On croyait le communisme synonyme de pénurie. Pékin prouve que la profusion est une arme.
« L’industrie automobile européenne abdique face à la Chine », écrit Le Monde. « Pékin met la main sur l’industrie allemande, Berlin laisse faire », écrit Euronews. « Commerce : l’Europe regarde la marée chinoise monter sans réagir », écriventLes Échos. Une montagne de produits industriels chinois, une déferlante d’innovations chinoises, des prix chinois ultra-compétitifs menacent de couler les économies européennes.
Contrairement aux États-Unis, qui ont érigé une forêt de droits de douane et multiplié les efforts pour échapper au monopole chinois sur les terres rares, l’Union européenne ne fait rien. Elle semble tétanisée.
Le coma conceptuel européen
« Réagir », comme le suggèrent Les Échos, supposerait de voir le danger et de le nommer.
Mais l’Union européenne semble en état de coma conceptuel. Elle voit que la Chine livre une guerre inédite au monde occidental, mais elle refuse de lui donner un nom…
Comment le communisme, qui fut toujours synonyme de pénurie, peut-il menacer le capitalisme occidental ?
Comment ce capitalisme que nous, Européens, avons inventé, pourrait-il se retourner contre nous, semblent penser les Européens ?
Le libre-échangisme dogmatique de la Commission a-t-il rendu les Européens aveugles ?
La dépendance des exportateurs allemands au marché chinois joue-t-elle un rôle ?
Les deux peut-être.
Pour comprendre la puissance de la locomotive mercantile chinoise, un peu d’histoire est nécessaire. État.
À la chute du mur de Berlin, en 1989, les libéraux occidentaux et les communistes chinois ont tiré de l’effondrement de l’empire soviétique deux analyses diamétralement opposées.
« Celle que nous étions entrés, selon l’expression consacrée, dans la “fin de l’Histoire”, que chaque nation allait désormais devenir une démocratie libérale, que les liens créés par le commerce remplaceraient l’idée même de nation, que l’ordre mondial fondé sur des règles – une expression galvaudée – supplanterait l’intérêt national, et que nous vivrions dans un monde sans frontières où chacun serait citoyen du monde ».
Convaincus qu’une ère paradisiaque s’ouvrait à eux, les Occidentaux ont abaissé les frontières et délocalisé massivement leurs usines en Chine. Ils croyaient faire d’une pierre deux coups :
produire moins cher grâce à une main-d’œuvre bon marché
et travailler à la transformation pacifique du communisme chinois en démocratie libérale.
– Le réalisme des communistes. Mais le Parti communiste chinois (PCC) n’a pas considéré que l’effondrement de son homologue soviétique était un prélude aux lendemains qui chantent. Il y a vu la confirmation qu’une économie planifiée génère de la pauvreté, laquelle délégitime le parti.
Bien avant la chute de Moscou, le Parti communiste chinois avait compris que le communisme ne doit pas être synonyme de famine, ni de pénurie…
Mais toute la question était alors de savoir si l’introduction des règles du privé n’allait pas mettre en danger le contrôle du Parti sur la société chinoise.
En 1980, quatre Zones économiques spéciales (ZES) ont introduit le capitalisme en Chine… ce qui permettait d’expérimenter la propriété privée tout en gardant à l’œil ses conséquences.
Mais dix ans après, en 1989, – année de la chute du mur de Berlin – a sonné l’heure de vérité :
Les étudiants chinois ont occupé la place Tian’anmen et ont réclamé des « droits », notamment le droit à la liberté d’expression.
Les communistes chinois n’hésiteront que quelques jours : ils ont tiré sur les étudiants de Tian’anmen.
Le message est clair : la survie du Parti passe avant toute autre considération.
« Gorbatchev n’a pas mis la construction économique au centre. Sa stratégie de réforme a été erronée. »
Pour le vétéran chinois, le danger, l’erreur fatale des Soviétiques, a été la réforme politique avant la réforme économique.
Les communistes chinois eux, ont promis de ne pas s’en laisser conter : oui au marché, non à la démocratisation.
Le parti a donc encouragé les Chinois à s’enrichir tout en les décourageant de s’exprimer librement. Même les patrons milliardaires qui s’étaient crus libres de critiquer le Parti ont été mis au pas.
« Ils ont fait de l’ordre libéral mondial, une arme utilisée contre nous »
En 2001, la Chine a fait son entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Bill Clinton, président des États-Unis, a cru qu’il tenait là une baguette magique :
La thèse n’était pas fausse en soi, mais le PCC avait neutralisé ce risque dès 1989, en tirant sur les étudiants de Tian an Men.
