Par Michel Levine,
[18 avril 2026]

À la fin de la seconde guerre mondiale, la défaite du nazisme est célébrée dans le monde entier par des manifestations de joie. Dans le même temps, des milliers de Juifs survivants des camps nazis sont regroupés en Allemagne, en Autriche et en Italie dans des structures provisoires qu’on appelle les camps de « personnes déplacées » (Deplaced persons ou DP)1.
Leur situation matérielle y est très précaire, comme en témoigne la lettre que le président américain Harry Truman adresse au général Dwight Eisenhower le 31 août 1945, portant plus précisément sur les camps de DP situés dans le secteur d’occupation américain en Allemagne. Le Président s’y indigne des conditions de vie déplorables des juifs qui y résident, certains même étant hébergés dans les lieux mêmes ou ils ont subi leur persécution, comme à Bergen-Belsen2.
Si leur situation matérielle dans ces camps ne tarde pas à s’améliore, beaucoup souffrent de leur isolement, d’un manque de vision sur leur avenir et de leur ignorance du sort de leurs proches.
Ils sont aussi atteints par ce sentiment que leur propre survie constitue une injustice envers leurs compagnons morts à leur côté.
L’idée que Dieu les a abandonnés, qui les tourmentait pendant leur détention, demeure forte.
Certains s’interrogent :
Qu’a fait Dieu pendant toutes ces épreuves, pourquoi est-il resté si silencieux, si lointain ? Et plus désespérément, comment croire encore à son existence ?
Confrontés à ce désarroi, trois rabbins songent à venir en aide à ces âmes en peine.
Qui sont ces trois hommes de foi ? Deux Lituaniens :
- le premier, Samuel Abba Snieg, grand rabbin de la zone américaine d’occupation, était aumônier pendant la guerre. Sa femme est morte à Dachau, ou il a été également déporté.
- Le second, Samuel Jakob Rose, lui aussi survivant de Dachau, exerce la fonction délicate de médiateur entre les populations juives des camps de DP et les instances administratives américaines.
Tous deux ont convaincu un troisième homme, un Américain, Philip Sidney Bernstein, d’adhérer à leur projet. Ce rabbin (réformé) de la zone américaine est conseiller auprès du gouverneur militaire (Milita Governo) Pendant la guerre, il a supervisé l’activité de ses 300 confrères intégrés aux forces armées.
L’idée qui guide ces trois rabbins est de faire appel à l’émunah. ce terme hébreu exprime la confiance profonde et vivante en Dieu.
C’est moins une affirmation abstraite ou dogmatique qu’un ressenti intérieur guidant les actes de la vie. Et le meilleur moyen de raffermir les consciences juives est de renforcer leur foi en leur proposant la lecture des livres saints (seforim)
Mais où les trouver ? Des centaines de milliers ont été dispersés, détruits ou brûlés. Un contact est pris auprès de deux associations qui œuvrent dans les camps :
- le JDC (American Jewish Joint Distribution Committee) qui, outre qu’il organise des distributions de nourriture et de médicaments, contribue à la création d’écoles juives,
- et le Vaad Hatzalah, une organisation orthodoxe fondée en 1939 pour venir en aide aux rabbins et aux étudiants des yeshiva de Pologne et de Lituanie. L’une de ses innovations a été la création de « synagogues ambulantes » parcourant les camps de personnes déplacées.
Ces deux organisations impriment déjà quelques livres de prière, certes en nombre restreint, et leur expérience peut être précieuse.

Lors des réunions, la question se pose : quel ouvrage imprimer ? La réponse leur vient très vite à l’esprit : le Talmud !
À l’image du drame que représente la Shoah,
Le Talmud, littéralement, « l’étude » ou « l’apprentissage » en hébreu, est né d’une catastrophe : la destruction par les Romains du second Temple de Jérusalem en l’an
70 de notre ère, marquant le début de dix-neuf siècles dediaspora.
Les autorités rabbiniques décidèrent alors, pour la survie de leur foi, de réunir par écrit les diverses lois et préceptes qui la régissaient, jusqu’ici transmis oralement.

