
Par Simone Rodan-Benzaquen,
[15 avril 2026]
TRIBUNE. Face à l’escalade au Liban, la France appelle au cessez-le-feu sans traiter la question centrale : le désarmement du Hezbollah. Une posture qui la marginalise.
Beyrouth affirme que 2 089 personnes ont été tuées, dont 166 enfants et 88 professionnels de santé, depuis que la guerre s’est étendue au Liban le 2 mars.
Plus de 300 morts en une journée. Le 8 avril, l’armée israélienne a mené sa plus grande série de frappes sur le Liban depuis le début du mois de mars, ciblant selon Tsahal plus de cent centres de commandement et sites militaires du Hezbollah en dix minutes. Le ministre israélien de la Défense a parlé de « centaines d’opératifs du Hezbollah » visés.
La réponse française, elle, a été celle qu’on connaît par cœur : condamnation des « attaques intolérables », exigence d’un cessez-le-feu, association au deuil national libanais, menace de rouvrir la question de l’accord d’association UE-Israël.
Cette liturgie diplomatique se répète à chaque escalade. Et à chaque fois, elle s’arrête au même endroit.
Car la France n’ignore pas les faits. Elle sait que c’est le Hezbollah qui, le 2 mars, a attaqué Israël de sa propre initiative :
- Elle sait que le gouvernement libanais n’a rien autorisé,
- que le Parlement n’a rien voté,
- que le peuple libanais n’a pas voulu cette guerre.
Elle le dit même, parfois, à demi-mot. Mais elle refuse d’aller au bout du raisonnement. Elle constate que le Hezbollah est le problème, puis elle décrète que ce n’est pas à Israël de le désarmer.
Alors elle retombe sur le même réflexe : cessez-le-feu, résolution, mécanisme.

Elle gère le statu quo au lieu de le remettre en cause. Et elle ne reconnaît jamais ce que tout le monde voit : que l’État libanais ne peut pas, ou ne veut pas, désarmer la milice qui le contrôle. Que tout cessez-le-feu sans désarmement est par définition temporaire. Et que cette logique condamne le Liban à un cycle de guerres sans fin…
Le Hezbollah n’est pas un « parti politique avec une branche armée ». Cette distinction est une invention occidentale que le mouvement lui-même ne reconnaît pas.
C’est une armée iranienne sur sol libanais, créée dans les années 1980 comme réplique des Gardiens de la révolution,…
- … et qui a rompu le pacte national libanais en s’arrogeant le monopole de la guerre.
- Il a assassiné un Premier ministre.
- Il a transformé le sud du pays en zone militaire.
- Il a fait de chaque village un dépôt d’armes et une rampe de lancement, en utilisant les civils comme boucliers.
Paris face au risque d’entériner la tutelle iranienne
Plus révélateur encore : la France a exigé que le cessez-le-feu conclu entre Washington et Téhéran soit « étendu au Liban ». Mais que signifie, concrètement, inclure le Liban dans un accord négocié entre les États-Unis et l’Iran ?

Cela signifie que le sort du Liban dépendrait d’un accord entre Téhéran et Washington. Que la République islamique disposerait d’un droit de regard sur la guerre et la paix au Liban. Que la République islamique, celle-là même qui a créé le Hezbollah et l’utilise comme levier régional, se verrait reconnaître un rôle de garant de la stabilité libanaise…
C’est exactement le contraire de la souveraineté que la France prétend défendre. C’est, en réalité, entériner la tutelle iranienne sur le Liban.
Et l’État libanais ?
Même dans sa version « renouvelée », il n’a pas été capable de désarmer le Hezbollah.
- En janvier 2026, le chef de l’armée a annoncé avoir achevé la première phase du désarmement au sud du Litani. C’était faux : il s’agissait d’un camouflage des armes, pas d’un désarmement. Les roquettes tirées ensuite depuis cette même zone l’ont prouvé.
- La résolution 1701, adoptée en 2006 à l’initiative de la France, exigeait déjà le désarmement de toutes les milices au sud du Litani. Jamais appliquée !
- La Finul, à laquelle la France contribue avec quelque 700 soldats, a regardé le Hezbollah renforcer son arsenal année après année. Le cessez-le-feu de novembre 2024 a tenu trois mois.

