Quand certains des nôtres se dressent contre nous

Par Serge Siksik,
[20 mai 2026]

Ofer Bronchtein

Qui veut faire l’ange fait la bête »
Blaise Pascal

Il existe, dans l’Histoire juive, une figure tragique et récurrente : celle du Juif qui, au nom de la morale, de l’universel ou d’une conscience supposée supérieure, finit par devenir l’un des instruments intellectuels de la délégitimation de son propre peuple.

Le phénomène n’est pas nouveau. Mais à l’époque des réseaux sociaux, des chaînes d’information continues et des plateformes mondialisées, il prend une puissance inédite.

Lorsqu’un écrivain, un artiste ou un universitaire non juif attaque Israël, cela nourrit déjà le procès permanent intenté à l’État juif. Mais lorsque cette accusation provient de Juifs eux-mêmes – parfois israéliens – l’effet devient considérable.

Leur parole sert immédiatement de certificat moral à ceux qui veulent transformer la critique d’Israël en haine d’Israël, puis la haine d’Israël en haine des Juifs.

La disparition d’Ofer Bronchtein, ce 18 mai 2026, a ravivé cette interrogation douloureuse.

Car au-delà des hommages convenus, son parcours symbolise pour beaucoup une dérive devenue familière :

Celle d’intellectuels ou de médiateurs juifs persuadés d’incarner une conscience supérieurealors qu’ils contribuent, objectivement, ànourrir un climat mondial de suspicion envers l’État juif.

Bronchtein ne s’est pas contenté de critiquer telle ou telle politique gouvernementale israélienne – ce qui est parfaitement légitime dans une démocratie.

Il s’est inscrit, souvent avec constance, dans un discours international où Israël apparaissait moins comme une nation confrontée à des menaces existentielles que comme le principal accusé moral du conflit.

Or, dans le monde contemporain, cette rhétorique n’est jamais neutre.

Elle alimente directement les campagnes de délégitimation qui frappent ensuite indistinctement les Israéliens, les synagogues, les étudiants juifs et parfois les Juifs eux-mêmes dans les rues des grandes démocraties occidentales…

Il faut d’abord refuser la facilité de l’anathème.

  • Le judaïsme est une tradition de la dispute de l’étude.
  • Le Talmud lui-même est bâti sur la confrontation des avis.

Depuis des millénaires, les Juifs discutent de tout : de la loi, de Dieu, du pouvoir, de la guerre, de la justice, du commerce.

Israël demeure probablement l’une des sociétés les plus critiques au monde envers ses propres dirigeants. Cette capacité d’autocritique est une force et une preuve de vitalité démocratique…

Dans Pirkei Avot, les Sages distinguent les controverses

  • menées« pour le Ciel » – c’est-à-dire dans une recherche sincère de vérité et de justice – ,
  • de celles qui ne sont motivées quepar l’orgueil, la posture idéologique ou le désir de détruire.

Toute la tradition juive repose sur cette distinction fondamentale : débattre n’est pas un problème ; mais il existe une différence entre discuter pour éclairer et parler pour désagréger…

Une critique peut être légitime dans son intention et destructrice dans ses conséquences.

– Or certaines voix médiatiques juives ne se contentent plus de débattre d’une politique gouvernementale :

Elles participent à une entreprise mondiale de délégitimation existentielle d’Israël.

Certaines reprennent les mots les plus radicaux :

« apartheid », « État génocidaire », « colonialisme », « nettoyage ethnique ».

Elles savent pourtant que ces termes ne décrivent pas seulement une politique : ils fabriquent une démonisation morale absolue.

Et elles savent aussi qu’une fois lancés dans l’espace public mondial, ces mots seront repris par des foules qui ne distinguent déjà plus entre un soldat israélien, un étudiant juif à Paris, une synagogue à Montréal ou une famille juive à Bruxelles.

LE PROBLÈME N’EST DONC PAS SEULEMENT POLITIQUE. IL EST ÉTHIQUE.