Ainsi se constitua un « temple portable » sous la forme d’un livre permettant au peuple juif, malgré la dispersion et quel que soit le lieu, de continuer de vivre selon sa religion….
La première édition complète du Talmud fut réalisée à Venise entre 1519 et 1523 par l’imprimeur d’Anvers Daniel Bomberg. Elle comportait 63 traités sur 2 711 feuillets recto-verso, par la suite enrichie par l’édition de Vilna (1880-1886) établissant un standard universel.
Sous le règne nazi, la possession de tels livres était interdite en Allemagne et dans les pays occupés3. Ils alimentaient les autodafés, au même titre que les œuvres des grands penseurs jugées contraires à l’idéologie dominante, que l’auteur en soit juif ou non.
Mais où trouver un exemplaire de l’édition de Vilna qui pourrait servir de modèle ?
Après de difficiles recherches, on trouve la trace de deux volumes imprimés dans cette ville au XIXe siècle, qu’on dit avoir été cachés en 1945 dans le monastère bénédictin de Saint Ottilien (Sankt Ottilien) au sud-ouest de Munich.
Après recherches, il s’avère que ces deux exemplaires se trouvent maintenant… à New-York. Non sans difficultés, on réussit à les faire venir en Allemagne. Le travail peut désormais commencer.
La fabrication s’apparente à une course d’obstacles
Il faut d’abord trouver du papier, une masse de papier, alors que cette denrée est rationnée dans toute l’Europe et très recherchée, particulièrement par les gouvernements qui ont besoin de reprendre la production de livres de classe afin de remplacer ceux que les nazis ont imposés. Il faut veiller particulièrement à la qualité du papier qu’on parvient à se procurer afin d’assurer la qualité de l’impression.
On manque aussi des ingrédients nécessaires à cette impression – encres et en particulier collodion. Celui-ci est indispensable au transfert sur des plaques photographiques en zinc, au nombre de 1 800 pour chaque volume complet. Interdit pendant la guerre, le collodion n’est disponible que dans la ville de Zwickau dans la zone d’occupation soviétique. Comme la guerre froide a commencé, Zwickau se refuse à toute assistance, si bien que la précieuse substance finit par être commandée aux États-Unis.
Parallèlement, la recherche d’une imprimerie en Allemagne s’avère ardue. Celles qui ont échappé aux bombardements sont rares, surveillées et prioritairement mobilisées, elles aussi pour des besoins administratifs et éducatifs. Finalement, les autorités militaires américaines autorisent l’accès à une imprimerie, l’une des rares – difficulté supplémentaire – susceptibles de produire des ouvrages de grand format.
Étrange retour des choses : cette entreprise est située à Heidelberg, berceau de la culture allemande mais aussi foyer culturel du nazisme4.
Quant à l’impression, elle s’avère pour le moins problématique :
- Près d’un million de caractères hébraïques sont nécessaires, ce qui oblige les typographes – dont certains ont participé à l’édition de livres antisémites – à procéder à de nombreuses recherches pour retrouver des matrices anciennes, voire à en fabriquer de nouvelles.
- Encore leur faut-il respecter la mise en page particulière du Talmud – un texte central entouré de commentaires. Pagination, justification, espacement, notes, constituent autant de problèmes.
C’est sous l’œil vigilant d’un comité rabbinique que le travail va s’effectuer. À la relecture des épreuves, de nombreuses erreurs sont corrigées, celles qui subsistent disparaîtront des ouvrages ultérieurs.
Quant à la reproduction par photogravure, elle ne s’opère pas sans difficultés, ne serait-ce qu’à cause des incessantes pannes d’électricité.
Environ 500 exemplaires complets in-folio comportant 19 volumes chacun sortent finalement des presses.

