
Par Pierre Lurçat,
[28 mai 2026]
Un anniversaire lourd de sens
Israël marque cette semaine un anniversaire lourd de signification, celui des trente années au pouvoir (avec plusieurs interruptions) de Benjamin Netanyahou. L’évolution de la vision du monde et de la politique du dirigeant israélien qui a le plus marqué son pays depuis l’époque de David Ben Gourion est à l’image de la métamorphose qu’a connue notre pays en trois décennies.
À certains égards, c’est Netanyahou qui a lui-même été le moteur de cette métamorphose, qui le dépasse pourtant à d’autres égards.
Dans un article publié la semaine dernière dans le quotidien Israel Hayom, le journaliste Zvi Hauser distingue trois périodes dans la carrière de B. Netanyahou en tant que Premier ministre, ou même « trois Netanyahou ». Selon lui, Netanyahou présente « trois visages », dont chacun possède « sa propre logique intérieure et même – de manière difficilement compréhensible – sa propre vision du monde, toutes trois différentes ».
Pour comprendre cet apparent paradoxe, il faut le replacer dans l’histoire d’Israël durant les trois dernières décennies.
1La première période est celle qui s’étend de 1996 à 2016, durant laquelle Netanyahou a axé sa politique, selon Hauser, sur le principe de prudence, voire sur une volonté d’immobilisme.
Hauser donne plusieurs exemples concrets de l’application de ce principe,
- tant en matière de politique étrangère et de sécurité
- que de politique intérieure, notamment à l’égard du « pouvoir judiciaire », que Netanyahou s’est abstenu d’affronter1.
2Durant la deuxième période, qui couvre les années 2016-2024, Netanyahou
- maintient dans une large mesure son immobilisme en matière de sécurité et de défense,
- tout en abandonnant celui-ci en matière intérieure, pour s’opposer ouvertement au « pouvoir judiciaire ».
Sans partager entièrement cette analyse, je considère qu’elle permet de comprendre un des grands paradoxes de la politique sécuritaire de Netanyahou :
Son combat de toute une vie contre la menace d’un Iran nucléaire,
et son aveuglement concomitant à l’égard du Hamas à Gaza.
3La troisième période, celle qui commence après le 7-octobre 2023, est la plus fascinante,
- tant pour la compréhension de la figure de Netanyahou
- que pour celle de la métamorphose qu’a subie Israël depuis le pogrom sanglant commis par le Hamas
- et la guerre menée par Israël sur sept fronts depuis cette date.

À de nombreux égards, la « guerre de renaissance » (mil’hemet ha-tequma) que traverse Israël depuis trois ans est également une renaissance personnelle pour le dirigeant le plus honni et le plus décrié de l’histoire moderne d’Israël…
De l’immobilisme à la guerre
Cette période très éprouvante pour Israël est en effet pour Netanyahou la plus difficile, mais aussi la plus gratifiante de sa longue carrière politique.
Pour la première fois en effet, il a pu employer ses talents multiples et donner toute la mesure de ses capacités exceptionnelles, tant sur le plan des relations internationales que sur celui de la gestion de la guerre elle-même.
C’est comme si l’après 7-octobre avait servi de révélateur pour Netanyahou, qui s’est soudain transformé, par la force des évènements, en un véritable chef de guerre, dont personne n’avait soupçonné auparavant la capacité à diriger Israël dans la guerre la plus longue et la plus difficile depuis 1948. (Un article de Gideon Levi avait un jour fait l’éloge de Nétanyahou dans Ha’aretz (!), comme étant le Premier ministre le plus soucieux d’épargner la vie des soldats israéliens).
Celui à qui beaucoup – tant parmi ses partisans que ses opposants – reprochaient son immobilisme, s’est ainsi transformé en un dirigeant
- qui a montré une incroyable capacité de décision en temps de crise
- et a dans le même temps élevé Israël au rang de partenaire stratégique de premier plan pour les États-Unis
- et de puissance régionale incontournable, capable de remodeler la région tout entière.
Cette métamorphose d’Israël est sans doute, quelles que soient l’évolution de la guerre et son issue, que nul ne peut prévoir aujourd’hui, un processus irréversible.
Israël a en effet montré au monde entier depuis trois ans une incroyable résilience et une cohésion sociale retrouvée, sans équivalent dans le monde occidental.
Il a aussi démontré qu’il était capable de mener une guerre longue et qu’il n’avait pas peur de la guerre.
C’est sans doute la victoire la plus importante, qui est déjà acquise : celle qu’Israël et Netanyahou ont remportée contre eux-mêmes. Netanyahou a surmonté ses propres carences et son manque de ‘émounah’, devenant le « Churchill d’Israël », tandis qu’Israël tout entier a refermé définitivement la parenthèse post-sioniste, pour devenir littéralement « Am kalavi » , le lion évoqué par la Bible. PL♦

Pierre Lurçat, Vu de Jérusalem
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1 Sur la notion de « pouvoir judiciaire » en Israël, je renvoie à mon livre Quelle démocratie pour Israël ?
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