Car dans la pensée juive, la parole n’est jamais neutre.

Le lashon hara – la parole destructrice – repose sur une intuition fondamentale : les mots créent des réalités. Ils peuvent tuer symboliquement avant que d’autres ne tuent physiquement.

Le Talmud compare même parfois la destruction par la parole à une forme de meurtre. Non parce que toute critique serait interdite, mais parce qu’une parole publique produit des conséquences qui dépassent celui qui la prononce…

Or nous vivons une époque où ces conséquences sont immédiates.

Depuis le 7 octobre, des synagogues sont attaquées, des étudiants juifs intimidés, des slogans appelant à la disparition d’Israël deviennent banals dans des capitales occidentales.

Dans ce contexte, celui qui possède une immense visibilité médiatique ne peut plus prétendre à l’innocence abstraite de « l’intellectuel critique ».

Il sait que sa parole sera instrumentalisée.

Qu’elle servira de caution morale.

Qu’elle permettra à certains de dire : « Même des Juifs le reconnaissent. »

C’est ici qu’apparaît la notion profondément juive de responsabilité collective : « Kol Israël arevim ze bazé » – tous les Juifs sont responsables les uns des autres…
Cette phrase ne signifie pas uniformité idéologique. Elle signifie qu’il existe une solidarité de destin…

Être juif n’a jamais été une simple adhésion philosophique privée.

  • C’est appartenir à une mémoire commune,
  • à une vulnérabilité commune,
  • et souvent à une même exposition historique à la haine.

Levinas avait profondément compris cela. Pour lui, l’éthique ne peut être une abstraction détachée de l’Histoire réelle des hommes.

Après Auschwitz, le peuple juif n’était pas une idée théorique mais un peuple dont l’existence même avait été continuellement contestée.

Dès lors, il y a quelque chose de vertigineux à voir certains intellectuels juifs parler d’Israël comme si l’État juif n’était qu’une puissance ordinaire parmi d’autres, et non aussi le refuge historique né après deux mille ans de persécutions, d’expulsions et de massacres…

Cela ne signifie évidemment pas qu’Israël serait au-dessus de toute critique. Une telle idée serait absurde et contraire à l’esprit juif.

Les prophètes furent parmi les plus sévères critiques d’Israël. Mais leur parole naissait d’une fidélité et d’une alliance.

Jérémie pleure Israël ; il ne travaille pas à son effacement.

Isaïe exige la justice ; il ne fournit pas aux ennemis d’Israël les armes morales de sa disparition.

C’est ici qu’apparaît la frontière essentielle.

  • Critiquer une décision gouvernementale est légitime.
  • Mais contribuer à nourrir une haine existentielle contre l’État juif engage une responsabilité historique autrement plus lourde.

Car il existe un moment où l’opposition cesse d’être une vigilance démocratique pour devenir une participation active à l’entreprise de délégitimation d’un peuple déjà assiégé…

Beaucoup de ces intellectuels se pensent du côté de la conscience universelle. Mais ils oublient parfois une vérité terrible de l’Histoire juive :

Les Juifs ont souvent cru qu’en prenant leurs distances avec leur peuple, ils seraient davantage acceptés par les sociétés environnantes.

L’histoire européenne regorge de ces tragédies. Des Juifs assimilés, persuadés que leur sévérité envers les leurs prouverait leur supériorité morale ou leur parfaite intégration dans l’universel.

L’Histoire leur répondit avec cruauté : l’antisémitisme finit presque toujours par rappeler au Juif assimilé qu’aux yeux de ses ennemis il demeure d’abord juif...

Cette mémoire devrait aujourd’hui imposer davantage de prudence à ceux qui jouissent d’une immense autorité médiatique.

Car nous ne sommes plus dans le confort théorique des colloques universitaires. Nous sommes dans un temps où des mots produisent immédiatement des effets physiques.

