« Une société forte est une société capable de maintenir l’unité sans effacer les différences » Edgar Morin
Israël vit peut-être aujourd’hui l’une des mutations les plus profondes de son Histoire : la fin progressive de la séparation entre la spiritualité juive et la responsabilité historique…
Le retour à la souveraineté oblige désormais à repenser l’équilibre entre étude, foi, famille, défense nationale et destin collectif.
Car lorsque Torah et Histoire ne font plus qu’un, aucune composante du peuple ne peut durablement se penser en dehors de l’effort commun.
Dans une étude consacrée au nazir, cet homme qui choisit une forme de séparation et de consécration spirituelle, Rav Lord Jonathan Sacks rappelle une opposition célèbre entre deux géants du judaïsme : Maïmonide et Rabbi Eliezer HaKappar.
Le premier voit dans l’excès ascétique une faute contre l’équilibre même de la création.
Le second admire celui qui choisit une forme de retrait du monde afin d’atteindre une sainteté supérieure.
Puis Rav Sacks révèle l’essentiel :
Le judaïsme ne choisit jamais totalement l’un contre l’autre. Il reconnaît la grandeur de l’élévation spirituelle, mais il préfère finalement la responsabilité dans le monde réel…
C’est peut-être là l’un des grands drames contemporains d’Israël.
Car nous sommes devenus un peuple confronté à une question immense :Comment maintenir l’équilibre entre nos responsabilités…
envers Dieu,
envers la Torah,
envers notre famille,
envers la société,
envers notre peuple
et envers l’État juif revenu dans l’Histoire ?
Le judaïsme n’a jamais été une religion de fuite.
Abraham ne demeure pas dans la contemplation : il marche.
Moïse ne reste pas au sommet du Sinaï pour lui-même : il redescend vers le peuple.
Les prophètes ne vivent pas coupés de la société : ils affrontentles rois, la corruption, les injustices, les guerres et les effondrements moraux de leur époque.
LE MODÈLE JUIF FONDAMENTAL N’EST PAS LE MOINE, C’EST L’HOMME RESPONSABLE.
Maïmonide l’affirme avec force : la vertu ne réside pas dans les extrêmes mais dans le juste milieu.
Le courage n’est ni la lâcheté ni la témérité ;
La générosité n’est ni l’avarice ni la dispersion inconsidérée ;
La grandeur morale naît d’un équilibre difficile entre des devoirs parfois contradictoires.
Or Israël traverse précisément aujourd’hui une crise de cohésion.
Pendant des siècles d’exil, le peuple juif pouvait relativement séparer ceux qui étudiaient de ceux qui protégeaient. Nous étions dispersés parmi les nations. Nous ne possédions ni souveraineté, ni frontières, ni armée, ni responsabilité politique pleine et entière.
Mais l’Histoire a changé.
Le retour à Sion ne nous a pas seulement rendu une terre, il nous a rendu des charges.
Un État juif n’est pas une synagogue géante.
Ce n’est pas non plus une simple administration moderne parlant hébreu.
Ce n’est pas davantage une démocratie occidentale ordinaire vaguement colorée de traditions bibliques.
C’est la réapparition d’une présence juive totale dans l’Histoire. Et cette souveraineté retrouvée exige une participation collective…
Il faut avoir le courage de le dire sans haine, sans caricature et sans volonté d’humilier quiconque :
Il devient de plus en plus difficile pour une immense partie de la société israélienne de comprendre pourquoi certains portent presque seuls le poids militaire, économique et civique du pays tandis que d’autres en sont largement exemptés.
Cette question n’est plus marginale. Elle touche désormais au pacte moral israélien lui-même.
Car qu’est-ce qu’un peuple lorsque le fardeau commun cesse d’être partagé ?
Le sujet de la conscription des Haredim ne pourra donc pas être éternellement évité. À la veille d’élections, il reviendra nécessairement avec force dans le débat public. Et plus nous repousserons cette discussion avec peur, clientélisme ou hypocrisie, plus les fractures deviendront dangereuses.
Mais la facilité serait de transformer ce débat en guerre culturelle contre les religieux. Ce serait une faute morale et historique.
Le monde de la Torah n’est pas un poids mort d’Israël, il est une partie, essentielle, de son âme.
Les milliers d’étudiants qui consacrent leur vie à l’étude perpétuent une chaîne bimillénaire sans laquelle l’identité juive aurait probablement disparu dans l’exil.
Beaucoup vivent avec modestie, sincérité et un immense dévouement religieux.
Une société juive qui mépriserait cela finirait par perdre sa propre profondeur.
Mais le danger apparaît lorsque la spiritualité se pense en dehors du destin collectif.
Le judaïsme authentique n’a jamais eu vocation à rompre avec l’Histoire ni avec la responsabilité nationale.
Pendant deux mille ans, nous avons rêvé d’un État juif ; Nous découvrons maintenant que la souveraineté est plus exigeante que l’exil…
Car prier pour le retour à Sion était encore simple ;
Assumer collectivement le prix spirituel, humain et historique de ce retour est une tout autre épreuve.
La Torah d’Israël ne peut être pensée comme extérieure à la souffrance d’Israël.