Dans l’esprit des Occidentaux, le libre-échange est conçu pour produire un monde d’interdépendance. C’est-à-dire un monde pacifique où tout le monde a besoin de tout le monde. J’ai besoin de tes pommes de terre et je te vends mes puces ou mon pétrole.
Dans un discours très remarqué prononcé en avril 2020, le président Xi Jinping a explicitement déclaré vouloir que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement.
« Pour garantir la sécurité industrielle et la sécurité nationale de la Chine, nous devons construire une chaîne de production et d’approvisionnement nationale autonome, sûre et fiable. […] Nous devons nous efforcer de disposer d’au moins une source alternative pour les produits importants », a déclaré Xi.
Une « source alternative », c’est-à-dire ne jamais dépendre d’un seul fournisseur.
Ce refus de l’interdépendance s’est donc traduit par la mise en place d’une stratégie inverse : rendre les autres pays dépendants…
« La Chine détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. […] Il s’agit notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or la Chine en fournit 90 %. »
Une étude allemande note que 90 % des téléphones portables et des ordinateurs portables sont aujourd’hui fabriqués en Chine. La même étude montre également la progression de la Chine dans la construction de chaînes de valeur de produits pharmaceutiques, de biens de consommation courants et de produits chimiques.
Rendre les autres dépendants a consisté à construire des goulots d’étranglement. En octobre 2025, Donald Trump a dû revenir sur les droits de douane pénalisant l’importation de produits chinois, car Pékin a immédiatement menacé de fermer le robinet à terres rares, ces métaux indispensables à l’industrie médicale, électronique et de défense des États-Unis.
Une guerre par la marchandise
Le Commissariat au Plan français, dans une étude consacrée au XVe plan quinquennal chinois, a noté, à propos des industries du futur (technologies quantiques, bio-fabrication, hydrogène et énergie de fusion, interfaces cerveau-machine, intelligence incarnée…), que pour le PCC,
« L’enjeu n’est pas seulement scientifique. Il s’agit d’industrialiser rapidement ces innovations, de structurer des écosystèmes complets et de peser sur les standards mondiaux avant les concurrents. Dans les technologies émergentes, celui qui contribue à fixer les normes capte souvent une part décisive de la valeur ».
Cette dernière phrase avec les mots «… capte une part décisive de la valeur » montre que les auteurs de l’étude, observateurs pourtant aguerris de la Chine, raisonnent encore dans un cadre purement économique.
« Capter la valeur » est le rôle d’un investisseur. Mais le Parti chinois n’est pas un investisseur. Il est un acteur géopolitique qui a entrepris d’assujettir le monde à ses innovations et à ses produits.
Inonder les marchés mondiaux tout en protégeant son marché intérieur, rendre les filières de fabrication étrangères dépendantes des produits chinois : telle est la nouvelle forme de guerre que le communisme chinois livre au monde. Une guerre par la marchandise…
UN COMMUNISME SANS NOM
Le modèle de domination que les Chinois érigent aujourd’hui contre le reste du monde prouve que le communisme n’a jamais été ce qu’il prétendait être. La dictature du prolétariat sous la direction du Parti communiste nous a toujours été présentée comme la condition nécessaire à l’émancipation des travailleurs. Le marxisme nous a affirmé que la révolution viendrait d’en bas, spontanément, inéluctablement, portée par le sens de l’Histoire. Certes, quand les travailleurs ont tardé à se soulever, l’Armée rouge s’est chargée de produire la révolution à leur place – de Varsovie à Kaboul. La violence était l’outil, mais l’objectif émancipateur demeurait.
Le communisme chinois apporte quelque chose de nouveau :
Quelque chose qui n’a pas encore de nom. Un système où l’idéologie a cessé de jouer un rôle, mais où le Parti reste l’alpha et l’oméga de la domination.
La Chine montre que dans le communisme, l’idéologie est optionnelle. La guerre en revanche, est permanente. Guerre commerciale, guerre technologique, guerre des standards, guerre des dépendances – les armes changent, l’objectif demeure :
La domination sans partage d’un Parti qui n’a plus de doctrine, sinon sa propre perpétuation…. et sa propre expansion.
Le communisme chinois nous éclaire sur la vérité nue de tous les totalitarismes : sous les grands récits – la race, la classe, le prolétariat, l’islam – il n’y a jamais eu qu’une volonté de puissance qui cherchait ses instruments : Hitler a utilisé la haine, Staline la peur, Mao les deux et Mahomet le sabre…