À chaque fois, Paris a célébré l’accord, puis déploré sa violation, puis réclamé un nouvel accord. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la procrastination, qui prépare le prochain cycle.
Un exemple suffit. Pendant les opérations israéliennes de 2024, le village chrétien de Rmeich, situé sur la ligne bleue, a refusé que le Hezbollah installe des rampes de lancement sur son territoire. Ses habitants sont restés chez eux. Israël ne les a pas bombardés. Autour d’eux, les villages où le Hezbollah avait installé ses infrastructures militaires ont été frappés et évacués.
Rmeich est la démonstration par le terrain de ce que le discours diplomatique français refuse d’admettre : là où le Hezbollah n’est pas, les civils ne sont pas des cibles.
Cela ne signifie pas qu’Israël soit exempt de tout reproche. Les frappes des derniers jours sur des zones résidentielles de Beyrouth, avec un bilan civil lourd, rendent la paix plus difficile à construire et offrent au Hezbollah le narratif victimaire dont il a besoin. On peut défendre le droit d’un pays à se défendre sans avaliser chacun de ses choix opérationnels.
La France aurait raison de le dire, si elle ne s’arrêtait pas là. Il y a d’ailleurs quelque chose de révélateur dans le vocabulaire même de la diplomatie française :
- Paris parle de « cessez-le-feu », de « désescalade », de « mécanismes ».
- Mais elle ne prononce jamais le mot qui devrait être au cœur de toute politique sérieuse : la paix.
- Pas une trêve. Un accord de paix entre deux États !
Une normalisation. La fin de l’état de guerre. C’est la seule issue durable.
Et c’est exactement ce que la France refuse de poser comme objectif. Elle le fait pourtant pour d’autres conflits autrement plus complexes, à commencer par le conflit israélo – palestinien.
En refusant de poser la paix comme objectif au Liban, elle avalise, qu’elle le veuille ou non, le postulat du Hezbollah : qu’un état de guerre permanent avec Israël est la condition naturelle du Liban.
Ce qui vient de se passer à Washington confirme que la donne a changé. Le 15 avril, pour la première fois depuis 1993, les ambassadeurs libanais et israéliens se sont retrouvés face à face dans la capitale américaine, sous l’égide de Marco Rubio, qui a parlé d’« occasion historique ». Netanyahu avait posé deux conditions : le désarmement du Hezbollah et un « véritable accord de paix ».
À Washington, la volte-face inédite qui marginalise la France
À l’issue de la rencontre, l’ambassadeur israélien Yechiel Leiter a déclaré :
« Nous avons découvert aujourd’hui que nous sommes du même côté. Nous sommes tous deux unis dans notre volonté de libérer le Liban d’une occupation, d’un pouvoir dominé par l’Iran et appelé le Hezbollah. »
Gideon Saar a ajouté :
« Il n’y a pas de différends majeurs entre Israël et le Liban. Le problème, c’est le Hezbollah. »
Le Département d’État a annoncé que les deux pays avaient accepté d’entamer des négociations directes en vue d’une paix durable. La France, elle, n’était pas à la table. Israël l’a exclue des pourparlers, la jugeant désormais « médiateur inéquitable ».
Résultat : quand le Liban et Israël se parlent enfin directement, la France regarde de l’extérieur. Les signaux libanais, eux aussi, ont changé. Le président Joseph Aoun a déclaré espérer que ces pourparlers marquent « le début de la fin de la souffrance des Libanais ». Samir Geagea, chef des Forces libanaises, soutient le désarmement du Hezbollah. Ce sont les voix d’une nouvelle classe politique qui mesure ce que vingt ans de tutelle iranienne ont coûté au pays. Mais les obstacles sont réels : une grande partie de la rue chiite reste sous influence du Hezbollah, et Beyrouth négocie sous les bombes.

Le « Paris du Levant » ne renaîtra pas d’une résolution de plus…
La réaction du Hezbollah résume tout. Un quart d’heure après le début des pourparlers, le mouvement a revendiqué des salves de roquettes simultanées sur treize localités du nord d’Israël. Wafiq Safa a déclaré que le Hezbollah « ne respectera aucun accord » qui en résulterait. Et Naim Qassem avait exigé en amont l’annulation de la réunion, la qualifiant de « capitulation ».
Le Hezbollah ne se contente pas de dire au gouvernement libanais qu’il n’a pas le droit de négocier la paix de son propre pays. Il sabote militairement la négociation pendant qu’elle a lieu.
Le Hezbollah, acteur-clé du blocage des négociations
C’est la définition même d’un État dans l’État.

C’est précisément ce que la France devrait dénoncer, plutôt que d’exiger que ces négociations passent d’abord par un cessez-le-feu incluant le Hezbollah, c’est-à-dire par la validation de son droit de blocage…
Le chemin vers la paix impose des obligations aux deux parties. Israël devra se retirer du territoire libanais souverain, respecter la ligne bleue, et s’abstenir de toute action qui donnerait au Hezbollah un prétexte pour rejeter un accord. Israël dit vouloir la paix. Il faudra que les actes suivent les paroles. Mais ce chemin suppose aussi le démantèlement effectif du Hezbollah en tant que force militaire, par l’armée libanaise, pas par la Finul. Il suppose, si nécessaire, une coopération sécuritaire directe entre les deux armées. Et il suppose que tout retrait israélien soit conditionné à des garanties vérifiées conjointement.

La France dit aimer le Liban. Elle le répète à chaque conférence, à chaque désastre, à chaque journée de deuil. Mais cet amour est devenu un alibi pour ne rien changer. La diplomatie de la désescalade permanente a échoué.
Les Libanais le savent. Ils sont traversés non pas par la gratitude envers leurs protecteurs diplomatiques, mais par la colère contre la milice qui les prend en otage. Le « Paris du Levant » ne renaîtra pas d’une résolution de plus.
Il renaîtra le jour où le Liban aura démantelé l’armée qui l’occupe de l’intérieur, négocié directement avec son voisin, et recouvré une souveraineté réelle – pas celle que la France invoque pour mieux éviter d’agir.
Ce moment est peut-être en train de se jouer à Washington. La France devrait au moins avoir le courage de le soutenir. SR-B♦

Simone Rodan-Benzaquen, Substack
Simone Rodan-Benzaquen est envoyée pour l’Europe de la Foundation for Defense of Democracies (FDD).
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