Une accusation lancée sur un plateau parisien peut devenir quelques heures plus tard un slogan hurlé devant une synagogue à Londres ou Montréal.

Le drame est que beaucoup refusent de voir ce lien. Ils se vivent comme des consciences libres alors même que leurs paroles alimentent un imaginaire mondial où le Juif redevient l’accusé métaphysique de l’Histoire.

Hier on lui reprochait d’avoir tué Dieu.Aujourd’hui on lui reproche de tuer l’humanité. Les formes changent ; la mécanique demeure.

Après le 7 octobre, cette fracture est devenue presque insoutenable pour une immense partie du monde juif.

Alors que des familles entières furent massacrées, brûlées ou enlevées,

beaucoup ont vu certains intellectuels juifs se précipiter vers l’accusation d’Israël lui-même avec une rapidité sidérante,

comme si l’urgence n’était pas d’abord de mesurer le traumatisme subi mais de replacer immédiatement l’État juif dans le rôle de l’accusé permanent.

Le cas d’Ofer Bronchtein s’inscrit, qu’on le veuille ou non, dans ce climat déchiré.

  • Pour certains, il incarnait une voix humaniste.
  • Pour d’autres, il symbolisait cette catégorie d’intellectuels israéliens ou juifs qui, sous couvert de paix et d’universalisme, ont offert aux ennemis d’Israël une légitimité morale inespérée.

Car lorsque des figures juives reprennent elles-mêmes les catégories les plus radicales forgées contre Israël, elles renforcent un récit mondial où l’existence même de l’État juif finit par apparaître comme une anomalie morale à corriger…

Et pourtant, il faut résister à une tentation symétrique :

Transformer ces Juifs critiques en ennemis absolus ou en êtres retranchés du peuple juif.

Le judaïsme n’est pas une secte idéologique fondée sur l’unanimité.

  • Même le Juif qui se trompe demeure lié à son peuple par une histoire et une alliance qui le dépassent.
  • Mais appartenir à un peuple implique aussi des devoirs.

La modernité occidentale exalte les droits individuels ;

le judaïsme rappelle la notion d’obligation.

Être juif ne signifie pas seulement penser librement ; cela signifie aussi mesurer les conséquences de sa parole sur le destin collectif...

Le Talmud enseigne que lorsque les Égyptiens se noyaient dans la mer Rouge, les anges voulurent entonner un chant de victoire. Dieu les interrompit :

« מעשה ידי טובעין בים ואתם אומרים שירה »
« L’œuvre de Mes mains se noie dans la mer, et vous voulez chanter ? »
Traité Méguila 10b.

Cette phrase contient peut-être toute la difficulté morale du moment présent.

  • Nous avons le droit – parfois même le devoir – de combattre certaines idées et certaines entreprises de délégitimation d’Israël.
  • Nous pouvons considérer que certains intellectuels juifs ont franchi des lignes graves en offrant au monde les armes symboliques qui nourrissent la haine contemporaine des Juifs.

Mais nous ne devons pas perdre ce qui constitue précisément la singularité de la morale juive : la capacité de condamner une parole sans se réjouir de la disparition de celui qui l’a portée…

  • Je ne me réjouis pas de la mort de Bronchtein et je n’irai jamais chanter devant la disparition d’un tel juif.
  • Mais je ne pleurerai pas celui qui, par tant de paroles et tant de postures publiques, aura contribué à alimenter la haine contemporaine contre les Juifs et contre Israël, son propre peuple

Le peuple juif a traversé des fractures autrement plus profondes, des persécutions autrement plus terribles et des empires autrement plus puissants. Il existe depuis cinquante-huit siècles. Il a survécu à ceux qui voulaient le convertir, l’expulser, le dissoudre ou l’exterminer.

Quelques consciences médiatiques, si influentes soient-elles, ne suffiront pas à effacer une mémoire, une fidélité et une Histoire aussi anciennes qu’Israël lui-même. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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