

Cette simplification morale n’est pas seulement une erreur d’analyse.

C’est une régression intellectuelle.

Pendant ce temps, la stratégie de l’Iran progresse.

  • Le conflit actuel au Liban est un front secondaire mais réel dans une guerre beaucoup plus large orchestrée par la République islamique depuis 1979.
  • L’objectif des Mollahs est clairement formulé : devenir la puissance dominante du Moyen-Orient, exporter la révolution islamique et anéantir l’État juif.
  • Pour atteindre cet objectif, Téhéran a bâti un réseau de milices : Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak, Houthis au Yémen, groupes armés en Syrie.

Israël se trouve ainsi en première ligne d’un affrontement géopolitique beaucoup plus vaste.

Ce que certains décrivent comme un simple conflit local est en réalité un affrontement entre une démocratie et une puissance théocratique révolutionnaire…

Dans la tradition juive, ces phénomènes ne sont pas seulement politiques :

La Kabbale parle de hester panim, le « voilement du visage ».
« La vérité ne disparaît pas : elle se cache.. »

Le Talmud (Sotah 49b) décrit les temps de confusion précédant la délivrance :
« La vérité sera absente et l’impudence grandira. »

Lorsque les repères moraux disparaissent, les mots peuvent servir à justifier l’injustice.

C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui.

  • Israël n’est ni un empire ni une puissance conquérante.
  • C’est un État de dix millions d’habitants dont la mission première est de protéger ses citoyens.

Dans un Moyen-Orient où plusieurs États se sont effondrés – Syrie, Irak, Libye – Israël demeure l’une des rares démocraties fonctionnelles.

Mais cette vitalité démocratique produit aussi un paradoxe :

Les débats internes d’Israël deviennent souvent des arguments contre lui.

Et parfois même certains Juifs reprennent les accusations les plus radicales au nom d’un universalisme moral abstrait : Horvilleur, Finkielkraut, et d’autres encore qui rejoindront le Puy du Fake…

Le prophète Osée avait déjà averti :

« Mon peuple se perd faute de connaissance. »

Notre époque traverse une fracture morale. La vérité ne disparaît pas seulement sous les bombes. Elle disparaît sous les mensonges répétés.

Lorsque :

  • Un massacre de civils peut être relativisé,
  • Une organisation terroriste peut être glorifiée,
  • Une démocratie peut être accusée d’exister…

…alors ce n’est plus seulement une crise politique, c’est une crise de civilisation.

Car l’Histoire montre que les civilisations ne disparaissent pas d’abord sous les coups de leurs ennemis.

Elles commencent à vaciller :

  • Lorsque leur jugement se trouble.
  • Lorsque la violence devient excusable.
  • Lorsque la défense devient suspecte.
  • Lorsque l’on exige de la victime une perfection morale que l’on n’exige jamais de l’agresseur.

À ce moment-là, la crise n’est plus seulement politique, elle devient une crise du discernement.

Et lorsqu’une civilisation perd ce discernement, elle peut encore parler de justice, de morale et de droits. Mais ces mots deviennent peu à peu des coquilles vides

L’Histoire est pleine de ces moments où les sociétés continuent de prononcer les grands mots de la morale alors même qu’elles ont déjà cessé d’en comprendre le sens.

On peut tromper l’opinion pendant un temps, mais jamais l’Histoire :

Elle finit toujours par rattraper ceux qui ont préféré le récit à la vérité – et Israël demeure lorsque leurs discours ont déjà disparu.

« Le sujet idéal du régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le fait et la fiction, entre le vrai et le faux, n’existe plus. »
Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme

Et lorsque les sociétés cessent de distinguer le vrai du faux, elles ne défendent plus la justice : elles organisent leur propre aveuglement. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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Un commentaire

  1. « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le fait et la fiction, entre le vrai et le faux n’existe plus »…
    Ce qui correspond à la majeure partie des habitants du « monde libre » autoproclamé. Le Français lambda (mais ont peut en dire autant de ses sosies britannique, allemand, espagnol, nord-américain et ainsi de suite ) ayant fait ses études en sciences sociales, lisant Le Monde et Télérama, écoutant France Inter et regardant le journal de France 2, Arte ou LCI, croit volontiers qu’Israël est un Etat colonialiste et que les Palestiniens sont de braves pacifistes, que les Blancs ont inventé l’esclavagisme (ils sont en réalité les premiers à l’avoir aboli) et que la différence entre hommes et femmes est une « construction sociale »…Il peut littéralement adhérer à n’importe quel mensonge, aussi délirant soit-il, pourvu qu’il vienne des médias officiels. Il s’avère donc encore plus incapable de faire la différence entre le vrai et le faux que ne l’étaient la plupart des êtres humains ayant vécu dans les siècles passés ou ceux vivant aujourd’hui dans la plupart des pays non-occidentaux. En somme, il est le sujet idéal pour un totalitarisme sans limites, comme en Afghanistan ou sous les Khmers rouges.

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