Comment imaginer que des jeunes de 18 ou 19 ans quittent leurs familles, risquent leur vie à Gaza, au Liban ou en Judée-Samarie durant des centaines de jours de réserve – certains tombant même au combat – ,
Tandis qu’une partie croissante du pays considérerait cette responsabilité comme ne la concernant pas ?
La question est douloureuse mais légitime.
Et il faut aussi dire autre chose, plus profonde encore : protéger Israël est une mitsva.
Les références abondent, du Tanakh au Talmud, pour rappeler que
La défense du peuple, de la terre et des vies juives n’est pas étrangère à la spiritualité d’Israël mais en constitue parfois l’une des expressions les plus exigeantes.
Depuis deux mille ans, le peuple juif priait pour retrouver sa souveraineté.
Or la souveraineté implique nécessairement des responsabilités concrètes :
défendre des frontières,
protéger des civils,
enterrer ses morts,
secourir les blessés,
maintenir une économie vivante,
faire tenir une société entière sous menace permanente.
Le retour du politique dans l’Histoire juive change même la définition de la sainteté…
Autrefois, le plus saint pouvait être celui qui se retirait du monde.
Aujourd’hui, dans l’État d’Israël, il existe aussi une sainteté du soldat, du réserviste, du médecin militaire, de l’infirmier, du père de famille rappelé au front après cent jours de réserve.
Qui protège aujourd’hui des millions de vies juives sinon ceux qui montent la garde aux frontières ?
Le Rav Kook lui-même voyait dans le retour national juif une transformation spirituelle gigantesque :
Le peuple d’Israël redevenait un organisme vivant complet, avec son agriculture, son économie, sa défense et sa souveraineté.*****La sainteté cessait d’être uniquement individuelle ; elle redevenait également nationale.
Nous devons donc sortir des slogans simplistes.
Oui, l’étude de la Torah protège Israël spirituellement.
Mais Tsahal protège physiquement les corps sans lesquels il n’y aurait plus ni yeshivot, ni familles, ni écoles, ni vie juive.
Opposer les deux est absurde.
Le véritable défi israélien est désormais d’inventer une synthèse nouvelle.
Peut-être faut-il alors poser, sereinement mais lucidement, une question devenue incontournable :
Ce modèle d’équilibre recherché entre fidélité à la Torah, engagement national et participation à la destinée collective d’Israël ne correspond-il pas, en grande partie, à l’idéal porté historiquement par le courant Dati-Léoumi ?
Un judaïsme qui refuse de choisir
Entre la yeshiva et l’Histoire.
Entre le livre et le fusil.
Entre la sainteté et la souveraineté.
Entre la fidélité à Dieu et la responsabilité envers le peuple revenu sur sa terre.
Le soldat qui étudie une page de Guemara avant une opération,*****le réserviste qui retourne à sa famille après des semaines au front,
le père qui enseigne à ses enfants la Torah tout en assumant le poids de la défense nationale :
Peut-être est-ce là, précisément, l’une des figures les plus inédites du retour d’Israël dans l’Histoire.
Non pas un judaïsme de retrait mais un judaïsme d’incarnation.
Et peut-être même, au fond, la tentative la plus contemporaine de réconcilier Maïmonide avec le destin israélien moderne.
Une société dans laquelle les Haredim ne se sentiraient ni humiliés ni persécutés.
Une société dans laquelle les laïcs ne se sentiraient plus abandonnés à porter seuls le poids collectif.
Servir Israël pourrait prendre plusieurs formes – militaires, civiles, médicales, éducatives ou communautaires – mais chacun participerait réellement à l’effort national…
Car l’exemption massive finit toujours par produire du ressentiment.
Et le ressentiment finit toujours par produire de la rupture.
Le judaïsme du juste milieu proposé par Maïmonide n’est pas une tiédeur molle. C’est une sagesse de civilisation. L’équilibre véritable exige souvent davantage de courage que les extrêmes.
Les extrêmes simplifient tout.
L’équilibre oblige à penser.
Il faut donc poser calmement cette question essentielle : quel type de peuple voulons-nous devenir ?
Un peuple fragmenté en tribus qui s’accusent mutuellement ?
Ou une nation capable de réinventer un destin commun malgré ses différences religieuses, politiques et culturelles ?
Le miracle israélien n’est pas seulement d’avoir reconstruit un État après deux mille ans.
Le vrai miracle serait de réussir à reconstruire une responsabilité collective partagée.
Une société peut survivre à des divergences idéologiques, religieuses ou politiques. Elle survit beaucoup plus difficilement lorsqu’une partie de ses enfants finit par considérer que le destin collectif repose essentiellement sur les épaules des autres.
Un peuple juif incapable de partager ses charges finira tôt ou tard par ne plus savoir partager son avenir.
La grandeur d’Israël ne naîtra
ni du rejet de la Torah
ni du refus du réel,
mais de leur rencontre exigeante dans une même destinée historique.
Et peut-être faut-il accepter une idée plus vertigineuse encore : la Providence divine ne vient pas résoudre à notre place les fractures du monde juif.
C’est aux Hommes, dans toute la diversité israélienne, qu’il revient de construire cette réconciliation. SS♦