Ce Talmud portera désormais le nom hébreu de Talmud She’erit ha-Pletah qu’on pourrait traduire par « Talmud des survivants »5.
La page de couverture de chaque volume représente un camp de travail nazi entouré de barbelés ainsi qu’un paysage méditerranéen idyllique évoquant la Terre d’Israël 6.
Quelques mots en hébreu donnent sens à ces images : « De l’esclavage à la liberté, de l’obscurité à une grande lumière ».
Le Comité mixte de distribution regroupant les divers organise qui ont participé à l’opération décident, avec l’accord du gouvernement allemand, d’attribuer 40 exemplaires aux bibliothèques et institutions juives allemandes et de faire parvenir le reste à celles du monde entier, y compris en Palestine mandataire. Paradoxalement, ceux à qui il était à l’origine destiné ne sont plus en 1950 que 10 000 à 15 000, les camps de « personne déplacées » s’étant progressivement vidés…
De nos jours, le Talmud de référence (nussach, ou texte fiable) est celui de Vilna, datant du XIXe siècle. Il est facilement accessible a tous, bénéficiant de l’apport de recherches savantes et des techniques les plus modernes, dont le numérique.
Le « Talmud des survivants », lui, ne figure plus que dans quelques musées et collections particulières. Pour autant, le souvenir du travail réalisé reste vivace dans les mémoires. Cette transmission du savoir incarne la résilience du « peuple du livre » face à la Shoah et le signe de sa renaissance sur les ruines mêmes de sa souffrance. ML♦

Michel Levine, MABATIM.INFO
Michel Levine est historien des droits de l’homme et de l’histoire juive contemporaine
1 Leur nombre augmentera avec l’afflux d’autres populations juives victimes de pogroms en Lituanie, en Ukraine et en Pologne (à Kielce en particulier) Beaucoup de déportés viendront se réfugier dans la zone américaine fuyant les zones soviétique et française (très réduite) ou ils sont privés du statut de réfugié et donc, de l’aide humanitaire de l’UNRWA (Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction)…. Certains camps ne fermeront qu’en 1952.
2 Certains ont vu dans cette démarche une tentative de compensation de l’attitude de son prédécesseur, le Président Roosevelt, souvent accusé d’avoir laissé les déportés à leur sort tragique sans avoir tenté d’intervenir, au cours des différentes conférences alliées (Évian, les Bermudes) et plus tard en refusant de bombardant les camps d’extermination.
3 Alfred Rosenberg, l’idéologue en chef du nazisme, avait même rédigé en 1920 un pamphlet Unmoral im Talmud (l’immoralité du Talmud) accusant les Juifs de fomenter un complot mondial par haine de l’humanité.
4 Son université était alors dirigée par Martin Heiddeger, le grand philosophe adepte du national-socialisme.
5 Il porte aussi celui, en yiddish, de Talmud fun di she’erit ha-pletah
6 Après de longues recherches, l’auteur de ces images a pu être identifié : il s’agit de Grisha Rosenkrantz (également orthographié Rosenkranz). un artiste enseignant l’hébreu d’origine lituanienne, ayant vécu dans les camps de « personnes déplacées et connu pour avoir notamment conçu des décors de théâtre pour des spectacles joués dans ces camps. Il émigra ensuite aux États-Unis, s’installa à Miami, où il enseigna l’art et les études juives.
SOURCES
Archives
United States Holocaust Memorial États-Unis
Yad Vashem (Israël)Archives du Joint Distribution Committee États-Unis
Articles
Korman (Gerd.) « Survivors’ Talmud and the U.S. Army, » American Jewish History, vol. 73, n° 3, mars 1984.
Geniizi (Haim). « Philip S. Bernstein : Adviser on Jewish Affairs, May 1946-August 1947, » Simon Wiesenthal Center Annual 3 (1997)
Alt Millert (Yvette) « The Survivors’ Talmud : When the US Army Printed the Talmud » Aish 2024
Bibliographie
Feldberg (Michael), Blessings of Freedom : Chapters in American Jewish History. Michael Feldberg Editor. USA 2002
Friedman (Jonathan.C), The Routledge History of the Holocaust.
Jonathan Fieldman Editor USA. 2012
Friedman (Philip), The Fate of the Jewish Book », in Ada June Friedman (éd.), Roads to Extinction : Essays on the Holocaust, New York, Jewish Publication Society of America, 1980.
Mintz, Sharon Liberman, Goldstein,(Gabriel M) Printing the Talmud : From Bomberg to Schottenstein, New York, Yeshiva University Museum, 2005.
Wieviorka (Annette) Déportation et génocide : entre la mémoire et l’oubli, Paris, Plon, 1992.
En savoir plus sur MABATIM.INFO
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
